Bande originale du film "FantĂŽmas se dĂ©chaĂźne") is an English language song and is sung by Michel Magne. OĂč est le bien, oĂč est le mal ? (Bande originale du film "FantĂŽmas se dĂ©chaĂźne"), from the album Trilogie Fantomas, was released in the year 2001. The duration of the song is 1:47. Download English songs online from JioSaavn.
FantÎmasse déchaßne, un film de André Hunebelle | Synopsis : Alors qu'on décore le commissaire Juve de la Légion d'honneur pour avoir mis un terme aux activités criminelles de Fantomas
FantÎmasse déchaßne Bande-annonce VF. 19 976 vues. 11 juil. 2012. FantÎmas se déchaßne. Sortie : 8 décembre 1965 | 1h 34min. De André Hunebelle. Avec Jean Marais , Louis de FunÚs
Linspecteur Juve et ses compagnons commencent Ă connaĂźtre les mĂ©thodes diaboliques de FantĂŽmas. Aussi, lorsque le professeur Marchand disparaĂźt mystĂ©rieusement, lâĂ©trange personnage masquĂ© est immĂ©diatement
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Vay Tiá»n Nhanh Chá» Cáș§n Cmnd Nợ Xáș„u. 1 Agel Henri, Un art de la cĂ©lĂ©bration, le cinĂ©ma de Flaherty Ă Rouch, Paris, les Ă©ditions du Cerf, ... 1Le mythe de FantĂŽmas est vĂ©ritablement nĂ© de son adaptation cinĂ©matographique par Louis Feuillade en 1913. En faisant de FantĂŽmas un hĂ©ros du grand Ă©cran, le cinĂ©aste Ă©largit et prolonge le succĂšs populaire du personnage de papier et le lĂšgue aux surrĂ©alistes Ă venir qui feront de ce souvenir dâenfance un personnage constitutif de leur mythologie. Nous avons vu prĂ©cĂ©demment que la pratique de la lecture des romans de Souvestre et Allain semblait sâĂ©loigner de la collectivitĂ© propre Ă la cĂ©lĂ©bration dâun mythe. Ă ce titre, le mĂ©dium cinĂ©matographique offre une nouvelle ampleur au personnage de papier. En effet, le cinĂ©ma sâinscrit, par ses rites, dans une dimension de cĂ©lĂ©bration proche du sacrĂ© ainsi que lâindique Henri Agel dans son ouvrage Un art de la cĂ©lĂ©bration, le cinĂ©ma de Flaherty Ă Rouch1. Le rassemblement du public dans un mĂȘme lieu, le rĂŽle frappant de lâimage analogique pour transmettre un monde imaginaire tout cela participe Ă lâĂ©dification de FantĂŽmas en mythe moderne. 2 Voir filmographie Ă la fin de lâouvrage. 2Mais si lâadaptation de Louis Feuillade apparaĂźt comme constitutive de la crĂ©ation du mythe fantĂŽmassien, elle se rĂ©vĂšle aussi ĂȘtre la premiĂšre pierre dâun autel Ă©rigĂ© Ă la gloire du criminel qui sâeffondrera dans les annĂ©es 1960 les derniers films reprenant les aventures du bandit masquĂ© seront rĂ©alisĂ©s par AndrĂ© Hunebelle avec Louis de FunĂšs et Jean Marais. Paradoxalement les plus connues, ces versions figeront FantĂŽmas sous le masque bleu dâun fantoche. Entre ces deux extrĂ©mitĂ©s, de nombreux cinĂ©astes adapteront, Ă leur façon, les pĂ©ripĂ©ties de lâInsaisissable » Edward Sedgwick au dĂ©but des annĂ©es vingt, Paul FĂ©jos en 1932 qui signe la premiĂšre version parlante de FantĂŽmas ou Ersnt Moerman en 1936 ainsi que Jean Sacha en 1947, Robert Vernay en 1949 et enfin Hunebelle en 1964, 1966 et 1967. Claude Chabrol proposera Ă©galement une adaptation tĂ©lĂ©visĂ©e diffusĂ©e sous la forme dâune sĂ©rie sur Antenne 2 » en 19802. 3Si la sĂ©rie de Souvestre et Allain a connu un tel retentissement cinĂ©matographique, câest parce quâelle sây prĂȘtait particuliĂšrement. Ainsi, dĂšs ses dĂ©buts, le cinĂ©matographe entretient des rapports Ă©troits avec le roman populaire. AprĂšs la pĂ©riode de films brefs et montrĂ©s dans des baraques de fĂȘtes foraines qui appartiennent davantage au registre du spectacle, le cinĂ©ma Ă©volue vers la forme des films longs nĂ©cessitant une Ă©criture et un dĂ©roulement cohĂ©rent. D. W Griffith, considĂ©rĂ© comme le prĂ©curseur du cinĂ©ma actuel, met en place un mode de production rationalisĂ© des films dans les studios dâHollywood et procĂšde Ă leur homogĂ©nĂ©isation. Sur le plan du rĂ©cit, Ă la succession de tableaux sans raccords du cinĂ©ma primitif, se substituent une linĂ©aritĂ© et une cohĂ©rence qui forment un rĂ©cit filmique linĂ©aire. Par lâutilisation de raccords sonores, visuels ou spatiaux, le montage fait oublier au spectateur le caractĂšre profondĂ©ment discontinu du cinĂ©ma. Or, cette recherche dâhomogĂ©nĂ©itĂ© narrative rapproche ce nouveau mĂ©dium du roman. Griffith se rĂ©clame dâailleurs de Charles Dickens dans ses dĂ©marches novatrices. 3 1895 numĂ©ro spĂ©cial hors sĂ©rie sur Louis Feuillade, Jacques Champreux et Alain Carou dir., octob ... 4En France, deux industries du cinĂ©ma sâaffrontent alors la Gaumont » et la PathĂ© ». Louis Feuillade, directeur artistique de la sociĂ©tĂ© Gaumont, choisit dâadapter la sĂ©rie des FantĂŽmas qui remporte un vif succĂšs populaire pour concurrencer PathĂ© voulant offrir une version cinĂ©matographique de Rocambole. Les arts populaires se rejoignent ainsi, entremĂȘlant romans et cinĂ©ma quasiment dĂšs les premiers temps. De plus, le cinĂ©ma est parfois Ă lâorigine de publications de fascicules narratifs câest la vogue des cinĂ©romans » qui dĂ©bute avec des distributions gracieuses de petits livrets dâune vingtaine de pages illustrĂ©es reprenant les dialogues des personnages des films correspondants. DistribuĂ©s aprĂšs la projection, ils font revivre, sur un autre support, les aventures auxquelles le public vient dâassister dans les salles obscures. Les MystĂšres de New York sort en novembre 1915 de façon simultanĂ©e en feuilleton dans le journal Le Matin et sous forme de serial au cinĂ©ma. Durant cinq semaines, chaque Ă©pisode est ainsi racontĂ© dans le journal pendant la semaine qui prĂ©cĂšde la sortie au cinĂ©ma. Il est Ă noter que Marcel Allain participera lui aussi Ă la rĂ©alisation de cinĂ©romans nâayant pas trait Ă FantĂŽmas, aprĂšs la mort de Pierre Souvestre. Les cinĂ©astes de lâĂ©poque cherchent aussi lâinspiration et le succĂšs dans les productions paralittĂ©raires. En 1908 Victorin Jasset, lâun des fondateurs de la sociĂ©tĂ© Ăclair », lance la sĂ©rie des Nick Carter, une adaptation cinĂ©matographique dâun dime novel amĂ©ricain et remporte un franc succĂšs. En 1910, PathĂ© produit un avatar Nick Winter. Jacques Champreux, dans un numĂ©ro spĂ©cial de 1893 sur Louis Feuillade, indique la rĂ©ticence morale de la maison Gaumont Ă bĂ©nĂ©ficier de cette manne du film policier, jugĂ© alors immoral par la sociĂ©tĂ© bien-pensante de lâĂ©poque qui y voit lâapologie du crime et de la violence, tandis que les foules le prĂ©fĂšrent au cinĂ©ma dâArt. En tant que chrĂ©tien conservateur, Louis Feuillade insiste, lors de la sortie en 1911 de La Vie telle quâelle est, sur la nĂ©cessitĂ© du cinĂ©ma de se soustraire Ă lâinfluence de Rocambole. Mais les choix du public dictent dĂ©jĂ les dĂ©marches des cinĂ©astes et bientĂŽt Feuillade convainc LĂ©on Gaumont dâacquĂ©rir les droits de FantĂŽmas, dâautant que la sociĂ©tĂ© Ăclair vient de connaĂźtre un immense succĂšs avec lâadaptation du feuilleton populaire de LĂ©on Zazie Zigomar, dont le hĂ©ros Ă©ponyme est un autre bandit masquĂ© aux intentions malĂ©fiques. 4 Planche tracĂ©e au F. MassĂ©, orateur du Couvent de 1903 », par Louis Feuillade, La Tomate n° 4, 4 ... 5FantĂŽmas a donc trĂšs vite migrĂ© vers le mĂ©dium cinĂ©matographique. Or, la conjoncture de lâĂ©poque, qui pousse les rĂ©alisateurs Ă lâadaptation dâĆuvres populaires, ne suffit pas Ă expliquer cette association prĂ©coce. La sĂ©rie de Souvestre et Allain tend Ă constituer un support parfait pour le cinĂ©ma. En effet, dans sa dimension populaire, au sens backthinien » du terme, Ă savoir celui de la rĂ©gĂ©nĂ©rescence par un retour aux sources primitives, lâĆuvre des deux hommes correspond Ă lâesprit du cinĂ©ma art populaire par excellence. Leur alliance se rĂ©vĂšle aussi porteuse de vie pour un art encore jeune qui prend de lâampleur grĂące au plĂ©biscite du public et sort de la marginalitĂ© des théùtres de foire. Bien sĂ»r, les voix de lâĂ©lite intellectuelle sâĂ©lĂšvent et critiquent un cinĂ©aste qui cĂšde Ă la facilitĂ© de la veine populaire. Vuillermoz, un journaliste du Temps, Ă©crit dans sa rubrique Devant lâĂ©cran » du 20 juin 1917, Ă propos de Louis Feuillade Câest un auteur peu enclin Ă faire un sĂ©rieux crĂ©dit au goĂ»t littĂ©raire du public [âŠ]4. » Cependant, Feuillade trouve dans FantĂŽmas matiĂšre Ă un rĂ©alisme fantastique » quâil commence Ă mettre en place notamment dans La Vie telle quâelle est. 6Il est vrai que, par lâart des mĂ©tamorphoses que possĂšde le hĂ©ros de Souvestre et Allain, le personnage entretient la confusion entre illusion et rĂ©alitĂ© au point que lâon exĂ©cute Ă sa place lâacteur qui jouait son rĂŽle sur scĂšne Valgrand dans le premier volume. La version filmique fait disparaĂźtre cet Ă©pisode, rendant la vie sauve au pauvre acteur. Ici transparaĂźt la sensibilitĂ© royaliste du catholique et conservateur directeur artistique de la Gaumont », mais Ă©galement une forme de respect symbolique du cinĂ©ma, encore jeune, qui se refuse Ă Ă©vacuer si vite son aĂŻeul théùtral, mĂȘme si sa forme tend dĂ©jĂ , dans ses influences romanesques, Ă sâen dĂ©tacher. Cette scĂšne finale illustre aussi une mĂ©taphore mĂȘme du cinĂ©ma dont le paradoxe rĂ©side dans la mimĂ©sis la plus absolue et, pour le spectateur, la simultanĂ©itĂ© de perception entre le rĂ©el et lâimaginaire. Sâil existe bien un art des mĂ©tamorphoses du rĂ©el et du rĂȘve il sâagit du cinĂ©ma. Cette thĂ©matique de la transformation se rĂ©vĂšle en fait, Ă la fois un obstacle et en mĂȘme temps, une aide Ă lâadaptation cinĂ©matographique du texte. En effet, transcrire les exploits transformationnels de FantĂŽmas constitue une gageure que les moyens techniques Ă disposition du cinĂ©aste ne permettent pas de dĂ©passer aisĂ©ment. Louis Feuillade utilise ainsi, dans le gĂ©nĂ©rique de FantĂŽmas, Ă lâombre de la guillotine, la technique de montage en fondu enchaĂźnĂ© avec lâapparition en surimpression des diffĂ©rentes identitĂ©s endossĂ©es par lâInsaisissable » le pĂšre Moche, Tom-Bob, Gurn, le vieux magistrat, apparaissent successivement sur le mĂȘme visage vide, celui de FantĂŽmas. Lâanecdote de cette sĂ©quence rĂ©vĂšle particuliĂšrement la dimension crĂ©ative de Louis Feuillade. En effet, Ă son acteur, RenĂ© Navarre, qui craint que le public ne le reconnaisse pas sous ses multiples masques et parce quâencore confiant en lâesthĂ©tique théùtrale de convention, il rĂ©pond par la modernitĂ© de son art. Enfin, le roman possĂšde une dimension contemporaine qui rejoint le nouveau mĂ©dium cinĂ©matographique par les thĂ©matiques quâil aborde Ă©volutions technologiques comme le train, la voiture ou lâĂ©lectricitĂ© mais aussi par le dynamisme de lâĆuvre portĂ©e par un mouvement qui va de lâavant celui des courses-poursuites en voiture, des filatures⊠que la cinĂ©tique parvient particuliĂšrement Ă mettre en scĂšne. Ainsi, si le propos peut choquer la morale, les exactions spectaculaires, de mĂȘme que la matiĂšre intime du roman, semblent particuliĂšrement convenir au support cinĂ©matographique. 7Le vendredi 9 mai 1913 sort ainsi lâadaptation cinĂ©matographique du premier volume des aventures de lâInsaisissable » sous le titre FantĂŽmas, Ă lâombre de la guillotine. Le film est projetĂ© au Gaumont Palace et le succĂšs est immĂ©diat le Petit Journal du 16 mai annonce alors le chiffre de quatre-vingt mille spectateurs dans la semaine. Suivront quatre autres adaptations, chacune, Ă lâinstar de lâhypotexte, formant une unitĂ© narrative et autonome qui dĂ©ment lâappellation communĂ©ment employĂ©e de serial », sâappliquant Ă des films Ă©pisodiques, pour cette sĂ©rie » de cinq films. Lâaventure se prolonge jusquâen 1914, la premiĂšre guerre mondiale venant stopper lâentreprise. Naissance dâun mythe cinĂ©matographique les adaptations de Louis Feuillade Biographie de Feuillade 5 Le Cerf », Le Torero, 17 juillet 1904, in 1895 numĂ©ro spĂ©cial, op. cit., p. 26. 6 Ibid. 8NĂ© le 19 fĂ©vrier 1873 Ă Lunel dans lâHĂ©rault dâune famille de modestes viticulteurs et commissaires de vins, Louis Feuillade Ă©crit trĂšs jeune des poĂšmes acadĂ©miques, qui sont parfois publiĂ©s dans la presse locale oĂč il tient Ă©galement une petite chronique critique de tauromachie. AprĂšs avoir obtenu un baccalaurĂ©at littĂ©raire et fait son service militaire, le jeune homme vient Ă Paris en 1898 pour y connaĂźtre une pĂ©riode assez misĂ©rable pendant laquelle il est journaliste. Ă partir de 1905, il vend rĂ©guliĂšrement des scĂ©narii chez Gaumont et fait bientĂŽt de la mise en scĂšne. DĂšs 1903, Louis Feuillade manifeste un intĂ©rĂȘt particulier pour le cinĂ©matographe. Dans le journal satirique La Tomate n° 4 du 4 octobre, il porte un regard trĂšs critique sur lâassociation entre le cinĂ©ma et les opĂ©rations chirurgicales filmĂ©es du docteur Doyen. Alors quâen 1904, dans Le Torero du 17 juillet, il fait part de ses Ă©mois en tant que spectateur [âŠ] dans un chemin creux tapissĂ© dâherbes et dâarbustes frĂ©missant sous la brise, le cerf parut. Lâimage Ă©tait si vivante, cette vision si inattendue quâune rumeur admirative monta de lâassistance5. » Ce film documentaire, projetĂ© aux Folies BergĂšres, tĂ©moigne dâun certain lyrisme trahissant lâadmiration mais Ă©galement dâune veine satirique qui ne quitte jamais le journaliste Le music-hall sâemplit par les yeux des spectateurs dâune grĂące champĂȘtre et je gage que les pĂ©ripatĂ©ticiennes de lâendroit oubliĂšrent un moment les prochains entĂŽlages pour rĂȘver de fraĂźches idylles6. » 7 Nos rĂ©alisateurs », Gaston Philip, Le courrier cinĂ©matographique, 14e annĂ©e, n° 33, 16 aoĂ»t 1924 ... 9En 1905, un de ses amis, AndrĂ© HenzĂ©, lâintroduit auprĂšs du directeur artistique de la maison PathĂ© Dupuis. Mais ce dernier, congĂ©diĂ© peu de temps aprĂšs, nâa pas mĂȘme le temps de lire les scĂ©narii du lunellois. HenzĂ© le dirige alors vers une toute petite boite, qui ne te paiera certainement pas aussi bien quâici, mais oĂč tu feras tes premiĂšres armesâŠ7 ». Or, cette toute jeune entreprise a pour nom SociĂ©tĂ© en commandite LĂ©on Gaumont & Cie ». Alice Bery, qui y fait office de directeur artistique, lui propose de rĂ©diger des scĂ©narii pour cent francs la semaine puis de les mettre en images. Le lundi 20 novembre 1905, son premier scĂ©nario sort en salle ArrĂȘtez mon chapeau ! mis en images par Etienne Arnaud, un ami. DĂšs 1906, il se lance dans une adaptation dâun poĂšme Ă©pique de FrĂ©dĂ©ric Mistral Mireille et tĂ©moigne de sa conception originale de la mise en scĂšne en choisissant de tourner sur les lieux mĂȘmes oĂč se dĂ©roule le roman, la Camargue, et non en studio comme cela se faisait alors. En 1907, il remplace Alice Bery Ă la direction artistique de Gaumont. 10En 1911, il lance le cycle La Vie telle quâelle est 1911-1913 qui est une Ă©tude de mĆurs intimiste Ă la maniĂšre de Paul Bourget ou de Marcel PrĂ©vost. LĂ encore, il fait preuve dâun rĂ©alisme qui choque par sa remise en question de certains tabous sociaux dans des films tels que Les VipĂšres, La Tare ou Le Destin des MĂšres. Il se dĂ©fend en Ă©voquant son souhait de reprĂ©senter les gens et les choses tels quâils sont et non pas tels quâils devraient ĂȘtre. Pourtant, son goĂ»t pour la fantaisie et le fantastique social » va trouver son expression dans lâadaptation des cinq premiers Ă©pisodes des aventures de FantĂŽmas en 1913. Il y mĂȘle Ă la fois rĂ©el et imaginaire et reprend Ă son compte une dimension mythologique, dĂ©jĂ prĂ©sente dans le texte, Ă travers ses prises de vue du Paris de lâĂ©poque dont certaines scĂšnes sont filmĂ©es dans les entrepĂŽts de Bercy ou Boulevard de La Chapelle. Cette premiĂšre sĂ©rie, interrompue par la guerre, connaĂźt un succĂšs phĂ©nomĂ©nal, saluĂ© autant par un public populaire que cultivĂ© parmi lequel se trouvent les futurs surrĂ©alistes⊠11Feuillade rĂ©cidive en 1915 avec Les Vampires 1915-1916, une fresque en dix Ă©pisodes dont il tisse lui-mĂȘme la trame quasiment au jour le jour reprenant Ă son compte les techniques du roman populaire afin de rĂ©diger, voire dâimproviser les scĂ©narii. Il abandonne ici toute vraisemblance au profit des coups de théùtre de la pĂšgre et de la sensualitĂ© de la belle Musidora, troublante dans le collant noir moulant entiĂšrement son corps qui, mieux que quiconque, sait faire oublier les horreurs de la guerre Ă un public fascinĂ©. Les surrĂ©alistes y verront la grande rĂ©alitĂ© de la guerre », mais en attendant, la PrĂ©fecture de police sâen Ă©meut et Louis Feuillade opĂšre son mea culpa, en mettant en scĂšne les bonnes actions du justicier Judex, en 1918. Il fait encore quelques Ă©clats avec Tih-Minh en 1919 et Barrabas en 1920 avant de revenir Ă une inspiration plus conventionnelle en tournant VendĂ©miaires, Les Deux Gamines et Parisette. Il meurt sur le tournage de Stigmate en 1925 laissant derriĂšre lui lâhĂ©ritage dâun cinĂ©aste qui a su conjuguer crĂ©ativitĂ© avant-gardiste et souci de plaire au plus grand nombre, notamment par son goĂ»t pour les feuilletons ou abominations feuilletonesques » ainsi que les nommait Louis Deluc, lui-mĂȘme cinĂ©aste dâavant-garde. Des auteurs au rĂ©alisateur 8 Coryell John, Nick Carter créé en 1884 et apparu sur le marchĂ© français Ă partir du 22 mars 1907. 12En mai 1913, le premier film de FantĂŽmas, rĂ©alisĂ© par Louis Feuillade, sort sur les Ă©crans parisiens. Il sâagit dâune adaptation cinĂ©matographique des cinq premiers Ă©pisodes dâune sĂ©rie qui en comptait alors vingt-sept. Câest Feuillade lui-mĂȘme, directeur artistique de la maison Gaumont, qui convainc son patron, LĂ©on Gaumont, dâacheter les droits de FantĂŽmas pour sept mille francs or, ce qui constitue une somme importante Ă lâĂ©poque. Au moment de sâattaquer Ă ce monument de papier quâest alors la sĂ©rie, Feuillade est un rĂ©alisateur accompli qui a dĂ©jĂ deux films Ă son actif. Il faut dire que la pĂ©riode 1900-1914 est une sorte dâapogĂ©e de la fascination du public pour le criminel. DĂšs 1908, Victorin Jasset dĂ©cide dâadapter pour la sociĂ©tĂ© Ăclair une sĂ©rie de fascicules rencontrant un grand succĂšs, ceux de la maison Eichler de Dresde. Cette maison lance sur le marchĂ© français une nouvelle formule Ă©ditoriale venant des Ătats-Unis au lieu de longs feuilletons se poursuivant semaines aprĂšs semaines ou de vĂ©ritables livres, il sâagissait de fines brochures peu coĂ»teuses dix cents dâoĂč le dime-novel dont nous avons dĂ©jĂ parlĂ© reprenant de numĂ©ros en numĂ©ros les aventures des mĂȘmes personnages. Victorin Jasset choisit la sĂ©rie Nick Carter8. Le succĂšs phĂ©nomĂ©nal amĂšne dâautres les cinĂ©astes Ă sâintĂ©resser Ă des sĂ©ries dĂ©jĂ Ă©crites comme Zigomar de LĂ©on Zazie. LâĂclipse produit Nat Pinkerton en 1911 dirigĂ© par Pierre Bressol, lâex-interprĂšte de Nick Carter. PathĂ© commence par proposer une sĂ©rie parodique Nick Winter rĂ©alisĂ©e par Paul Garbagni avant de confier au grand feuilletoniste Gustave Le Rouge une sĂ©rie de trois films Charley Colms, Le Club des Ă©lĂ©gants, Le Collier de la danseuse. Gaumont riposte avec la sĂ©rie Main de fer rĂ©alisĂ©e par LĂ©once Perret. Mais le cinĂ©ma ne sâintĂ©resse pas uniquement au feuilleton. La sĂ©rie le sĂ©duit aussi comme câest le cas de Louis Feuillade avec FantĂŽmas. 9 Entretiens avec Francis Lacassin in FantĂŽmas, tome I, Robert Laffont, coll. Bouquins », op. cit.... 10 Ibid. 13Il travaille en Ă©troite collaboration avec Allain et Souvestre Ă vous de me donner des idĂ©es ! si elles me plaisent, je me charge de les traduire en images9 », dĂ©clare-t-il aux deux auteurs de la cĂ©lĂšbre sĂ©rie, comme le confiera Marcel Allain lors dâun entretien repris par Francis Lacassin. Il a Ă©tĂ©, je crois bien, le premier Ă raconter une histoire Ă lâĂ©cran, Ă la raconter telle que les auteurs lâavaient inventĂ©e10 », remarque, a posteriori, le plus jeune pĂšre de FantĂŽmas. Lâadaptation semble donc avoir Ă©tĂ© fidĂšle au texte originel. Pourtant, la tĂąche est ardue. LâĆuvre est dense, lâintrigue multiple et souvent illogique. Ă travers une sĂ©rie dâimages de quelques dizaines de minutes, il faut capter plus de quatre cents pages et les enfermer dans le champ Ă©troit de la camĂ©ra qui est alors immuable. De cette gageure, Feuillade semble sortir sans peiner, son gĂ©nie et son imagination supplĂ©ant aux carences techniques du septiĂšme art Ă retranscrire les multiples actions et rebondissements en cascade, inventĂ©s pratiquement de façon automatique par Souvestre et Allain. 14La parentĂ© qui semble unir depuis le dĂ©but du vingtiĂšme siĂšcle le support cinĂ©matographique et le roman fonctionne avant tout sur une similaritĂ© cognitive pour le spectateur. HabituĂ© depuis le dix-neuviĂšme siĂšcle au genre romanesque et notamment au roman populaire, celui-ci se rend plus volontiers dans les salles obscures oĂč il retrouve un fonctionnement narratif similaire aux feuilletons et aux sĂ©ries lues dans la presse ou sous forme de volume. Cependant, les deux mĂ©dias sont trĂšs Ă©loignĂ©s dans leur fonctionnement. La premiĂšre Ă©vidence rĂ©side dans le fait que le roman construit son univers sur une somme de mots, ce qui offre aux auteurs un espace linĂ©aire infini alors que le cinĂ©ma muet des dĂ©buts nâest quâimages et mouvements. Il faut savoir gommer le caractĂšre profondĂ©ment discontinu des scĂšnes qui le constituent et restituer la continuitĂ© narrative que permettent les mots. Ă une Ă©poque oĂč les contraintes techniques ne donnent que peu de champ aux cinĂ©astes, ce nâest pas chose facile. Les raccords qui assurent cette continuitĂ© sont encore limitĂ©s souvent, un carton permet dâintroduire une cheville narrative entre les sĂ©quences. Devant la somme colossale de mots qui dĂ©veloppe les aventures de FantĂŽmas, il faut faire des choix et opĂ©rer des coupes tout en gardant une cohĂ©rence narrative au film. De plus, sans parole, il sâagit de faire comprendre des situations psychologiques au public sans abuser de la pantomime dont les spectateurs se lassent tout en nâajoutant pas trop de cartons qui risqueraient dâinterfĂ©rer sur la fluiditĂ© recherchĂ©e. Louis Feuillade, en accordant plus de naturel au jeu des acteurs, et en privilĂ©giant lâaction et le mouvement, parvient Ă restituer le monde fantĂŽmassien. Il introduit une crĂ©ativitĂ© propre au mĂ©dium cinĂ©matographique, en donnant Ă voir Ă la fois des dĂ©cors et des scĂšnes rĂ©alistes, mais aussi des images qui laissent une part au symbolique et traduisent la dimension onirique du roman. Louis Feuillade apparaĂźt donc comme un cinĂ©aste inclassable. Dans la Vie Telle quâelle est, cycle cinĂ©matographique rĂ©alisĂ© entre 1911 et 1913, il entreprend une Ă©tude de mĆurs qui se veut rĂ©aliste. Ainsi, dans le numĂ©ro 139 de CinĂ©-journal du 22 avril 1911, il fait paraĂźtre un communiquĂ© dans lequel on peut lire 11 CinĂ© Journal du 28 mai 1910, extrait de La vie telle quâelle est un manifeste pour rien ? Ou p ... Les scĂšnes de la Vie telle quâelle est ne ressemblent Ă rien de ce qui a Ă©tĂ© fait jusquâici par les diffĂ©rents Ă©diteurs du monde. Elles sont un essai de rĂ©alisme transportĂ© pour la premiĂšre fois sur lâĂ©cran comme le fut, il y a des annĂ©es dans la littĂ©rature, le théùtre et les arts11. 12 Sorti le 3 septembre 1915. 15Dans cette scĂšne, on peut ainsi voir une profusion de salons bourgeois aux dĂ©tails soignĂ©s mais finalement peu de scĂšnes dâextĂ©rieur. Et, ce sont davantage des films comme lâAventuriĂšre12, tournĂ© entiĂšrement en extĂ©rieur, ou bien les scĂšnes des VipĂšres, qui montrent des plans amples et aĂ©rĂ©s de troupeaux de bĂ©tail sâĂ©loignant des salons bourgeois aux allures de dĂ©cor théùtral de La Vie telle quâelle est. Cette recherche de vĂ©ritĂ© » nâempĂȘche cependant pas le cinĂ©aste de rĂ©diger dĂšs 1910 un manifeste ayant trait Ă ce quâil nomme Le Film EsthĂ©tique 13 CinĂ©-journal du 28 mai 1910, extrait de Art et imitation sur une bande de la sĂ©rie âLe film esth ... Sous une forme vraiment nouvelle, nous osons dire que nous prĂ©sentons aujourdâhui une chose vraiment nouvelle, le Film EsthĂ©tique. Son nom est une dĂ©finition et un programme beautĂ© de lâidĂ©e, beautĂ© de la forme. Le Film EsthĂ©tique doit rĂ©aliser lâune et lâautre au plus haut point dans lâart de la cinĂ©matographie13. 16Le cinĂ©aste Ă©voque aussi la nature picturale du cinĂ©ma qui engage le metteur en scĂšne Ă se rĂ©fĂ©rer davantage Ă la peinture quâau théùtre 14 Ibid. Or, par la richesse de ses ressources, par la variĂ©tĂ© de ses moyens, la CinĂ©matographie peut, Ă lâinfini, Ă©largir les champs de ses Ćuvres et multiplier ses manifestations. En rĂ©alitĂ©, elle procĂšde autant, sinon plus, de lâart du peintre que de celui du dramaturge puisque câest Ă nos jeunes quâelle sâadresse14. 17Puisant, Ă la fois dans le rĂ©alisme des frĂšres LumiĂšre, et dans le fantastique de MĂ©liĂšs » dont il reprend la veine de film Ă trucs dans La LĂ©gende de la Fileuse en 1908, Louis Feuillade apparaĂźt, non pas tant comme paradoxal, mais curieux dâune dimension plus artistique pour composer ses images. Ce goĂ»t de lâambiguĂŻtĂ© se retrouve Ă©galement dans la diversitĂ© de ses inspirations chrĂ©tiennes La NativitĂ© en 1910 ou grecques antiques PromĂ©thĂ©e, La lĂ©gende de la fileuse, La lĂ©gende de Narcisse, Amour et PsychĂ© en 1908, Le Voile des Nymphes, Idylle corinthienne en 1909, La LĂ©gende de Midas en 1910, Le Tyran de Syracuse, Flore et ZĂ©phir en 1911, et romaines HĂ©liogabale, Le Fils de Locuste en 1911, AndroclĂšs en 1912, La Destruction de Carthage en 1913. En 1911, ThaĂŻs tĂ©moigne de la conversion dâune courtisane paĂŻenne vers la chrĂ©tientĂ©. Dans son manifeste pour La Vie telle quâelle est, Feuillade explique cependant ce syncrĂ©tisme » cinĂ©matographique. Il sâagit dâadapter des techniques et une esthĂ©tique novatrice Ă tous les sujets, nobles ou bas ». 15 CinĂ©-journal du 22 avril 1911, La vie telle quâelle est. », in 1895 numĂ©ro spĂ©cial Louis Feuilla ... Si le plan que nous avions conçu dâune innovation qui tend Ă soustraire la CinĂ©matographie française Ă lâinfluence de Rocambole pour lâaiguiller vers de plus hautes destinĂ©es, si le plan nâavait pu ĂȘtre dignement rĂ©alisĂ©, nous aurions patiemment attendu lâheure propice15. 18Au sein de cette multitude de sujets se dĂ©tachent ainsi des constantes stylistiques qui montrent la modernitĂ© du cinĂ©aste. Tout dâabord, la vitesse de narration des films de Feuillade leur confĂšre une singularitĂ© majeure. LâĆuvre, surtout les films Ă Ă©pisodes, paraĂźt toujours en Ă©bauche, ce qui lui donne un dynamisme tout particulier. Cette vitesse de narration, qui offre aux films feuilladiens une forme de modernitĂ©, peut sâexpliquer dans un premier temps par des critĂšres Ă©conomiques. Il sâagit de rĂ©pondre Ă la concurrence de la sociĂ©tĂ© PathĂ© et des AmĂ©ricains. Câest dâailleurs pour contrer la sortie sur les Ă©crans de Rocambole que LĂ©on Gaumont dĂ©cide de produire la sĂ©rie des FantĂŽmas ! Il faut donc travailler vite, voire pour des sĂ©ries inventĂ©es par Feuillade, comme Les Vampires, improviser. Finalement, les conditions mercantiles se rĂ©vĂšlent un formidable champ dâexpĂ©rimentation pour le cinĂ©aste curieux de nouveautĂ©s. 16 Propos recueillis lors dâun entretien personnel avec Jacques Champreux, petit-fils de Louis Feuill ... 19Le gĂ©nĂ©rique de FantĂŽmas, que nous avons dĂ©jĂ Ă©voquĂ© prĂ©cĂ©demment, apparaĂźt ainsi comme particuliĂšrement rĂ©vĂ©lateur de lâingĂ©niositĂ© de Feuillade. Montrant les diffĂ©rentes apparences que prendra FantĂŽmas au cours du film, il utilise pour relier toutes ses identitĂ©s entre elles, la technique du fondu enchaĂźnĂ©. Ainsi, en quelques images, le cinĂ©aste offre-t-il une synthĂšse de lâĆuvre Ă venir et permet au spectateur une meilleure comprĂ©hension de la diĂ©gĂšse. De plus, ce gĂ©nĂ©rique semble fonctionner comme un pacte entre le cinĂ©aste et le spectateur, ce dernier acceptant alors quâun seul acteur RenĂ© Navarre, puisse incarner diffĂ©rentes identitĂ©s tout en restant identifiable, ce qui correspondait Ă©galement Ă un souhait de lâacteur qui dĂ©sirait rester visible aux yeux de son public16. Par le choix du fondu enchaĂźnĂ©, Louis Feuillade met en valeur les talents transformationnels de FantĂŽmas et utilise le mouvement afin de crĂ©er du sens. Car le cinĂ©ma du directeur artistique de la sociĂ©tĂ© Gaumont nâest pas un art figĂ©, un théùtre filmĂ©. Au contraire, le metteur en scĂšne entend bien diffĂ©rencier les acteurs de théùtre de ceux du cinĂ©ma. Ce qui paraĂźt encore nouveau. Dans un article pour Le Courrier CinĂ©matographique du 28 fĂ©vrier 1914, LĂ©on Demachy Ă©voque ainsi les propos recueillis de Louis Feuillade sur son choix dâacteurs 17 Le courrier cinĂ©matographique, 28 mai 1914, citĂ© in 1895 numĂ©ro spĂ©cial Louis Feuillade, op. cit., ... Sans mĂ©connaĂźtre [âŠ] le talent reconnu des acteurs de théùtre et lâavantage que lâon a Ă sâen servir dans une production, je prĂ©fĂšre cependant, avoir mes propres acteurs. En voici une des principales raisons. Les acteurs de théùtre ne sont pas libres de disposer de tout leur temps. Ils ont leurs matinĂ©es et leurs rĂ©pĂ©titions⊠Avec nos propres acteurs, câest diffĂ©rent, nous les avons toujours sous la main⊠De plus, nos acteurs se passionnent pour le cinĂ©ma, et en font leur mĂ©tier17. 18 Comoedia, 11 mai 1913, extrait du livret dâaccompagnement des DVD de la sĂ©rie des FantĂŽmas, rĂ©alis ... 20Le premier Ă©pisode de FantĂŽmas est jouĂ© au Gaumont Palace le vendredi 9 mai 1913. Le triomphe est immĂ©diat. Selon le Comoedia Monsieur Navarre est un FantĂŽmas terrifiant. Il fait preuve dans ce rĂŽle dâune rĂ©elle maĂźtrise. Quant Ă sa complice, Lady Beltham, elle est tout simplement remarquable18. » Câest donc un succĂšs total qui accueille ce premier Ă©pisode dâune sĂ©rie dĂ©jĂ trĂšs apprĂ©ciĂ©e du public. RĂ©ussissant le pari de rendre crĂ©dible les aventures incroyables de FantĂŽmas, grĂące Ă la magie de la mimĂ©sis du cinĂ©ma, Feuillade brouille les repĂšres et rend plus mince encore la frontiĂšre entre rĂ©alitĂ© et fiction. RenĂ© de Navarre, par exemple, reçoit des menaces de mort bien rĂ©elles mais Ă©galement des tĂ©moignages de passionnĂ©s, dĂ©vouĂ©s Ă sa cause⊠celle de FantĂŽmas ! Une anecdote illustre bien la confusion qui rĂšgne et le fait que ce personnage, issu de la littĂ©rature populaire, appartienne Ă la vie quotidienne dâalors, au mĂȘme titre que La Bande Ă Bonnot ». Ainsi, on raconte que les clients dâun cafĂ© parisien ayant reconnu FantĂŽmas » Ă une table, se partagĂšrent en deux clans, et se battirent sĂ©rieusement, les uns dĂ©fendant le GĂ©nie du crime », les autres une morale bafouĂ©e par cet antihĂ©ros que lâon accuse de donner des idĂ©es » aux spectateurs. Ainsi, le public dâalors qui, non corrompu par un cinĂ©ma de masse », croit plus naĂŻvement aux histoires quâon lui raconte, entre de plain-pied dans un univers quâil connaĂźt dĂ©jĂ un Paris peuplĂ© de gens normaux mais au sein duquel apparaissent des cadavres cachĂ©s, des voleurs grimĂ©s ! Le spectateur actuel, rompu au langage du septiĂšme art, porte un regard plus distancĂ© sur les Ă©vĂ©nements quâon lui prĂ©sente, distinguant rĂ©alitĂ© et fiction plus naturellement quoique lâaccusation dâune mauvaise influence, de lâimmoralitĂ© dâun FantĂŽmas existe encore concernant des films plus rĂ©cents. Mais finalement, sommes-nous si Ă©loignĂ©s des premiers spectateurs du cinĂ©ma ? Ne demeure-t-il pas cette mĂȘme part de rĂȘve, cette mĂȘme reconnaissance envers le cinĂ©aste qui, au dĂ©tour dâune image, nous invite Ă voir au-delĂ des apparences, ce qui se passe derriĂšre lâaspect coutumier des choses et des Ă©vĂ©nements ? Ado Kyrou, dans son essai sur le cinĂ©ma surrĂ©aliste, souligne ainsi cette part du rĂȘve qui, plus tard, enchantera les surrĂ©alistes. 19 Kyrou Ado, Le SurrĂ©alisme au CinĂ©ma, Paris, Ramsay, p. 87. Je plains ceux qui disent aujourdâhui, avec une moue de mĂ©pris câest du cinĂ©ma » ; eux nâauront jamais la chance de rencontrer au coin dâune rue la sympathique HĂ©lĂšne, au fond dâune cave, au coin dâun rĂȘve, FantĂŽmas qui, je persiste Ă le croire, nâest pas mort et se manifestera encore [âŠ]19. 20 La traite des blanches » au cinĂ©ma, in Shelley Stamp, Movies-Struck Girls women and motion pic ... 21Aux Ătats-Unis, le film ne remporte pas le mĂȘme succĂšs. Alors que les comĂ©dies de la firme Gaumont sâexportent bien ainsi que des films historiques comme La Chute de Constantinople The Fall of Constantinople de Feuillade, FantĂŽmas est boudĂ© par le public amĂ©ricain. De plus, Gaumont sort le deuxiĂšme et troisiĂšme FantĂŽmas au moment oĂč la presse amĂ©ricaine Ă©voque le problĂšme de la traite des blanches20 » au cinĂ©ma et dĂ©nonce les films amoraux, voire immoraux, oĂč abonde, Ă lâinstar de FantĂŽmas, le crime sans jugement critique. Le film rĂ©apparaĂźt cependant sur les Ă©crans en 1916, deux ans plus tard, sous la forme dâune sĂ©rie de cinq Ă©pisodes diffusĂ©s par la Mutual, entre le 5 septembre et le 5 octobre 1916. Cette sortie est prĂ©cĂ©dĂ©e dâune campagne de presse dans les journaux amĂ©ricains associant des FantĂŽmas Stories et des affiches du criminel masquĂ©. Finalement, cette sĂ©rie sert davantage la sortie dâune suite plus attendue outre-Atlantique Les Vampires The Vampires, pris en charge par la Mutual sous la forme de neuf Ă©pisodes entre le 24 novembre 1916 et le 18 janvier 1917. Mais lĂ aussi, lâaccueil est tiĂšde et le public ne se dĂ©place pas. Ainsi Feuillade et la Gaumont » paient encore la cabale de 1913, et dĂ©mentent les publicitĂ©s qui prĂ©cĂšdent la sortie du premier FantĂŽmas 21 Handford C. Tudson, FantĂŽmas III, Moving Picture World, 22 dĂ©cembre 1913 extrait de Le fantĂŽme d ... LĂ oĂč lâon cherche des sensations saisissantes et terribles prĂ©sentĂ©es avec assez de logique pour les assembler temporairement dans un tout apparemment organisĂ©, ce troisiĂšme Ă©pisode de FantĂŽmas sera bien accueilli, et soulĂšvera mĂȘme lâenthousiasme21. 22 Pour une liste complĂšte des acteurs de Louis Feuillade, voire lâarticlede Jacques Richard Une ... 23 BReton AndrĂ© et Aragon Louis Ă©crivent pour elle Le TrĂ©sor des JĂ©suites en 1928. 22Dâailleurs, Feuillade possĂšde une troupe dâacteurs22, venus pour la plupart du théùtre, avec qui il tourne rĂ©guliĂšrement. De la scĂšne, ils nâont pourtant pas importĂ© » un jeu trop marquĂ©, dont les effets appuyĂ©s se retrouvent dans nombre de films de la mĂȘme Ă©poque. Au contraire, le jeu des acteurs de la sociĂ©tĂ© Gaumont se caractĂ©rise par un grand naturel et un rythme soutenu. Chacun cultive une image particuliĂšre Ă la façon des types » de la Comedia dellâArte. La plus cĂ©lĂšbre est sans aucun doute Musidora qui marque les esprits dans son collant noir de vampire dans le rĂŽle Irma Vep, crĂ©ature mythologique que les surrĂ©alistes vont placer au PanthĂ©on cinĂ©matographique23. Autre femme, autre type RenĂ©e Carl, dâabord comĂ©dienne de théùtre, rejoint la troupe en 1907. Elle interprĂšte lady Beltham dans la sĂ©rie des FantĂŽmas. RenĂ© Navarre, modeste acteur de théùtre, se rĂ©vĂšle un grand acteur de cinĂ©ma sous les traits de FantĂŽmas, jusquâĂ ce quâil crĂ©e sa propre sociĂ©tĂ© de cinĂ©romans Les films RenĂ© Navarre ». Louis Feuillade se fait aussi dĂ©couvreur de talent avec RenĂ© Poyen, un jeune garçon qui devient Bout-de-Zan, ou Bouboule, fille dâun coiffeur cĂ©lĂšbre Ă lâĂ©poque, qui forme avec RenĂ© Poyen, un couple dâenfants facĂ©tieux. 23Ă ces acteurs, le metteur en scĂšne Feuillade, demande dâadopter un jeu plus libre, plus naturel que ce qui se fait alors. FantĂŽmas symbolise particuliĂšrement la recherche dâun jeu nouveau. En tentant de faire exĂ©cuter Ă sa place, lâacteur de théùtre Valgrand, il veut tuer le pĂšre, en quelque sorte. DĂ©barrassĂ© de son ancĂȘtre, il montre aussi la suprĂ©matie dâune mise en scĂšne plus vivante la sienne en tant que roi du grimage et qui nâest plus uniquement cantonnĂ©e sur les planches théùtrales. Et, si dans lâadaptation cinĂ©matographique du roman, Valgrand est dĂ©couvert avant dâĂȘtre exĂ©cutĂ©, il apparaĂźt nĂ©anmoins comme impuissant et passif face Ă la situation dans laquelle il se trouve et perd son aura dâacteur. 24Autre Ă©lĂ©ment de modernitĂ© chez le cinĂ©aste la rencontre entre rĂ©el et fiction, lâun venant enrichir lâautre sans jamais la contrarier. Ainsi, lâon peut voir dans la sĂ©rie des FantĂŽmas », de nombreux plans de Paris tournĂ©s en extĂ©rieur, notamment dans le deuxiĂšme volet des aventures de lâInsaisissable » Juve contre FantĂŽmas. Les nombreuses filatures prĂ©sentent dans le film, offrent en effet au spectateur des plans du Paris 1900 » dans lesquels Ă©voluent des personnages fictifs. Comme il le fera pour VendĂ©maire en 1918, Louis Feuillade rompt avec la pratique dâenregistrement en studio de la majoritĂ© des cinĂ©astes de son Ă©poque, cependant quâil innove avec le cinĂ©ma rĂ©aliste des frĂšres LumiĂšre. Et, si le rĂ©alisateur entend fixer les images dâun monde rural dĂ©jĂ condamnĂ© dans VendĂ©miaire en filmant la tradition des vendanges mĂȘlant culture des hommes et nature Ă un rythme narratif lent, saisissant ainsi dans sa durĂ©e les mĂ©canismes artisanaux de production traditionnelle, il porte un autre regard sur la capitale. MĂ©taphorisĂ©e par ses multiples moyens de transports voiture, mĂ©tro souterrain et aĂ©rien ou train, elle apparaĂźt comme un lieu de vitesse et de modernitĂ©. Certains plans semblent ainsi de vĂ©ritables documentaires sur la vie parisienne de lâĂ©poque comme certains plans dâensemble ou de demi-ensemble de rue Ă valeur descriptive. Cependant, une analyse plus poussĂ©e de la construction des plans dĂ©voile des vis0Ă©es esthĂ©tiques et narratives rapprochant ces effets de rĂ©el » dâune Ćuvre fictionnelle. Sur le plan technique tout dâabord, Feuillade et ses techniciens tirent de la gageure dâun tournage en extĂ©rieur des effets novateurs. Ainsi, la plupart du temps, la camĂ©ra est-elle fixe et ne filme que lâentrĂ©e et la sortie des automobilistes dans son champ. Par exemple, alors que le docteur Chaleck monte Ă bord dâun vĂ©hicule automobile au premier plan, la sortie de lâengin motorisĂ©, du cadre de la camĂ©ra, figure le mouvement horizontal. Dâautres fois, les automobilistes arrivent de lâarriĂšre-plan vers la camĂ©ra dans un dĂ©placement vertical. Cependant, dans ces deux configurations de lâespace, ce nâest pas la camĂ©ra qui bouge, mais les objets quâelle enregistre dans son champ. Certains plans se rapprochent de la technique encore Ă venir du travelling. Lors de la filature de JosĂ©phine par Fandor dans le mĂ©tro aĂ©rien, la camĂ©ra filme ainsi quelques images dâun paysage qui dĂ©file. La composition mĂȘme des plans tĂ©moigne dâune recherche esthĂ©tique, narrative et symbolique, que lâon ne trouve pas dans une prise de vue brute du rĂ©el. Un plan de Juve contre FantĂŽmas illustre particuliĂšrement ce soin. Fandor, suivant JosĂ©phine jusque chez elle, se retrouve ainsi Ă un carrefour. On y remarque au premier plan le passage dâune voiture automobile, au second, un bus Ă vapeur et enfin, en arriĂšre-plan, une vue du mĂ©tro aĂ©rien. Au centre, lâhomme, un reporter qui plus est, semble intĂ©grĂ© Ă cet univers moderne en perpĂ©tuel mouvement et utilise dâailleurs cette technicitĂ© nouvelle au service de sa cause. En mĂȘlant rĂ©alitĂ© et fiction, Louis Feuillade fait ainsi naĂźtre le rĂȘve au-delĂ des apparences et annonce le RĂ©alisme merveilleux ». 24 Juve contre FantĂŽmas, op. cit., p. 58. 25 Juve contre FantĂŽmas, op. cit., chapitre XII, p. 143. 25Le deuxiĂšme volet Juve contre FantĂŽmas obĂ©it Ă©galement Ă un objectif de rĂ©duction du texte originel de quatre cent quinze pages Ă un film de cinquante-neuf minutes. Le premier chapitre du livre, situĂ© dans un bouge », Au rendez-vous des Aminches », chez le pĂšre Korn oĂč se retrouvent les Apaches afin de fomenter leurs mauvais coups, a disparu. Le film dĂ©bute vĂ©ritablement au chapitre XII du nouveau roman intitulĂ© en suivant JosĂ©phine ». Seuls quelques Ă©lĂ©ments nĂ©cessaires Ă la comprĂ©hension du scĂ©nario sont repris des chapitres prĂ©cĂ©dents. Les premiĂšres images du film prĂ©sentent ainsi lâinspecteur Juve dans son bureau, lâair prĂ©occupĂ©. Lorsque Fandor arrive, il lui indique les causes de sa contrariĂ©tĂ©. Par un insert explicatif sur une lettre, nous apprenons que lâinspecteur est chargĂ© dâenquĂȘter sur la dĂ©couverte dâun corps de femme dĂ©figurĂ©e portant les papiers de lady Beltham chez le docteur Chaleck. Les soupçons de Juve font alors directement Ă©cho au texte Câest ahurissant, dit-il ; il y a dans ce meurtre des mystĂšres qui seraient dignes de FantĂŽmas24 ! » Il est ici intĂ©ressant de noter que câest par lâĂ©crit, et non lâimage, que Feuillade rĂ©sume les premiers chapitres du roman. Faisant preuve dâune volontĂ© de synthĂšse de lâintrigue, il rĂ©sume en quelques lignes les Ă©vĂ©nements qui amĂšnent Juve et Fandor Ă dĂ©couvrir eux-mĂȘmes ce corps chez Chaleck et Ă y risquer leur vie. Le cinĂ©aste, introduit cependant le nom de Chaleck et dĂ©marre lâintrigue par sa filature. Il modifie alors un peu le chapitre XII qui raconte la filature de JosĂ©phine, fiancĂ©e du Loupart qui lâa dĂ©noncĂ© par la lettre Ă la police. Dans le film, câest par lâintermĂ©diaire du docteur que nous faisons connaissance avec la jeune pierreuse ». Juve et Fandor se sĂ©parent alors, lâun suivant Chaleck, lâautre JosĂ©phine. Le scĂ©nario de Feuillade se fait ensuite plus fidĂšle Ă la diĂ©gĂšse du texte et Ă son dĂ©roulement chronologique. Grimage de JosĂ©phine en bourgeoise, rendezvous avec Monsieur Martialle, marchand de vin, Ă la gare ferroviaire jusquâau vol des billets de Martialle et Ă la catastrophe du Simplon Express. Cette sĂ©quence du train constitue un dĂ©fi technique pour le cinĂ©aste, tout en trouvant une dimension dramatique exacerbĂ©e par lâadaptation cinĂ©matographique. Assez conforme au texte, elle renvoie Ă la culture dâoutre-Atlantique, dâailleurs annoncĂ©e par le titre du chapitre Vol Ă lâamĂ©ricaine25 », en faisant rĂ©fĂ©rence Ă la mythologie du Far West. Les Apaches, visages masquĂ©s, Ă la façon des bandits de lâouest amĂ©ricain armĂ©s de pistolets, sont le fruit dâun imaginaire moderne et tendu vers lâaction. Quant Ă la collision entre le wagon isolĂ© par les truands et le Simplon Express, elle tĂ©moigne dâune recherche au niveau des trucages, ancĂȘtres des effets spĂ©ciaux, et du montage. Ainsi une maquette rend compte de lâaccident en vue panoramique tandis que le plan suivant prĂ©sente de vraies tĂŽles fumantes en gros plan, afin de rendre lâensemble plus rĂ©aliste. Le montage cinĂ©matographique insiste donc davantage sur lâaspect spectaculaire de la scĂšne par le biais de la mise en images, alors que le texte utilise la tension psychologique des personnages grĂące au style indirect libre pour crĂ©er un suspense. Louis Feuillade, tout en restant assez fidĂšle au texte, utilise donc les moyens spĂ©cifiques du cinĂ©ma muet câest-Ă -dire lâimage et le montage. 26Il opĂšre des coupes dans le texte de dĂ©part afin de le faire entrer dans un format plus Ă©troit mais en conserve lâessence, notamment lâidĂ©e principale du livre qui Ă©merge des multiples intrigues qui sây dĂ©roulent celle dâune lutte binaire entre Juve et FantĂŽmas dont tĂ©moigne dâailleurs le titre. Et pour mieux confondre son ennemi, lâinspecteur nâhĂ©site pas Ă prendre son apparence. Il emprunte ses armes, notamment celle du dĂ©guisement et fait preuve lui aussi de modernitĂ© en utilisant les moyens techniques, nouvellement mis Ă sa disposition, comme lâautomobile. De mĂȘme, il tĂ©moigne dâune ingĂ©niositĂ© similaire Ă son ennemi dans la villa de lady Beltham Ă la fin du roman. Louis Feuillade rend compte, dĂšs le gĂ©nĂ©rique, de son aptitude Ă capter lâessentiel du texte. En effet, reprenant le gĂ©nĂ©rique du premier FantĂŽmas construit sur la technique du fondu enchaĂźnĂ© et nous prĂ©sentant lâhomme aux cent visages » sous diffĂ©rentes identitĂ©s, il utilise Ă nouveau les mĂȘmes procĂ©dĂ©s pour Juve, plaçant ainsi les deux personnages sur un plan dâĂ©galitĂ©. De plus, ce gĂ©nĂ©rique met en abyme lâimportance du travestissement. Câest dans ce film quâil trouve dâailleurs sa plus large place. On y voit par exemple plusieurs scĂšnes oĂč les acteurs interprĂštent des personnages, eux-mĂȘmes grimĂ©s en dâautres individus. Câest le cas de Fandor et Juve, portant postiches et costumes afin de visiter la demeure de lady Beltham. Câest aussi le cas de JosĂ©phine qui dĂ©ambule dans une tenue bourgeoise, de FantĂŽmas grimĂ© en Apache ou sous lâidentitĂ© de docteur Chaleck, et enfin des bandits masquĂ©s qui attaquent monsieur Martialle dans le train. Ainsi, ce deuxiĂšme opus des aventures de FantĂŽmas apparaĂźt comme celui qui dĂ©veloppe le plus le thĂšme du changement dâidentitĂ©. Cependant, celui-ci demeure anecdotique et ne dĂ©montre pas de volontĂ© de problĂ©matique. De façon gĂ©nĂ©rale, lâadaptation cinĂ©matographique de Juve contre FantĂŽmas tĂ©moigne donc dâune assez grande fidĂ©litĂ© au texte, tout en ajoutant des apports propres au caractĂšre visuel de ce support notamment comme nous lâavons vu avec de nombreuses scĂšnes dâintĂ©rieur et un intĂ©rĂȘt portĂ© au mouvement, quâil soit Ă lâintĂ©rieur du champ ou créé par le montage. 27Le troisiĂšme film de Feuillade est une adaptation du Mort qui tue. Câest aussi le plus long de tous les films de la sĂ©rie, avec une durĂ©e dâune heure-trente. Et si le deuxiĂšme volet des aventures du bandit masquĂ©, tĂ©moigne dâune inscription dans le mouvement et lâaction, il apparaĂźt comme narratif, portant un intĂ©rĂȘt particulier Ă la diĂ©gĂšse. En tĂ©moignent les nombreux supports Ă©crits utilisĂ©s par le cinĂ©aste, qui renvoient tout Ă la fois Ă la dimension Ă©crite de lâĆuvre adaptĂ©e, et aux techniques narratives » du cinĂ©ma muet. Les exemples dâinserts de supports Ă©crits sont multiples. Tout dâabord, bien sĂ»r, les cartons, dont le premier fonctionne comme une analyse rappelant lâĂ©pisode prĂ©cĂ©dent, Juve contre FantĂŽmas. Durant les plans suivants, une manchette de journal que consulte Fandor, alors hospitalisĂ©, nous informe de la disparition et de la supposĂ©e mort du commissaire Juve. On retrouve ensuite les lettres, une liste mystĂ©rieuse, des dĂ©pĂȘches arrivant au journal La Capitale nous informant, parfois par de longs plans, sur la diĂ©gĂšse par le biais de lâĂ©crit. Ceci sâexplique par la nature romanesque de lâĆuvre originelle et illustre dans ce cas, une volontĂ© de prĂ©server une intrigue complexe que permet lâĂ©criture mais, qui est plus dĂ©licate Ă transcrire sur le plan visuel. 26 Le Mort qui Tue, op. cit., p. 36. 28Cependant, si le film paraĂźt respecter le schĂ©ma narratif du livre, il en ressort Ă©galement une simplification diĂ©gĂ©tique, que le changement de mĂ©dium explique. Ainsi lâordre des Ă©vĂ©nements prĂ©sentĂ©s dans le texte est-il bouleversĂ©, par souci dâune meilleure comprĂ©hension par le spectateur. DĂ©jĂ , les premiers cartons rappelant le contexte de lâhistoire prĂ©cĂ©dente, tendent Ă illustrer cet effort de cohĂ©rence, non seulement sur le plan interne, mais entre les diffĂ©rents films eux-mĂȘmes, ce qui tend Ă les inscrire dans la technique sĂ©rielle. Les premiers plans de demi-ensemble montrant Fandor dans une chambre dâhĂŽpital apparaissent en effet, comme la rĂ©sultante directe de lâexplosion de la demeure de lady Beltham qui clĂŽt Juve contre FantĂŽmas. On retrouve dans le texte de Souvestre et Allain des rappels dâautres volumes, notamment du premier, avec lâarrestation de Gurn. Cependant, le lien est moins explicite sans doute parce quâajoutĂ© aprĂšs coup par les deux auteurs qui dĂ©marrĂšrent les aventures de FantĂŽmas par ce volume dont la trame a Ă©tĂ© ensuite revue pour retrouver une place dans la sĂ©rie. Cette sĂ©quence inaugurale, ajoutĂ©e par le cinĂ©aste, tend Ă confirmer la volontĂ© de simplification du schĂ©ma narratif autant que la suppression des analyses prĂ©sentes dans le roman. Ainsi, le chapitre premier du texte rend-il compte, par la mĂ©diation dâun article de Fandor, du meurtre de la baronne de Vibray, tandis que le chapitre II revient sur les derniers jours de lâaristocrate alors que le film prĂ©sente un dĂ©roulement linĂ©aire des Ă©vĂ©nements meurtre de la baronne qui nâest plus Ă©voquĂ©e de son vivant ensuite. Dans lâensemble, lâadaptation demeure tout de mĂȘme extrĂȘmement fidĂšle au roman. Tout dâabord, en conservant Ă Fandor le rĂŽle principal. Puisque Juve a disparu, il se fait Ă la fois journaliste et enquĂȘteur, comme le soulignent ces quelques lignes du texte de Souvestre et Allain Ă lâĂ©cole du policier disparu, il avait appris Ă se dĂ©vouer pour la seule satisfaction de remplir son devoir. Lâaffaire Dollon pouvait, par certains cĂŽtĂ©s, devenir intĂ©ressante. Il la tirerait au clair26. » Faisant une allusion discrĂšte Ă un autre enquĂȘteur Tirauclair Lâaffaire Lerouge, homme de presse et de terrain, Fandor se rapproche Ă©galement du cĂ©lĂšbre reporter Rouletabille dont il adopte Ă lâĂ©cran le costume et la casquette. 29Louis Feuillade met Ă©galement en exergue les rĂ©fĂ©rences du roman aux nouvelles sciences de la criminologie et consacre une longue sĂ©quence Ă lâexamen anthropomĂ©trique de Jacques Dollon qui est restituĂ© de façon rĂ©aliste, Ă la maniĂšre dâun reportage scientifique. Ensuite, le cinĂ©aste illustre le passage de lâempreinte de doigt sur le cou de la princesse Sonia Danidoff Ă qui lâon vient de dĂ©rober les bijoux. Par le biais dâun gros plan, nous dĂ©couvrons effectivement la trace dâun doigt. Enfin, une autre sĂ©quence au cabinet dâanthropomĂ©trie permet de comparer les empreintes et dâidentifier un coupable Jacques Dollon ! Ici, les plans se font explicatifs, Ă but quasi-pĂ©dagogique, afin dâexpliquer au spectateur la mise en Ćuvre dâune enquĂȘte scientifique. 30Cependant, cette cĂ©lĂ©bration de la modernitĂ© des moyens dâinvestigation de la police souligne parallĂšlement lâomnipotence de FantĂŽmas qui parvient, par son ingĂ©niositĂ©, Ă dĂ©jouer lâordre dans ce quâil a de plus abouti. En cela, encore une fois, le film Feuillade se fait proche du texte, notamment dans sa dimension mythologique en reprenant la nature profonde du personnage porteur des angoisses sĂ©curitaires de la sociĂ©tĂ© contemporaine et de ses institutions. Car FantĂŽmas est celui qui dĂ©stabilise lâordre Ă©tabli tout en demeurant invisible. Ă lâinstar du souterrain quâempruntent les Apaches sous le Palais de Justice, il frappe, surgissant de derriĂšre une tenture, dans le dos de ses victimes Ă qui il vole la peau afin de sâen faire des gants et de tromper la police scientifique. Par son ingĂ©niositĂ©, sa malice » au sens propre du terme, il rĂ©duit ainsi Ă nĂ©ant tous les efforts dâune sociĂ©tĂ© moderne en quĂȘte de sĂ©curitĂ© maximum. Sans renchĂ©rir sur la nature technique ou scientifique des choses, il dĂ©tourne par sa seule intelligence les progrĂšs du monde vers lâobscur, comme lâillustre symboliquement le souterrain quâil emprunte sous le Palais de Justice. De mĂȘme, dans Juve contre FantĂŽmas, Louis Feuillade a portĂ© un intĂ©rĂȘt soutenu Ă cette volontĂ© de dĂ©route, qui habite le personnage de FantĂŽmas, lors de la sĂ©quence oĂč le Simplon Express dĂ©raille. Empruntant toutes les voies celle des moyens modernes de communication ou de la science, lâInsaisissable » terrorise par sa facultĂ© Ă rendre lâespace permĂ©able pour mieux le dĂ©sorganiser. Feuillade particuliĂšrement, puis FĂ©jos, Sacha ou Vernay rendent compte de cette dimension mythologique moderne du personnage, demeurant ainsi proches, dans une certaine mesure, de lâĆuvre originelle. 27 Propos recueilli par Francis Lacassin in FantĂŽmas, tome I, op. cit., 28 LACassin Francis, Louis Feuillade, op. cit. 31La sĂ©rie de Souvestre et Allain constituait en 1913 un vĂ©ritable Himalaya » de papier. Feuillade choisit dâadapter les cinq premiers Ă©pisodes entre 1913 et 1914. Il travaille pour cela en collaboration, ou plutĂŽt avec la bĂ©nĂ©diction des deux pĂšres » de FantĂŽmas Je lui dois beaucoup, se rappelle ainsi Marcel Allain une bonne part du succĂšs des premiers volumes de FantĂŽmas, et encore ce que je puis savoir de la mise en scĂšne â de la mise Ă lâĂ©cran plutĂŽt â dâun roman27. » Ainsi, Allain lui-mĂȘme insiste sur ce passage rĂ©ussi du texte Ă lâimage et reconnaĂźt cette difficultĂ© qui consistait Ă capter la vie dans des bouquins de quatre cents pages et lâenfermer dans le champ » Ă©troit que limitaient les ficelles tendues devant la camĂ©ra alors rigoureusement immobile28 ». Du premier FantĂŽmas, Ă lâombre de la guillotine, Feuillade a retenu les Ă©vĂ©nements les plus reprĂ©sentatifs, comme le vol des bijoux de la princesse Danidoff qui inaugure le film et prĂ©sente in situ le personnage de FantĂŽmas. Mais le meurtre de la Marquise de Langrune, sauvagement assassinĂ©e dans son chĂąteau de Dordogne a disparu. Ainsi toute lâenquĂȘte sur ce premier crime de Feuillade, se concentre sur le couple FantĂŽmas-lady Beltham et lâarrestation du criminel » par Juve. Par ce choix du cinĂ©aste, on peut Ă la fois dĂ©celer une stratĂ©gie qui vise Ă centrer la diĂ©gĂšse et Ă rendre le rĂ©cit plus efficace, mais Ă©galement une censure », dont le terme revient dâailleurs Ă LĂ©on Gaumont lui-mĂȘme dans sa correspondance avec Louis Feuillade en 1909. 32Ainsi, mĂȘme sâil nâexiste pas encore de cadre juridique, la loi de 1884 » permettait aux prĂ©fets ou aux municipalitĂ©s, dâinterdire toute manifestation ou spectacle qui pourrait troubler lâordre public. On imagine alors les difficultĂ©s que va devoir contourner la maison Gaumont pour mettre en images, le gĂ©nie criminel et ses sanglants mĂ©faits. La censure sera donc interne, de LĂ©on Gaumont Ă Louis Feuillade, rĂ©alisĂ©e en amont afin dâĂ©viter les attaques judiciaires. Lâillustration la plus flagrante de cette autocensure se remarque dans le choix des affiches des films de Feuillade. Celle de FantĂŽmas, Ă lâombre de la guillotine reprend la premiĂšre de couverture de Gino Starace, lâillustrateur de la sĂ©rie Ă 35 centimes » puis Ă 65 centimes », lancĂ©e par Fayard. Cependant, le poignard ensanglantĂ© que tenait FantĂŽmas sur la premiĂšre de couverture de Starace a disparu de lâaffiche. De plus, lâarriĂšre-plan menaçant de la couverture du livre a Ă©tĂ© remplacĂ© par un ciel doux en camaĂŻeu se dĂ©clinant de lâocre au jaune, en passant par lâoranger qui Ă©voque un coucher de soleil sur Paris, moins agressif que lâarriĂšre-plan noir et rouge de la premiĂšre de couverture, symbolisant le meurtre et lâangoisse de cet ĂȘtre de la nuit. Dans sa stature Ă©galement, le personnage apparaĂźt moins menaçant, plus en retrait sur lâaffiche de cinĂ©ma, ses yeux se font moins scrutateurs derriĂšre son masque. La couleur dominante de lâaffiche est le jaune clair, alors que câĂ©tait le rouge qui occupait la majeure partie de lâimage chez Starace. La ville de Paris, envahie par cette teinte, semble noyĂ©e dans les tĂ©nĂšbres et le sang, enjambĂ©e par un FantĂŽmas qui rĂšgne en maĂźtre sanguinaire sur la ville alors que le Paris de lâaffiche des cinĂ©mas Gaumont, plus distinct dans la tonalitĂ© grise de ses bĂątiments qui se dĂ©tachent du personnage en noir et du ciel oranger, paraĂźt encore autonome, Ă©pargnĂ©e par cette menace qui plane cependant au-dessus dâelle. 33De mĂȘme, la couverture rĂ©alisĂ©e par Gino Starace pour Le policier apache montre la mĂšre Toulouche » entourĂ©e dâApaches, agenouillĂ©e auprĂšs dâun squelette dont on vient de profaner la tombe afin dây rĂ©cupĂ©rer un butin. LâamoralitĂ© de la scĂšne, associĂ©e au spectacle du mort convient Ă lâesthĂ©tique et Ă la rĂ©ception des couvertures de livres ou des illustrations de presse. Cependant, lâaffiche de cinĂ©ma, placardĂ©e sur les murs de la capitale et dâune taille remarquable, ne peut offrir le mĂȘme spectacle sans choquer. Lâaffiche du film de Feuillade reprend ainsi un autre Ă©pisode du roman celui de la rencontre entre deux FantĂŽmas » lors du bal de la grande duchesse Alexandra. Moins violente, lâillustration place en exergue une des scĂšnes les plus frappantes du film dâun point de vue visuel. De plus, Feuillade semble davantage sâinscrire dans une esthĂ©tique théùtrale, mise en abyme par la dĂ©multiplication baroque des apparences, que dans celle du fait divers et de lâillusion rĂ©fĂ©rentielle qui inspire Starace et renvoie le public Ă un quotidien inquiĂ©tant. ReplacĂ©es dans un dĂ©cor luxueux, les aventures de FantĂŽmas offrent au cinĂ©ma une apparence plus bourgeoise. 34De maniĂšre similaire, lâesthĂ©tique grand-guignolesque que lâon retrouve parfois sur les couvertures de Starace, et que voulait Ă©viter Feuillade, disparaĂźt sur lâaffiche du Magistrat cambrioleur. Lâillustration reprise dans la notice, petit fascicule distribuĂ© lors des projections et qui expliquait les films, montre une scĂšne moins violente. Le sang a disparu et lâorientation verticale de la victime a remplacĂ© le mouvement de balancier que suggĂ©rait la structure en biais de la couverture de Starace. Lâaffiche Ă©limine quant Ă elle totalement le crime en plaçant la scĂšne dans un salon bourgeois. 35Cependant, dâautres stratĂ©gies, que celles dictĂ©es par lâautocensure, prĂ©sident au choix des affiches. Elles jouent Ă©galement un rĂŽle de sĂ©duction important. Ainsi, au spectacle de la baronne de Vibray, endormie dans son boudoir, anesthĂ©siĂ©e par FantĂŽmas, Feuillade prĂ©fĂšre une scĂšne qui mĂ©nage un plus grand effet dâattente et saisit le roi du crime dans une attitude menaçante. Invisible aux yeux de sa victime inconsciente de sa prĂ©sence dans son dos, FantĂŽmas se dresse, revĂȘtu entiĂšrement de noir, telle une ombre criminelle, prĂȘte Ă fondre sur sa proie. Sur lâaffiche de Juve contre FantĂŽmas, on remarque aussi quelques modifications par rapport Ă la premiĂšre de couverture. ĂŒn retrouve le mĂȘme dĂ©cor des halles au vin de Bercy. Dâun cĂŽtĂ© on remarque des tonneaux en feu, de lâautre la Seine. Au premier plan, Juve et Fandor, protĂ©gĂ©s par un tonneau, roulent jusquâau fleuve pour Ă©chapper Ă lâincendie. Cependant, la place des protagonistes est inversĂ©e sur lâaffiche. Fandor a pris la place que Juve occupait sur le dessin de Starace. De ce fait, le commissaire se trouve en quelque sorte dans une position plus active que le journaliste. De mĂȘme, sa main tendue amorce un mouvement diagonal, prolongĂ© par la main de Fandor et les flammes de lâincendie. Cette structure porte le regard sur lâarriĂšre-plan oĂč un FantĂŽmas » disproportionnĂ© observe la scĂšne dâun air dĂ©ment. La lutte entre Juve et FantĂŽmas, se trouve ainsi illustrĂ©e de maniĂšre spectaculaire, symbolique, lĂ oĂč Starace avait privilĂ©giĂ© une reprĂ©sentation rĂ©aliste. Le dessin de lâaffiche vient donc illustrer le titre Juve contre FantĂŽmas, et engager le spectateur Ă assister Ă cette lutte meurtriĂšre. La rĂ©alisation des affiches se rĂ©vĂšle dictĂ©e par des contingences prĂ©cises. Il sâagit de sĂ©duire le public en lui promettant un spectacle fort tout en mĂ©nageant les sensibilitĂ©s et la morale. 36Mais cette autocensure ne touche pas seulement lâaffiche. Elle atteint Ă©galement le scĂ©nario. Toujours Ă propos du premier Ă©pisode, remarquons que la fin a Ă©tĂ© adoucie puisque Belgrand est reconnu in extremis et Ă©chappe ainsi Ă la guillotine, ce qui nâest pas le cas dans le roman oĂč lâacteur Valgrand meurt finalement, dâavoir usurpĂ© lâidentitĂ© du plus grand de ses condisciples FantĂŽmas. Mais les sensibilitĂ©s royalistes, ne sont sans doute pas Ă©trangĂšres non plus Ă cette allergie Ă la guillotine dans le choix de Louis Feuillade. Dans FantĂŽmas contre FantĂŽmas, quatriĂšme film de la sĂ©rie dâaprĂšs le Policier apache, Jacques Champreux, analysant les vertus de lâellipse » chez Feuillade, remarque que le meurtre de lâencaisseur par Paulet et Nini nâest pas montrĂ© directement Ă lâĂ©cran car il est dissimulĂ© par un panneau narratif. Quelques secondes plus tard, la victime bascule et disparaĂźt de lâĂ©cran. En mettant en scĂšne les mĂ©faits dâun dangereux criminel, Feuillade se heurte donc aux limites du cinĂ©ma, qui dans le passage du texte Ă lâimage, rend plus spectaculaire les faits Ă©crits. De plus, contrairement au théùtre du Grand-Guignol, qui reprĂ©sente Ă©galement sur scĂšne des crimes sanguinolents, le cinĂ©ma touche un public plus vaste. Il ne sâagit plus de scĂšnes se dĂ©roulant Ă huis clos au fond de lâimpasse Chaptal, dans de petites salles mais dâimprimer sur la pellicule le spectacle que le cinĂ©ma donne Ă voir aux masses. Louis Feuillade va apprendre Ă contourner ces problĂšmes et Ă dĂ©velopper un talent qui lui sera propre. Cela nâempĂȘchera pas certains prĂ©fets comme celui de la Loire de prendre des arrĂȘtĂ©s interdisant la diffusion de films, mettant en scĂšne des criminels, des meurtres, des exĂ©cutions capitales, le 12 mai 1918, visant directement le film de Feuillade. De plus, comme nous lâavons dĂ©jĂ remarquĂ©, le caractĂšre amoral de la sĂ©rie ne sĂ©duit pas lâesprit puritain des AmĂ©ricains, et provoquera lâĂ©chec de sa sortie outre-Atlantique. Cependant, câest aussi ce caractĂšre licencieux qui, paradoxalement, assurera la pĂ©rennitĂ© du film, plĂ©biscitĂ© par les surrĂ©alistes puis les cinĂ©astes actuels, pour sa libertĂ© de ton mais aussi son imagination, parfois nĂ©e de stratagĂšmes, pour passer sous silence, les pires mĂ©faits du plus grand des criminels. La troupe » de Louis Feuillade 37Ă lâintention dâune adaptation sous forme de bande dessinĂ©e en 1958, Marcel Allain compose sous le titre Indications pour typer les personnages principaux, le portrait suivant 29 ALlain M., Indications pour typer les personnages principaux », in FantĂŽmas, tome I, prĂ©facĂ© par ... FantĂŽmas est en rĂ©alitĂ© un homme de 35-40 ans. Il est grand, mince, souple, sportif. Câest assurĂ©ment un homme du monde. Il est chic ». Il doit garder deux constantes ; lorsquâil apparaĂźt en cagoule, il doit revĂȘtir un collant, sans vĂȘtements flottants et le visage recouvert dâun bas de femme, trouĂ© Ă lâemplacement des yeux. Quand il se montre aux yeux de lady Beltham ou de sa fille HĂ©lĂšne, il demeure lui-mĂȘme, sans artifice. Le reste du temps et selon les circonstances, il revĂȘt toutes les apparences nĂ©cessaires Ă ses forfaits sans aucune limite physique il peut ĂȘtre jeune, puis vieux, gros ou maigre, voyou ou banquier⊠Dans ses incarnations, le lecteur doit ĂȘtre trompĂ© et ne pas reconnaĂźtre FantĂŽmas donc ne rappeler en rien sa silhouette lĂ©gendaire, ne pas mĂȘme conserver les yeux flamboyants, et modifier sans scrupule les traits du visage29. 38Si FantĂŽmas nâentre pas dans le genre fantastique, il semble ici le frĂŽler et sâapparente en tout cas Ă lâinvraisemblable. La tĂąche ardue dâincarner ce personnage protĂ©iforme va ĂȘtre confiĂ©e Ă lâacteur RenĂ© Navarre. Au niveau de la mise en scĂšne, FantĂŽmas revĂȘt, conformĂ©ment au roman, diffĂ©rentes identitĂ©s. Sa premiĂšre apparition se fait dans sa tenue de base, celle de rat dâhĂŽtel, en collant et cagoule noirs, respectant ainsi les vĆux de Marcel Allain. Dâailleurs, le bandit masquĂ© occupe bien cette fonction durant la sĂ©quence liminaire du premier film de Feuillade, alors quâil dĂ©robe les bijoux et lâargent de Sonia Danidoff au Royal-Palace. Les plans utilisĂ©s par le cinĂ©aste se rapprochent de lâesthĂ©tique théùtrale et se limitent souvent Ă des plans de demi-ensemble ou moyens, qui permettent de voir lâĂ©volution des personnages, en pied, dans les dĂ©cors. Les costumes y conservent donc toute leur importance et leur symbolique, alors que dans lâĂ©volution de ses techniques, le cinĂ©matographe offrira bientĂŽt dâautres moyens dâexpression aux cinĂ©astes, comme la prise de vue ou le montage. Ce sont dâailleurs les moyens utilisĂ©s, respectivement, par FĂ©jos ou Hunebelle, lâun paralysant le corps de FantĂŽmas par des prises de vue en gros plan, lâautre mettant face Ă face le mĂȘme auteur incarnant deux personnages diffĂ©rents afin dâillustrer lâinstabilitĂ© identitaire de lâhomme aux cent visages ». 39Mais pour lâheure, lâhabilitĂ© de Louis Feuillade rĂ©side dans la reprĂ©sentation de FantĂŽmas en tenue de rat dâhĂŽtel. Elle semble rĂ©duire la quintessence de lâInsaisissable » Ă un nĂ©ant, un ĂȘtre dont le noyau identitaire est vide et ne peut ainsi quâemprunter celle des autres sans jamais rĂ©vĂ©ler la sienne. Finalement ce costume permet une dĂ©sincarnation initiale du personnage qui sâajoute au gĂ©nĂ©rique en fondu enchaĂźnĂ© afin de brouiller lâidentification entre lâauteur RenĂ© Navarre et le personnage quâil incarne Ă lâĂ©cran. Pourtant, le mĂ©dium cinĂ©matographique, en actualisant le texte, rend plus dĂ©licate la reprĂ©sentation de la valse des apparences chez FantĂŽmas. En effet, le visage de lâacteur apparaĂźt Ă nu Ă de multiples reprises devant sa maĂźtresse, mais aussi devant Juve ou Fandor, et il demeure reconnaissable malgrĂ© les efforts de grimage. Nous retrouvons ici les conventions de lâesthĂ©tique théùtrale, selon lesquelles le spectateur accepte dâentrer dans un monde de jeu, parfois non rĂ©aliste. Le cinĂ©ma muet, encore proche, comme nous lâavons vu, du genre théùtral, permet lâutilisation de ces conventions. De mĂȘme, sa dimension silencieuse confĂšre Ă FantĂŽmas un mystĂšre qui prĂ©serve, malgrĂ© tout, sa vĂ©ritable identitĂ©. Finalement, câest le passage du muet au parlant qui, en donnant une voix et donc une empreinte identitaire plus forte encore au personnage, va rendre vĂ©ritablement ardue la tĂąche des cinĂ©astes Ă reprĂ©senter lâhomme protĂ©iforme tout en conservant son mystĂšre. 40RenĂ© Navarre 1877-1968 FantĂŽmas 41Modeste acteur de théùtre, il entre chez Gaumont en 1909 oĂč il joue dans plusieurs films de Feuillade dont de nombreuses comĂ©dies comme la sĂ©rie des BĂ©bĂ©s. Il interprĂšte ensuite des films avec sa femme Nelly Palmer Le mariage de Miss Nelly en 1913. La mort de cette derniĂšre le laisse, dâailleurs, inconsolable. En 1913, se prĂ©sente enfin le rĂŽle de sa vie FantĂŽmas. Il y incarne le maĂźtre de lâeffroi de façon stylisĂ©e. Solennelle sans trop de grandiloquence, sa silhouette noire devient mythique au cinĂ©ma, Ă la façon de Belugosi et Dracula. Il produit ensuite plusieurs films sous son nom. 42RenĂ©e Carl 1875-1954 Lady Beltham 43Dâabord actrice de théùtre, elle entre chez Gaumont grĂące Ă RomĂ©o Bosetti qui la prĂ©sente Ă Feuillade. Elle joue son premier rĂŽle dans La Puce en 1907. Actrice gĂ©nĂ©reuse, elle jouera dans prĂšs de cent quatre-vingts rĂ©alisations, dĂ©clinant son talent de lâinterprĂ©tation de concierge Ă celle qui la distingua plus particuliĂšrement lady Beltham. Elle fait un peu de rĂ©alisation Un cri dans lâabĂźme en 1921, puis, le cinĂ©ma parlant lâoublie. Elle donne alors des cours de cinĂ©ma, et fait une derniĂšre apparition dans PĂ©pĂ© le Moko de Julien Duvivier en 1936. 30 Ibid., p. 1020-1021. 44Lady Beltham, est anglaise, apparentĂ©e au roi dâAngleterre et fait partie de la cour dans lâĆuvre dâAllain et Souvestre. Elle est blonde, elle a vingt-cinq ans et porte des vĂȘtements coĂ»teux avec une grande Ă©lĂ©gance. Câest une grande jeune femme, mince et souple. On peut remarquer que lady Beltham, comme FantĂŽmas, dâune certaine façon, sacrifie au stĂ©rĂ©otype de la belle hĂ©roĂŻne, trahissant ainsi son origine populaire. RenĂ©e Carl lui apporte une autre dimension. Un peu plus ĂągĂ©e, brune, la silhouette plus lourde, elle reprĂ©sente une lady Beltham sensuelle, mais Ă©galement une femme tourmentĂ©e et fragile. Elle offre davantage de profondeur Ă ce personnage, dont Allain demandait de la faire jolie, Ă©lĂ©gante, blonde et sympathique30. » 45Edmond Breon 1882-1951 Juve 31 Ibid., p. 1019. 46Acteur et rĂ©gisseur de théùtre, BrĂ©on joue dans Les Aventures de BĂ©bĂ©. Câest dâailleurs lui qui trouve le petit RenĂ© Poyen, futur Bout de Zan. En 1913, il devient lâinspecteur Juve en pardessus avachi, chapeau melon. Il joue ensuite le Docteur Lucius dans Barrabas, puis part aux Ătats-unis en 1920. Il revient en 1921, on perd sa trace ensuite. Juve se dĂ©finit comme un double positif de FantĂŽmas, jusquâĂ devenir son frĂšre, dans le dernier des Ă©pisodes de Souvestre et Allain. Dans FantĂŽmas contre FantĂŽmas, il est dâailleurs directement confondu avec le gĂ©nie du crime et jetĂ© en prison. Comme lui, il excelle dans lâart du dĂ©guisement. Mais Ă la diffĂ©rence de FantĂŽmas, son identitĂ© est connue des lecteurs lui assurant ainsi leur adhĂ©sion et leur complicitĂ©. Il a quarante-cinq ans dans la sĂ©rie des FantĂŽmas. Câest un fonctionnaire aux appointements plutĂŽt modestes. Homme courageux et habile, il demeure cependant trĂšs discret. VoilĂ comment le dĂ©peint son auteur La stature moyenne⊠sans cependant ĂȘtre petit ou gros, on dirait quâil est un peu lourd31. » On peut remarquer ici combien le plus cĂ©lĂšbre des inspecteurs Juve Louis de FunĂšs, sâĂ©loigne tant physiquement que dans son jeu, du personnage initial. Edmond BrĂ©on semble plus proche du modĂšle de papier aussi bien sur le plan physique que dans son interprĂ©tation plus pondĂ©rĂ©e, de lâinspecteur Juve. 47georges Melchior 1888- ? JĂ©rĂŽme Fandor 32 Ibid., p. 1019-1020. 48JĂ©rĂŽme Fandor, reporter au journal La Capitale, a vingt-deux, vingt-trois ans. Câest un jeune homme sympathique en tout point32 », selon les termes dâAllain, Ă lâallure athlĂ©tique. Il est casse-cou mais Ă©galement gentleman. Il incarne le jeune premier », manie lâhumour et lâirrespect, mĂȘme envers les plus hauts personnages. Il est incarnĂ© par Georges Melchior qui joua dans le MalĂ©fice de Louis Feuillade en 1912, Le Canon de Paris de H. Fescourt en 1913, Amoureuse aventure de Gaston Ravel, 1913. Il devint ensuite un acteur de second plan, tournant pour la derniĂšre fois en 1937 La citadelle du silence de Marcel Herbier, avant de disparaĂźtre au point que lâon ne connaĂźt pas la date de sa mort de façon exacte. Parmi ses films, notons tout de mĂȘme LâAtlantide de Jacques Teyder tournĂ© en 1922, Les Roquevillard de Julien Duvivier, la mĂȘme annĂ©e, Rocambole adaptĂ© de la sĂ©rie populaire par Gabriel Rosca en 1933 et enfin Le grand bleu de Maurice Champreux, 1933. 33 Ă cet effet, une des sĂ©quences de FantĂŽmas, Ă lâombre de la guillotine tĂ©moigne de cette filiation ... 49Les autres personnages principaux de la sĂ©rie entrent Ă©galement dans cette valse des apparences dans laquelle FantĂŽmas mĂšne le bal. Au sens propre et non plus figurĂ©, cet Ă©pisode festif tirĂ© de Juve contre FantĂŽmas illustre particuliĂšrement lâesthĂ©tique baroque du texte que reprend lâadaptation cinĂ©matographique. La dĂ©multiplication des apparences, plusieurs invitĂ©s ont revĂȘtu la tenue noire de rat dâhĂŽtel de FantĂŽmas, apparaĂźt ainsi Ă lâĂ©cran car les deux silhouettes inquiĂ©tantes occupent le mĂȘme cadre lors dâune valse ou, plus tard, dâune altercation durant laquelle lâun des personnages tue son double. Ă ce premier brouillage identitaire, dâautres sâajoutent, notamment celui de lady Beltham se faisant appeler grande duchesse Alexandra ». La reprĂ©sentation de ce nouveau personnage entre, cependant, davantage dans le monde de la convention puisque le spectateur peut aisĂ©ment reconnaĂźtre le visage de RenĂ©e Carl incarnant la maĂźtresse du maĂźtre du crime dans le premier opus de Feuillade. Il en est de mĂȘme pour les autres protagonistes dont le premier Ă user du dĂ©guisement, aprĂšs FantĂŽmas, est Juve mais aussi Fandor nâhĂ©sitant pas Ă revĂȘtir costumes et postiches afin de mieux apprĂ©hender leur ennemi. Toujours, ils demeurent identifiables par le spectateur mais non dans le monde de la diĂ©gĂšse. Ce dĂ©calage reprĂ©sentatif ne semble pas dĂ©ranger le cinĂ©aste ni, si lâon sâen rĂ©fĂšre aux rĂ©actions lors de la rĂ©ception du film, son public. Peut-ĂȘtre la proximitĂ© du film muet et du théùtre33 aide-t-elle cette acceptation et explique-t-elle Ă©galement lâimpossibilitĂ© du cinĂ©ma parlant, plus Ă©loignĂ© du genre théùtral, Ă avoir recours Ă ce genre de convention. En effet, Louis Feuillade apparaĂźt comme le cinĂ©aste ayant le plus dĂ©veloppĂ© la dimension baroque du texte originel. Les autres FĂ©jos, Sacha ou Vernay, ont recours au cadrage afin de dissimuler lâidentitĂ© de cet homme aux cent visages » qui semble nâen possĂ©der plus quâun, en mĂȘme temps quâil acquiert une voix. Comme lui, les autres personnages perdent leurs talents transformationnels, pour les retrouver dans les films dâAndrĂ© Hunebelle, mais sous forme parodique. Ainsi, le cinĂ©ma de Louis Feuillade tisse-t-il encore des liens Ă©troits avec son ancĂȘtre le théùtre, ce qui lui permet un mode de reprĂ©sentation plus symbolique que reprĂ©sentatif qui palie aux limites techniques de ce jeune mĂ©dium. Cependant, si le cinĂ©aste ne tue pas encore le pĂšre en sauvant la tĂȘte de lâacteur Valgrand, il sâen Ă©loigne imperceptiblement. Tout dâabord, sur le plan technique, grĂące au fondu enchaĂźnĂ© des gĂ©nĂ©riques, mais Ă©galement en filmant en extĂ©rieur, faisant ainsi souvent sortir ses acteurs du cadre Ă©troit dâun dĂ©cor. Le cadrage de la piĂšce jouĂ©e par Valgrand dans le premier film marque ainsi, Ă la fois une appartenance au genre théùtral, mais aussi un certain recul. En effet, un plan de demi-ensemble associe les spectateurs et la scĂšne, filmĂ©e du cĂŽtĂ© des spectateurs. La reprĂ©sentation conventionnelle du monde au théùtre se trouve ainsi dĂ©jouĂ©e et illustre, dĂ©jĂ , la recherche dâautonomie et dâune plus grande mimĂ©sis du cinĂ©ma. Du traitement de lâespace dans la sĂ©rie des FantĂŽmas », plus particuliĂšrement abordĂ© dans FantĂŽmas, Ă lâombre de la guillotine et FantĂŽmas contre FantĂŽmas 50La sĂ©rie rĂ©alisĂ©e par Louis Feuillade est, sans doute, celle qui rĂ©vĂšle le plus la nature de lâespace fantĂŽmassien originel, en respectant sa dimension mythique, et en lâexacerbant par le biais de lâimage cinĂ©tique. 34 Masson Alain, VoilĂ le passage secret ! », sur Judex et sur Feuillade in Louis Feuillade numĂ©ro ... Bien que lâopposition entre intĂ©rieurs et extĂ©rieurs demeure un des ressorts les plus naturels de lâart cinĂ©matographique, et lâun des plus propres Ă le distinguer du théùtre ou de la peinture, peu de cinĂ©astes ont su en user comme Feuillade avec une efficacitĂ© discrĂšte34. 51Cette analyse dâAlain Masson, portant sur la sĂ©rie des Judex 1918, vaut aussi pour FantĂŽmas. Il est vrai que Louis Feuillade soigne particuliĂšrement ses dĂ©cors, que ce soit des extĂ©rieurs avec les rues de Paris filmĂ©es de façon rĂ©aliste, qui permettent dâinscrire la diĂ©gĂšse dans un cadre rassurant parce quâidentifiable, mais Ă©galement les intĂ©rieurs salons bourgeois, bureaux de police ou prisons, reconstituĂ©s minutieusement, et oĂč triomphe lâobjet utilitaire, chassant les dĂ©corations tronquĂ©es, trop pittoresques. 52Dans FantĂŽmas, Ă lâombre de la guillotine, nous dĂ©couvrons ainsi le salon de lady Beltham un intĂ©rieur richement meublĂ©, fauteuils Louis XVI, statues, miroirs, rien nâest laissĂ© au hasard. Au premier plan, lady Beltham et Gurn, alias FantĂŽmas, sâentretiennent, chacun assis. Le plan de demi-ensemble laisse une part aussi bien aux acteurs quâau dĂ©cor. Nous sommes encore proche de la scĂšne de théùtre. Lâimage est noire et blanche nuancĂ©e de crĂšme, la douceur du rendu dĂ©note lâintimitĂ© du lieu. Le champ de vision, assez profond, laisse voir deux portes derriĂšre les personnages lâune vitrĂ©e, lâautre pleine. Câest lĂ que va se jouer le suspense, que vont naĂźtre lâaction et lâinquiĂ©tude par lâentrĂ©e de personnages du dehors apportant toujours de nouvelles tensions mais aussi par la sortie de FantĂŽmas qui se dĂ©robe ainsi aux yeux de Juve venu visiter lady Beltham. La porte en verre est empruntĂ©e par le commissaire. Cette porte, ouverte sur lâextĂ©rieur, laissant tout voir, semble symboliser, par sa transparence, lâordre et la morale incarnĂ©s par Juve, mais Ă©galement lâordre des choses la rĂ©alitĂ© quotidienne et rassurante du va-et-vient des domestiques qui entrent et sortent par cette ouverture. La porte quâemprunte FantĂŽmas pour se cacher est tournĂ©e vers lâintĂ©rieur de la maison et laisse entrevoir un espace sombre et plus inquiĂ©tant, Ă lâimage de celui qui sây introduit. Lâopposition des espaces, prĂ©sentĂ©e dans cette sĂ©quence, se remarque particuliĂšrement dans les films de Feuillade. Il sâagit ici de deux espaces intĂ©rieurs mais lâun est ouvert et lĂ©gitime, lâautre opaque et clandestin ; ouvrant une sorte de brĂšche dans la rĂ©alitĂ© bourgeoise du salon de Lady Beltham et par laquelle entre et sort le gĂ©nie du crime FantĂŽmas. Dâailleurs, ces espaces dissimulĂ©s lui sont familiers. Les rideaux souvent lui offrent un espace privilĂ©giĂ© oĂč il peut Ă©pier, tapis dans lâombre, les faits et gestes de ses victimes. Dans la chambre louĂ©e pour la circonstance par lady Beltham, câest, dissimulĂ© derriĂšre les rideaux, que FantĂŽmas observe sa maĂźtresse empoisonnant Belgrand. Il en sort une fois lâhomme endormi, pour lui voler son identitĂ© et ainsi le conduire vers la mort. On remarque donc ici, que ces deux espaces sâopposent mais communiquent Ă©galement par lâintermĂ©diaire de FantĂŽmas, sorte de passeur entre les tĂ©nĂšbres et la lumiĂšre, monstre dâun univers sombre et cachĂ©. Minotaure moderne comme lâanalyseront les surrĂ©alistes, il est douĂ© de pouvoirs supplĂ©mentaires puisquâil est capable de circuler en plein jour, dans le monde rationnel des salons bourgeois, des rues de Paris mais Ă©galement dans un monde cachĂ©, celui des portes dissimulĂ©es, des tentures opaques, des souterrains sous le Palais de Justice. Finalement, cette opposition des espaces, seul FantĂŽmas lâabolit, la transcende, marquant ainsi sa suprĂ©matie, dans son art Ă traverser les lieux mais aussi les apparences. 53Sous un angle plus large, on peut aussi opposer les intĂ©rieurs et les extĂ©rieurs dans ce premier FantĂŽmas bien que les scĂšnes dâintĂ©rieur soient plus prĂ©sentes que les extĂ©rieurs qui prendront toute leur dimension dans Juve contre FantĂŽmas. Toujours, les teintes des images sont diffĂ©rentes. Souvent, les plans tournĂ©s Ă lâextĂ©rieur apparaissent bleutĂ©s alors que les dĂ©cors des chambres dâhĂŽtel ou du salon de lady Beltham se rĂ©vĂšlent respectivement jaune et crĂšme. Notons ici que la restauration du film de Feuillade respecte, par lâintermĂ©diaire de Jacques Champreux, les coloris choisis par le rĂ©alisateur et quâil ne sâagit pas de films colorisĂ©s mais teintĂ©s, comme cela se pratiquait Ă lâĂ©poque. Ainsi, si le cinĂ©ma de Louis Feuillade nâexiste pas en dehors du cadre, hors-champ, il trouve cependant des Ă©chappatoires Ă cette rigiditĂ©. En effet, il y a des travĂ©es Ă lâintĂ©rieur des plans. DerriĂšre les rideaux, sous une trappe dissimulant un labyrinthe, dans une malle ou derriĂšre une cloison lâespace fantĂŽmassien permet dĂ©jĂ le dĂ©ploiement de la camĂ©ra dans le champ. 54Espaces et personnages paraissent donc intimement liĂ©s. Le FantĂŽmas » de Louis Feuillade sâinscrit lui aussi Ă lâinterface de deux univers lâun ouvert et ordonnĂ©, lâautre sombre et chaotique. La mise en scĂšne la plus symbolique de cette dichotomie spatiale apparaĂźt dans Juve contre FantĂŽmas oĂč le maĂźtre du crime, emprunte, pour ses exactions, un tunnel passant sous le Palais de Justice. Cet espace chthonien, sur lequel rĂšgne ce nouveau Minotaure, symbolise bien la hantise inconsciente dâune justice encore rĂ©cente et fragile. Car lâinsaisissable FantĂŽmas sâattaque aussi bien Ă la sphĂšre privĂ©e hĂŽtels particuliers, chambres dâhĂŽtel, quâĂ la sphĂšre publique. 55Feuillade, qui aime filmer les extĂ©rieurs, y rend particuliĂšrement compte de la dĂ©stabilisation de lâorganisation urbaine collective. Ainsi, la sĂ©quence du Simplon Express mĂ©taphorise-t-elle la suprĂ©matie du criminel qui parvient Ă dĂ©tourner, au sens propre, comme au sens figurĂ©, les progrĂšs techniques, et sĂšme le chaos. Mais, au-delĂ de la destruction, il sait aussi utiliser les voies de la modernitĂ© Ă mauvais escient. Il conduit, par exemple, une automobile, allant jusquâĂ rendre inutilisable celle de ses poursuivants. Dans le Faux magistrat, le bandit se rĂ©vĂšle mĂȘme dâune grande agilitĂ©, lors dâune sĂ©quence de cascade, durant laquelle le cinĂ©aste nous montre lâacteur, escaladant un wagon en marche, par lâextĂ©rieur. Non seulement, cet antihĂ©ros apparaĂźt capable de rĂ©duire Ă nĂ©ant les nouveaux moyens de transport, mais par leur vitesse, ils peuvent Ă©galement potentialiser ses exactions. Dans Juve contre FantĂŽmas, lâaction sâinscrit aussi Ă lâextĂ©rieur filatures dans les rues de Paris, rendez-vous dans les quartiers populaires, attaque de Juve et Fandor aux halles⊠La premiĂšre moitiĂ© du film nous entraĂźne dans un Paris de dĂ©but du vingtiĂšme siĂšcle reconstituĂ© avec fidĂ©litĂ© et rĂ©alisme. Ainsi, voit-on Juve prendre un verre Ă une terrasse dans un quartier animĂ©. Ă lâarriĂšre-plan, passe une charrette portant un panneau publicitaire. Automobile Oriflamme » y est inscrit en toutes lettres, symbolisant sans doute la modernitĂ© du cadre urbain. En effet, beaucoup dâautomobiles circulent et Feuillade prend manifestement un certain plaisir Ă les filmer. DĂšs les premiĂšres sĂ©quences du film, on assiste Ă une filature en automobile de FantĂŽmas par le commissaire Juve. Les mĂ©canismes du film dâaction sont dĂ©jĂ là ⊠Quelques scĂšnes plus loin, le gĂ©nie du crime se rend dans un bureau de poste, afin de dicter un tĂ©lĂ©gramme. Outre le rĂ©alisme de la scĂšne, câest sa modernitĂ© qui surprend, tout en rendant compte du contexte moderne dans lequel Souvestre et Allain ont voulu inscrire leur personnage. 35 Aragon Louis, Anicet ou le panorama, Roman 1929, Paris, Gallimard, 1949. 36 Ibid. 56Si les extĂ©rieurs renvoient Ă la modernitĂ© de Paris, ils rendent Ă©galement compte de lâoriginalitĂ© et de lâavant-garde du rĂ©alisateur lui-mĂȘme, Ă vouloir tourner dehors, dans un cadre rĂ©el. DĂ©jĂ , dans Mireille, film perdu datant de 1906, il tourne en extĂ©rieur, sur les lieux mĂȘme du poĂšme quâil adapte en Camargue. Feuillade, en effet, dĂ©sire se rapprocher dâune esthĂ©tique plus rĂ©aliste qui nâĂ©tait pas de mise au cinĂ©ma Ă cette Ă©poque beaucoup de films Ă©tant tournĂ©s en studios. Dans la sĂ©quence de la filature de FantĂŽmas, on suit Juve dans une rue pavĂ©e. Le temps semble clair et, au sol, lâombre des nuages en mouvement est bien visible. Ainsi, le rĂ©alisateur soigne-il le moindre dĂ©tail, afin de rendre plus vraies les aventures de FantĂŽmas. Les figurants passants qui vaquent Ă leurs activitĂ©s quotidiennes, femmes accompagnant des enfants en promenade, se rendant aux halles en tenue de mĂ©nagĂšre ou cafetiers en chemise blanche et veste noire, concourent Ă inscrire le dĂ©cor dans un cadre rĂ©aliste, de mĂȘme que les costumes, notamment ceux des apaches casquette de titi, mĂ©got au coin des lĂšvres, et lâallure un peu vulgaire de JosĂ©phine qui ajoute une touche pittoresque au tableau du Paris populaire de lâĂ©poque. Enfin, comment ne pas Ă©voquer la scĂšne du Simplon Express, dont la tension dramatique ressort de lâalternance des prises de vue dâensemble de lâaccident en fait reprĂ©sentĂ© par un dĂ©cor miniature et un train Ă©lectrique et des scĂšnes dâintĂ©rieur montrant Fandor dans le wagon avec une incrustation de paysages en mouvement, simulant la vitesse de lâengin de façon tout Ă fait probante, et enfin dâun plan dâensemble en extĂ©rieur filmant le wagon, glissant inexorablement sur les rails. Tous ces points de vue alternent assez lentement, interdisant dâĂ©voquer un champ-contrechamp. Mais, malgrĂ© une camĂ©ra fixe, le mouvement et la tension de lâaction sont exprimĂ©s. Cette action, si prĂ©sente dans cet Ă©pisode de FantĂŽmas, sera dâailleurs saluĂ©e par les surrĂ©alistes, notamment Aragon Ă©crivant dans Anicet ou le Panorama35 au sujet de Pearl White Il nây a de place ici que pour les gestes. Lâaction ne nous aura passionnĂ©s quâĂ titre de tour de force. Qui aurait songĂ© Ă la discuter. VoilĂ bien le spectacle qui convient Ă ce siĂšcle36. » Câest Ă travers cette rĂ©alitĂ© quâapparaĂźt, de maniĂšre dâautant plus flagrante, la figure de FantĂŽmas et ses incroyables aventures oĂč le merveilleux se mĂȘle au rĂ©alisme au dĂ©tour dâune rue, dans la demeure abandonnĂ©e de lady Beltham. Ici lâattaque de Juve et de Fandor Ă la halle aux vins dont la violence se traduit par une teinte rouge de lâimage et notamment de lâeau et du ciel oĂč, lĂ encore, Juve est attaquĂ© par un boa auquel il Ă©chappe grĂące Ă un pyjama aux pointes dâacier ! Lâirrationnel au cĆur du rationnel, lâimprobable au coin de la rue, voilĂ des Ă©lĂ©ments qui associent, involontairement, Feuillade au SurrĂ©alisme. 57Enfin, le cadre spatial du roman et ses adaptations cinĂ©matographiques sâavĂšrent essentiellement urbains et plus particuliĂšrement parisiens. Image de la couverture du premier volume publiĂ©, reprise sous une forme Ă©dulcorĂ©e par Louis Feuillade comme affiche de son film, FantĂŽmas fait rĂ©gner sur la capitale, la peur et le sang. En cela, il se fait miroir des peurs sĂ©curitaires de la Belle Ăpoque et fonctionne comme un contre-pouvoir face Ă lâespace urbain qui depuis le dix-neuviĂšme siĂšcle tend Ă sâorganiser afin dâassurer une plus grande sĂ©curitĂ© Ă ses habitants. Mais par son aptitude Ă franchir les frontiĂšres, Ă pĂ©nĂ©trer des espaces aussi diffĂ©rents que les quartiers chics et les quartiers populaires sans se faire remarquer, lâhomme protĂ©iforme, Ă lâinterface de ces mondes antithĂ©tiques, apparaĂźt comme une menace qui rĂ©siste au cloisonnement social. Sa permĂ©abilitĂ© spatiale rejoint ainsi sa dimension protĂ©iforme qui sâoffre comme une rĂ©sistance inquiĂ©tante face aux Ă©volutions des techniques policiĂšres et scientifiques comme lâanthropomĂ©trie illustrant elle aussi lâobsession de cette sociĂ©tĂ© moderne de plus en plus anonyme Ă cloisonner les individualitĂ©s, Ă crĂ©er des typologies, en somme Ă identifier. Analyses filmiques Le Mort qui tue, FantĂŽmas contre FantĂŽmas, Le Faux magistrat 58Le Mort qui tue, du Paris rĂ©el au Paris mystĂšre la crĂ©ation du suspense 59Lâun des premiers qualificatifs qui vient Ă lâesprit pour Ă©voquer FantĂŽmas est effroyable ». Ăpouvantable » conviendrait aussi, traduisant finalement le sentiment de peur extrĂȘme, sous forme dâemphase, que le criminel provoque autour de lui. Une publicitĂ© vantant le GĂ©nie du crime » annonce Tout le monde lit les phĂ©nomĂ©nales aventures de cet extraordinaire personnage mystĂ©rieux, tragique, sĂ©duisant et redoutable, qui provoque Ă la fois lâĂ©pouvante et lâadmiration. Bien sĂ»r, cette dĂ©bauche emphatique, tout en renvoyant au genre populaire qui souvent accentue le trait dans un souci dâefficacitĂ©, tend Ă traduire lâessence mĂȘme de FantĂŽmas dont lâexistence la plus palpable, ou du moins la plus permanente, rĂ©side dans ce sentiment de peur quâil provoque chez les autres, dâautant plus lorsquâil est invisible ou mĂȘme absent. De cette tension Ă voir le criminel apparaĂźtre Ă tout moment dans notre dos, animĂ© dâintentions assassines, naĂźt le suspense proche de nos films dâĂ©pouvante actuels. Les mots, dans leur accumulation et leur exagĂ©ration crĂ©ent une tension chez le lecteur. Mais comment Feuillade allait-il tirer partie de cette composante intrinsĂšque de FantĂŽmas ? Par quels moyens transcrire la peur. Comment recrĂ©er le suspense particuliĂšrement prĂ©sent dans cet Ă©pisode du Mort qui tue dont lâintrigue sâapparente souvent au roman policier, au sein dâun rĂ©seau multiple mĂȘlant le genre de lâaventure parfois cocasse, et celui de lâĂ©pouvante ? 60Dans ce film, lâabsence de Juve en tant que policier, supprime cet Ă©quilibre, centrĂ© sur la lutte entre lâautoritĂ© et le crime. La diĂ©gĂšse se voit ainsi dĂ©placĂ©e, trouvant un nouvel espace de crĂ©ation mais aussi dâoppositions. Fandor considĂ©rĂ© comme fils spirituel du policier, prend logiquement sa place, chaperonnĂ© » sans le savoir par Juve qui veille dans lâombre, allant mĂȘme jusquâĂ lui sauver la vie, dans le souterrain menant au Palais de Justice. Ne se doutant de rien, le jeune journaliste continue ainsi son parcours initiatique, par le biais dâune enquĂȘte sur la disparition du cadavre de Jacques Dollon. ParallĂšlement, la jeune sĆur de Dollon, rentrĂ©e de lâĂ©tranger, apprend la tragique aventure de son frĂšre et part, elle aussi, Ă la recherche dâindices. Paradoxalement, FantĂŽmas apparaĂźt peu dans cet Ă©pisode, comparĂ© aux autres, et pourtant la tension demeure, la peur est palpable. La ville de Paris, elle, y joue un autre rĂŽle que celui dâun simple dĂ©cor urbain. ParticuliĂšrement montrĂ©e dans sa modernitĂ© dans Juve contre FantĂŽmas, elle semble, ici, occuper un rĂŽle plus symbolique, en doublant le systĂšme antithĂ©tique mis en place entre Fandor et FantĂŽmas. Ainsi, Fandor appartient-il au Paris du dessus, du jour et de lâordre, tandis que le maĂźtre du crime rĂšgne sur une ville souterraine et nocturne. Pour Roger Caillois 37 Caillois Roger, Le Mythe et lâHomme, op. cit., p. 160. Paris est mythologique par sa nature, son contour insaisissable, son image toujours double. Il y a le Paris rĂ©el et un Paris fantĂŽme, nocturne, insaisissable, dâautant plus puissant quâil est plus secret, et quâil vient Ă tout endroit et Ă tout moment se mĂȘler dangereusement Ă lâautre37. 61Analysons tout dâabord une sĂ©quence particuliĂšrement Ă©difiante quant Ă la crĂ©ation du suspense dans le film, et le mĂ©lange de ces deux Paris ». Il sâagit de lâattaque de Fandor dans un souterrain. Lâespace y porte une charge Ă©minemment symbolique. En effet, il se trouve dans les profondeurs de Paris, espace cachĂ©, labyrinthe et royaume de FantĂŽmas-Minotaure. Mais il est Ă©galement situĂ© sous le Palais de Justice. Bien entendu, Ă un premier niveau, la diĂ©gĂšse semble motiver cette localisation. Ainsi le corps de Dollon, emprisonnĂ© au dĂ©pĂŽt du Palais en attendant son jugement, a-t-il Ă©tĂ© retrouvĂ© dans ce souterrain. Cependant, cet espace paraĂźt aussi celui de la provocation le trafic de la mĂšre Toulouche, les meurtres de FantĂŽmas, ont lieu Ă quelques mĂštres de la reprĂ©sentation mĂȘme de lâordre. Ensuite, et dâune façon plus symbolique, voire psychanalytique, ce lieu reprĂ©sente, en quelque sorte, la face cachĂ©e de cette institution judiciaire, lâenvers du dĂ©cor oĂč tout se renverse dans un mouvement carnavalesque. LĂ -haut rĂšgne la justice et son autoritĂ© au grand jour. En bas, tout nâest plus quâombre, crime, trafic. Lâopposition semble, certes, manichĂ©enne, mais elle porte Ă©galement en elle une forme de pied de nez au systĂšme allant jusquâĂ la provocation qui cependant sied assez bien Ă lâesprit libre quâincarne, jusquâĂ la dĂ©sincarnation, forme suprĂȘme de libertĂ©, FantĂŽmas. Fandor, en nouveau ThĂ©sĂ©e, effectue le passage du haut vers le bas en empruntant une Ă©chelle. Cette scĂšne, Ă valeur initiatique, revĂȘt une importance particuliĂšre dans sa composition. Lâensemble est gĂ©omĂ©trique. Tout dâabord, lâarrivĂ©e de Fandor se fait par une Ă©chelle, sorte de ligne verticale noire coincĂ©e entre deux aplats bleutĂ©s reprĂ©sentant, sans doute des murs ou des cuves. La construction de ce plan de demi-ensemble renvoie directement Ă lâesthĂ©tique picturale vers laquelle Feuillade sâest dĂ©jĂ tournĂ©e, notamment dans ses thĂ©ories sur le film esthĂ©tique. Deux aplats bleutĂ©s encadrent le jeune Fandor et produisent un effet de symĂ©trie et dâordonnancement. Pourtant, lâĂ©troitesse et la noirceur de la voie empruntĂ©e par le journaliste sây opposent et fonctionnent comme une annonce du chaos Ă venir. En effet, dans le souterrain on retrouve FantĂŽmas penchĂ© sur le cadavre de Dollon et aidĂ© dâun policier dĂ©voyĂ©. Tous les systĂšmes de valeur du monde du haut » sont ainsi renversĂ©s. Le lieu du crime est sĂ©parĂ© en deux par un canal dâeau passant sous une voĂ»te, elle-mĂȘme longĂ©e de deux trottoirs Ă©troits, le tout aboutissant dans la Seine. Cet endroit, dans son organisation stricte et son vide, sâoppose directement Ă lâentrepĂŽt illĂ©gal de la mĂšre Toulouche avec lequel il communique. En effet, celui-ci se rĂ©vĂšle circulaire, en alcĂŽve et rempli dâobjets volĂ©s. Ces deux espaces voisins semblent communiquer en un rĂ©seau de systĂšmes horizontaux et verticaux horizontaux dans leur commune localisation souterraine, cachĂ©s et propices aux illĂ©galitĂ©s et verticaux dans leur opposition au monde du dehors. Ainsi, le fouillis de la mĂšre Toulouche, les objets recelĂ©s, entrent-ils en Ă©cho avec le dĂ©sordre de sa boutique, elle aussi envahie de vĂȘtements bon marchĂ© ; tandis que lâordre gĂ©omĂ©trique du souterrain, rappelle celui du Palais de Justice. Finalement, ce qui paraĂźt dĂ©suni au grand jour se retrouve dans un monde plus sombre, lâunion des contraires est possible dans lâunivers de FantĂŽmas. 62Le principe manichĂ©en qui organise apparemment les aventures du maĂźtre de lâeffroi ne paraĂźt plus si Ă©vident et nous entrons ici dans un domaine qui a particuliĂšrement plu aux surrĂ©alistes pour qui FantĂŽmas, Ă©rigĂ© au rang de mythe, illustrerait un avatar du Minotaure, sorte de monstre créé Ă partir des pensĂ©es inavouables que la sociĂ©tĂ© refoulerait. Comme lâindique Didier ottinger dans son essai sur le SurrĂ©alisme et la mythologie moderne 38 Ottinger Didier, SurrĂ©alisme et Mythologie Moderne les voies du labyrinthe dâAriane Ă FantĂŽmas, ... [âŠ] les SurrĂ©alistes ont voulu sauter dans le labyrinthe dâune Ăąme, confondu avec la ville nocturne. Le hĂ©ros dâune telle exploration ne pouvait ĂȘtre quâun dandy criminel, expert en chausse-trappes et en sorties dĂ©robĂ©es. RĂ©solument moderne comme FantĂŽmas38. 63Cette dimension souterraine, au sens propre comme au sens figurĂ©, que Feuillade a particuliĂšrement mise en scĂšne dans Le Mort qui tue, sâanalyse donc Ă diffĂ©rents niveaux et participe Ă la crĂ©ation de FantĂŽmas en tant que personnage mythique chez les surrĂ©alistes. Mais en deçà de lâanalyse quâil est possible de faire a posteriori par le prisme du SurrĂ©alisme, Feuillade sâingĂ©nie, de façon plus pragmatique, Ă recrĂ©er un suspense. Ainsi Cranajour et Nibet sont-ils dĂ©jĂ dans le souterrain afin de rĂ©ceptionner une cargaison dâobjets volĂ©s alors que Fandor arrive. Les deux hommes se dissimulent dans lâombre, sous la voĂ»te tandis que le journaliste dĂ©couvre les traces du sang de Dollon. La scĂšne est filmĂ©e en plan de demi-ensemble, permettant de montrer les acteurs en pied et assurant une liaison entre leurs actions et le dĂ©cor. En effet, les deux se rejoignent intimement. La noirceur du lieu permet aux criminels de se dĂ©rober au regard de Fandor tandis que Nibet, surgissant des tĂ©nĂšbres, enjambe lâĂ©troit canal brandissant un couteau dans le dos du jeune homme. Lâignorance de la future victime, lâarme brandie et les mimiques de Nibet, ajoutent encore Ă la tension dramatique, enclenchĂ©e grĂące Ă la concomitance inopportune entre la prĂ©sence de Nibet et celle de Fandor, venus en ce lieu pour des motifs diffĂ©rents. Tous les ressorts du film Ă suspense sont mis en place, jusquâĂ lâapparition de Cranajour-Juve qui dĂ©joue les plans de Nibet et sauve son protĂ©gĂ© en le prĂ©cipitant, malencontreusement », dans la Seine. Enfin, le raccord coupĂ© un cut, entre le plan dans lequel Juve intervient et celui qui montre la chute du jeune journaliste dans le fleuve parisien, permet dâaccĂ©lĂ©rer lâaction grĂące Ă une technique de montage. 64De la teinte bleue des tĂ©nĂšbres, passons maintenant au dorĂ© des scĂšnes de jour, plus particuliĂšrement utilisĂ© pour filmer les intĂ©rieurs privĂ©s comme le bureau de Fandor ou celui de Dollon, alors que le Palais de Justice ou la salle dâanthropomĂ©trie apparaissent en gris. Nous sommes dans le Paris rĂ©aliste du dessus ». Ces lieux sont le théùtre dâenquĂȘtes qui se suivent sans se croiser celle de Fandor, successeur de Juve dans sa quĂȘte de vĂ©ritĂ©, guidĂ© secrĂštement par Juve-Cranajour, qui, en pĂšre de substitution, vient doubler les recherches du journaliste afin de le protĂ©ger. Enfin, Ălisabeth, la jeune sĆur de Dollon sâajoute Ă cette association de bienfaiteurs », apportant une touche de charme Ă ce duo masculin. Feuillade, dans son dĂ©coupage, met bien en parallĂšle, ces trois personnages qui occupent la premiĂšre moitiĂ© du film. Cela concourt Ă accentuer le genre policier de cet Ă©pisode. Les lieux Palais de Justice, salle dâanthropomĂ©trie, prison, boutique de la receleuse, participent, eux aussi, du pittoresque du genre et crĂ©ent un ancrage rĂ©aliste. La scĂšne dâanthropomĂ©trie, notamment, reproduit fidĂšlement la rĂ©alitĂ© de lâĂ©poque, aussi bien dans les gestes montrĂ©s de façon trĂšs dĂ©taillĂ©e par le biais dâun gros plan sur les mains de lâaccusĂ© Ă qui lâon prend les empreintes, et par le dĂ©cor et lâarrangement des outils dâanalyse scientifique. Câest dans cet environnement connu, celui du monde rĂ©el, et, au sein de codes rassurants, ceux du roman policier, que FantĂŽmas, une fois encore, fait une entrĂ©e remarquable et dâautant plus terrorisante. La peur naĂźt ainsi du dĂ©calage, et bien vite, se mue en vĂ©ritable terreur. Une fois encore, on peut remarquer une gradation de la terreur et des sentiments. 65Lors dâune autre sĂ©quence, et aprĂšs une introduction plutĂŽt joyeuse, on assiste Ă lâagression de Dollon, dans son atelier de peinture, Ă Montmartre. Comme beaucoup dâintĂ©rieurs, la scĂšne se teinte dâun marron-dorĂ©. La profondeur de champ est importante et laisse voir dans un plan de demi-ensemble, Jacques Dollon au premier plan, assis Ă son bureau. Mais lâĆil du spectateur est attirĂ© par une statue Ă lâarriĂšre-plan, annonce de la forme noire de FantĂŽmas. La disposition des dĂ©cors, associĂ©e au champ de vision, crĂ©e instantanĂ©ment une attente, bientĂŽt rĂ©compensĂ©e. FantĂŽmas, tout de noir vĂȘtu, entre subrepticement par une fenĂȘtre entrouverte, et se dissimule derriĂšre un rideau. Une fois encore, lâagression se fait dans le dos de la victime, sans concession. Cette scĂšne sert, dâailleurs, dâaffiche au film et utilise le suspense, la terreur comme argument de vente. De lĂ , part lâescalade qui mĂšnera le jeune peintre Ă la mort dâune façon horrible. Lâattaque par derriĂšre prĂ©figure la cruautĂ© du MaĂźtre du Crime » et la passivitĂ© de la victime qui subit une accusation pour le meurtre de la baronne de Vibray dont on a retrouvĂ© le corps sans vie Ă ses cĂŽtĂ©s, puis une accusation pour meurtre avec prĂ©mĂ©ditation. Lâintroduction de Dollon, dans le processus de la machine judiciaire, prend une place particuliĂšrement importante dans le film, et le rĂ©alisme de la procĂ©dure ne fait quâaccentuer toute lâhorreur de cette injustice et du destin de cet homme. La scĂšne, hyperrĂ©aliste, de la prise des empreintes de Dollon, est filmĂ©e en gros plan. Ainsi, ne voit-on plus que les mains du policier et de lâaccusĂ©, en plongĂ©e. Comment ne pas y percevoir une annonce du dĂ©membrement, dĂ©jĂ entamĂ© par la police et la dĂ©shumanisation de ses procĂ©dures, du corps du jeune homme et notamment de ses mains, Ă partir desquelles FantĂŽmas se fera des gants en peau dâhomme afin de maquiller ses mĂ©faits. 66La crĂ©ation dâune tension dramatique et psychologique semble donc naĂźtre, entre autre, de lâinterfĂ©rence entre deux niveaux celui du dessus, le Paris du Palais de Justice et de la modernitĂ© de ses procĂ©dures que Feuillade a respectĂ©es Ă la lettre, et celui des fĂȘtes aristocratiques durant lesquelles le cinĂ©aste nous donne Ă voir les Ă©lĂ©gantes, drapĂ©es dans des robes Ă la mode, virevoltant sous lâĆil des camĂ©ras, aux bras dâhommes distinguĂ©s. Ici, la mise en scĂšne reste classique, le dĂ©cor rĂ©aliste, nous sommes dans la mimĂ©sis, dans la peinture du monde de lâĂ©poque. Cette scĂšne ressemblerait presque Ă un reportage sur les salons parisiens si lâon nâobservait, au premier plan, assis sur un fauteuil, le regard noir et Ă lâaffĂ»t, un sombre personnage se faisant passer pour le banquier Nanteuil. FantĂŽmas constitue donc bien le lien entre le dessus cette aristocratie profitant de ses richesses et rassurĂ©e par un systĂšme judiciaire rigoureux, Ă peine dĂ©rangĂ©e par le petit peuple et les bandits de petite envergure, hommes de lâautre Paris, moins avouable, Ă la solde de FantĂŽmas. Cependant, ces truands peu dangereux composent une reprise en mineur du MaĂźtre et ce nâest pas sans plaisir que Feuillade filme la boutique de la mĂšre Toulouche et ses mimiques de femme du peuple. Les Apaches, Ă©galement, sont coiffĂ©s de casquette et fument sans relĂąche accompagnĂ©s de leurs complices fĂ©minines maquillĂ©es outrageusement et fumant sans porte-cigarettes ce qui apparaĂźt comme extrĂȘmement vulgaire Ă lâĂ©poque. Toute cette faune colorĂ©e, et finalement cocasse, demeure cependant lâintermĂ©diaire entre le dessus et le dessous. TolĂ©rĂ©e par la sociĂ©tĂ©, elle Ă©volue sans masque, mais câest bien chez la mĂšre Toulouche que dĂ©bouche le souterrain labyrinthe, antre du monstre FantĂŽmas-Minotaure. Feuillade, notamment grĂące aux teintes des photogrammes, a particuliĂšrement mis en Ă©vidence cette opposition entre lâordre et son contraire, le jour et la nuit, et la communication possible entre les deux brouillant, au final, la dialectique du Bien et du Mal. Dâailleurs, nâapprendrons-nous pas, dans les rĂ©cits dâAllain et Souvestre, que Juve et FantĂŽmas sont frĂšres et que le contact que le MaĂźtre de lâeffroi Ă©tablit entre haut et bas nâest sans doute pas uniquement motivĂ© par le crime. Câest certainement toute la complexitĂ© cachĂ©e de lâĆuvre dâAllain et Souvestre, et le gĂ©nie de Feuillade Ă lâillustrer, voire Ă le complĂ©ter, qui ont fait Ă©cho Ă la pensĂ©e surrĂ©aliste. En effet, comment ne pas penser ici au Paysan de Paris de Louis Aragon. 67FantĂŽmas contre FantĂŽmas ou jusquâoĂč peut aller lâirrĂ©vĂ©rence de FantĂŽmas au cinĂ©ma ? 68Nous avons dĂ©jĂ abordĂ© le problĂšme de la censure », bien que le terme nâait pas Ă©tĂ© lĂ©gifĂ©rĂ© Ă lâĂ©poque. Quelques exemples frappants, dans ce quatriĂšme Ă©pisode, semblent illustrer les limites de lâadaptation cinĂ©matographique du texte dâorigine, et posent dĂ©jĂ le problĂšme du pouvoir suggestif de lâimage, et de son impact sur le public, par rapport aux mots. Dans un premier temps, notons que les titres des deux derniers Ă©pisodes, tournĂ©s par Feuillade, avant que la premiĂšre guerre mondiale nâajourne ses projets, ont subi des modifications notables. Ainsi, Le Policier apache, titrant le texte dâAllain et Souvestre, devient FantĂŽmas contre FantĂŽmas. Lâanarchie prĂ©sente dans lâoxymore du premier titre associant la loi et le criminel sous le terme argotique dâApache », celui-ci Ă©tant plutĂŽt un petit voyou quâun bandit de grande envergure, a disparu au profit dâun titre construit sur un parallĂ©lisme opposant le gĂ©nie du crime Ă tous les avatars quâil va rencontrer au cours de cette aventure. Ici lâaccent est davantage portĂ© sur la dimension comique, voire grotesque, de lâĂ©pisode. Subissant la mĂȘme censure, Le Faux magistrat de Feuillade a remplacĂ© Le Magistrat cambrioleur. Le premier adjectif, davantage tournĂ© vers lâart du grimage de FantĂŽmas, neutralise lâinitiale association, entre loi et criminalitĂ©, qui faisait du magistrat reprĂ©sentant de lâordre, un criminel, voire le crime incarnĂ© FantĂŽmas ! On peut ici soupçonner une intervention de Gaumont auprĂšs de Feuillade qui gomme, par des changements de titres mais Ă©galement par le choix des affiches sur lesquelles on supprime par exemple le poignard ensanglantĂ© que tenait FantĂŽmas sur la premiĂšre couverture, les apparences subversives du hĂ©ros. Notons, Ă la dĂ©charge de LĂ©on Gaumont, que la loi de 1884 permettait aux prĂ©fets dâinterdire tout spectacle qui aurait pu troubler lâordre public. On comprend alors ces modifications, somme toute de façade, mais qui, paradoxalement, concernent les parties les plus exposĂ©es du film le titre et lâaffiche que lâon trouvera dans la rue, aux frontons des cinĂ©mas, dans des programmes publicitaires ou dans la presse. 39 Buñuel Luis, Le Chien Andalou, 1929. 69Cependant, au sein mĂȘme de la diĂ©gĂšse, des modifications ont Ă©tĂ© apportĂ©es. Rappelons tout dâabord, la premiĂšre transformation importante du rĂ©cit la fin du premier FantĂŽmas oĂč Belgrand Ă©chappe de justesse Ă la guillotine lorsquâil a, dans le texte dâAllain et Souvestre, la tĂȘte tranchĂ©e. Ces derniers, dĂ©crivent dâailleurs de façon emphatique la scĂšne sanglante, rejoignant ainsi une tradition plus théùtrale celle du Grand-Guignol. De la mĂȘme façon, lors de lâassassinat du garçon de recette, un Apache, nommĂ© Paulet, lâattend derriĂšre sa porte dâappartement pour lui voler son butin. Dans le roman, il lui ouvre et le tue en lui assenant un coup de massue sur le crĂąne. Dans le film, on ne voit pas le crime. En effet, la camĂ©ra filme la scĂšne sur le cĂŽtĂ©, nâadoptant le point de vue dâaucun des protagonistes. Ainsi, en sâouvrant, la porte constitue un Ă©cran astucieux derriĂšre lequel Paulet peut fracasser le crĂąne du garçon. Feuillade nâa alors montrĂ© que la main brandissant lâobjet du meurtre et les pieds de la victime qui sâĂ©croule. La tension dramatique se trouve dĂ©placĂ©e sur le visage de la compagne de Paulet, qui elle, observe la scĂšne que nous ne voyons pas et transmet, par les expressions de son visage, toute lâhorreur du crime, assurant ainsi un relais Ă©motionnel au spectateur, tout en le protĂ©geant du pire. Elle renoue, de ce fait, avec la tradition du jeu des acteurs du cinĂ©ma muet qui rejoint, par la pantomime, le monde du théùtre dont ils sont souvent issus. La censure est astucieuse et engage, finalement, le cinĂ©aste vers des voies plus personnelles et imaginatives. Nous sommes loin, cependant, du cinĂ©ma surrĂ©aliste qui brise, lui, la censure et ose lâabomination dans le spectacle dâun Ćil en gros plan que lâon tranche Ă lâaide dâune lame de rasoir39. Soulignons ainsi que, par certains aspects, lâĆuvre de Feuillade, non seulement ne rĂ©pond pas aux exigences des surrĂ©alistes, mais sâen Ă©loigne radicalement. LâĆuvre dâAllain et Souvestre, plus libre dans son expression, traduit ce cĂŽtĂ© subversif voire anarchique du personnage de FantĂŽmas. Les films de Louis Feuillade le gomment, au profit de la poĂ©sie et de la modernitĂ©. 70Pourtant, si la censure a attĂ©nuĂ© la violence de certaines scĂšnes, lâirrĂ©vĂ©rence de FantĂŽmas passe par dâautres canaux, notamment, par le traitement comique de la police. Juve est en prison, accusĂ© dâĂȘtre FantĂŽmas. Il ne sâagit donc pas de lui, mais de ses confrĂšres qui sont traitĂ©s avec beaucoup moins de respect. Ainsi, le chef de la police et ses troupes, se rapprochent-ils de fantoches dans une mise en scĂšne burlesque. Lors dâune des scĂšnes, les policiers apparaissent dĂ©guisĂ©s, car ils doivent se rendre au bal de la grande-duchesse Alexandra. Feuillade a particuliĂšrement soignĂ© ce passage, Ă la façon dâune scĂšne de théùtre, pourrait-on dire. Les personnages dĂ©guisĂ©s sâinscrivent en faux dans le dĂ©cor sĂ©rieux du bureau du chef de la SĂ»retĂ©. Le plan de demi-ensemble, bien quâil soit rĂ©current dans le film, et inhĂ©rent aux limites techniques de lâĂ©poque, concourt Ă la crĂ©ation du comique de situation en instaurant un Ă©quilibre entre les personnages et le dĂ©cor et accentuant, paradoxalement, le dĂ©calage entre les deux. Les policiers finissent leur habillage, se jaugent, sâadmirent de maniĂšre enfantine, dans un espace symbolisant pourtant lâordre et lâaustĂ©ritĂ©. Comble de lâironie, ils sont travestis en mousquetaires, eux qui sont, sans cesse, dupes de FantĂŽmas. Le clou du spectacle arrive lorsquâun des agents entre par une porte situĂ©e sur un cĂŽtĂ©, donc peu visible, grimĂ© en FantĂŽmas lui-mĂȘme. Ici, Feuillade reprend, de façon dĂ©valorisĂ©e, les attitudes du criminel. En effet, ce dernier, comme Ă son habitude, surgit dâun autre espace, mais celui-ci nâest pas cachĂ©, ce nâest pas un rideau ou une porte dĂ©robĂ©e, non, il sâagit de la porte dâun bureau adjacent. Enfin, cette scĂšne annonce lâirrĂ©sistible dĂ©filĂ© des FantĂŽmas », lors du bal masquĂ©, qui fera encore une fois Ă©chouer la police. Donc, si Feuillade et la Gaumont ne sont pas allĂ©s jusquâau bout de la libertĂ© dâexpression des mĂ©faits du personnage, ils nâen ont pas non plus trahi les romans initiaux lâanarchie devenant lâirrĂ©vĂ©rence et trouvant une place plus confortable dans la mise en scĂšne du burlesque. 71Le Faux magistrat entre la tradition et lâavant-garde, ou le domaine expĂ©rimental de Feuillade 72Dans Le faux magistrat, comme dans lâavant dernier volet, filmĂ© par Feuillade, des aventures de FantĂŽmas, le titre initial a Ă©tĂ© changĂ© pour Ă©viter des problĂšmes avec la justice, car lâoriginal associait le magistrat et le cambrioleur. Mais nous avons dĂ©jĂ Ă©voquĂ© ce problĂšme. Abordons plutĂŽt ce qui caractĂ©rise le mieux cet Ă©pisode les essais cinĂ©matographiques du cinĂ©aste, dont lâart quâil manipule nâest pas si loin de ses dĂ©buts. On remarque particuliĂšrement les lumiĂšres, avec lesquelles joue Louis Feuillade crĂ©ant des effets proches des techniques du clair-obscur des arts picturaux, en poussant au maximum les possibilitĂ©s » que lui offrent le noir et blanc. 73Au dĂ©but du Faux Magistrat, la marquise de Tergall attend son mari, parti vendre des bijoux de famille, afin de supplĂ©er Ă des problĂšmes financiers. Elle paraĂźt inquiĂšte il fait nuit et son Ă©poux est en retard. En fait, il a Ă©tĂ© attaquĂ© par Paulet et Ribonard, deux hommes de main de FantĂŽmas. Ceux-ci lâont assommĂ© et lui ont volĂ© son argent. La scĂšne se situe dans le salon du chĂąteau des Tergall. La marquise se trouve assise sur une chaise, prĂšs dâun bureau. Elle est installĂ©e sous un abat-jour et nâest Ă©clairĂ©e que par la lumiĂšre indirecte qui vient de la lampe. Lâensemble est filmĂ© en plan rapprochĂ© le cadrage insiste ainsi sur le visage de la femme et les expressions inquiĂštes qui sâen dĂ©gagent. Autour du halo lumineux, tout est sombre. On aperçoit Ă lâarriĂšre-plan, les ombres dâune porte vitrĂ©e donnant sur une autre piĂšce et quelques meubles. Cette technique du clair-obscur tend Ă dramatiser la scĂšne et lâangoisse ressentie par la marquise semble contaminer le dĂ©cor lui-mĂȘme. Ici, nul nâest besoin de panneau pour expliquer le trouble du personnage. De mĂȘme, lâactrice nâa pas la nĂ©cessitĂ© dâaccentuer son jeu facial roulement dâyeux, bouche tordue⊠LâatmosphĂšre concourt Ă accompagner, voire Ă crĂ©er une Ă©motion. Soudain, la domestique, en fait complice des deux voleurs, entre dans le salon par la porte vitrĂ©e. Elle vient prendre des nouvelles de sa maĂźtresse et annoncer quâelle ne voit pas son maĂźtre arriver. Elle demeure dans la pĂ©nombre, lâĂ©clairage nâaccompagne pas son entrĂ©e mais reste centrĂ© sur la marquise. Le choix du rĂ©alisateur semble motivĂ©, Ă la fois par un plan Ă valeur dramatique il sâagit de mettre en Ă©vidence la tension psychologique de la marquise, mais Ă©galement par un ordre symbolique qui, en laissant la servante dans lâombre, lâinclut au monde de FantĂŽmas et annonce sa trahison. 74Au cours dâune sĂ©quence suivante, lâutilisation des Ă©clairages se rĂ©vĂšle encore plus intĂ©ressante. En effet, le MaĂźtre du crime vient dâĂȘtre emprisonnĂ© en Belgique. La nuit, dans sa cellule, il reçoit un appel de lâextĂ©rieur, passant par le biais dâun code lumineux. Il sâagit, en fait, de Juve qui veut faire sortir FantĂŽmas de prison afin de pouvoir le juger en France oĂč il ne pourrait Ă©chapper Ă la peine de mort. La scĂšne se dĂ©roule dans la cellule du criminel. Il fait nuit. Un ne voit que les Ă©lĂ©ments qui traversent le faisceau lumineux pĂ©nĂ©trant par une lucarne. Le contraste entre la lumiĂšre et lâobscuritĂ© est encore plus accentuĂ© que dans la scĂšne Ă©tudiĂ©e prĂ©cĂ©demment et le rĂ©sultat est frappant. Ainsi, Feuillade nâhĂ©site pas Ă filmer le noir total pendant quelques secondes, entrecoupĂ© dâun Ă©clairage partiel de la cellule qui laisse apparaĂźtre le visage inquiet de Juve/FantĂŽmas. Louis Feuillade semble donc jouer sur le motif de lâĂ©clairage, et, comme un thĂšme musical, il le reprend, ici, en en accentuant les effets. De plus, il ose filmer le noir, câest-Ă -dire le rien », qui se trouve, ainsi, opposĂ© au tout du visage du protagoniste que lâatmosphĂšre rend encore plus saisissant. 75Cette analyse de certains aspects des films de Feuillade, appartenant au cycle FantĂŽmas, demeure, bien entendu, non exhaustive et ne fait mĂȘme quâeffleurer le travail du cinĂ©aste. Cependant, mĂȘme partiel, ce travail nous a permis de mettre en avant des caractĂ©ristiques qui, a posteriori, tendent Ă associer ce cinĂ©ma au courant surrĂ©aliste et annoncent, dans sa façon de filmer Paris, certains des motifs du Paysan de Paris dâAragon, en associant, avec gĂ©nie, rĂ©alisme et merveilleux. Mais, Louis Feuillade, nous lâavons remarquĂ© en Ă©voquant les problĂšmes de censure, appartenait Ă©galement Ă une sociĂ©tĂ© Ă but lucratif et obĂ©issait Ă des impondĂ©rables commerciaux, parfois moraux, voire conservateurs que les artistes du mouvement surrĂ©aliste nâont pas retenus. Ce quintet cinĂ©matographique » constitue ainsi la premiĂšre strate du palimpseste audio-visuel des aventures de FantĂŽmas. Il sâavĂšre Ă©galement ĂȘtre la seule adaptation acceptĂ©e par Marcel Allain, devenu seul lĂ©gataire de la sĂ©rie romanesque. Ă mi-chemin entre le cinĂ©ma dâauteur et la production commerciale, les rĂ©alisations de Feuillade annoncent la double trajectoire du personnage. Pourtant, la suite de sa carriĂšre cinĂ©matographique engage plutĂŽt le bandit masquĂ© vers la veine populaire. Paul FĂ©jos FantĂŽmas prend la parole 40 Voir fiche technique du film dans la filmographie. 76RĂ©alisĂ©e en 1932 par Paul FĂ©jos, cette nouvelle adaptation40 cinĂ©matographique des aventures du bandit masquĂ© » succĂšde Ă une version amĂ©ricaine, tournĂ©e aux Ătats-Unis en 1920 par Edward Sedgwick. La sĂ©rie comprend vingt Ă©pisodes et sort en France sous le titre Les Exploits de Diabolos car les producteurs ont omis dâacheter les droits de FantĂŽmas. Elle est alors Ă©courtĂ©e de huit Ă©pisodes. Edward Roseman interprĂšte FantĂŽmas/Diabolos, tandis quâEdna Murphy joue le rĂŽle de Ruth Harington, Johnny Walker Jack Meredith, Eva Balfour The Woman in Black », Lionel Adams James D. Harrington. 77Le film de Paul FĂ©jos marque de profonds changements par rapport aux films prĂ©cĂ©dents et sâinscrit dans lâĂ©volution du cinĂ©ma. Le plus notable est lâutilisation du son et la parole donnĂ©e aux acteurs. Notons aussi que cette version constitue un long mĂ©trage et nâappartient plus Ă la catĂ©gorie des films Ă Ă©pisodes de Louis Feuillade. Paul FĂ©jos, associĂ© Ă Anne Mauclair, entreprend la lourde tĂąche de donner une voix Ă une dĂ©sincarnation. Le film dure quatre-vingts minutes et reprend, en partie seulement, la trame narrative du premier volume de Souvestre et Allain. Jean Gallan interprĂšte le personnage de FantĂŽmas, Tania FĂ©dor joue le rĂŽle de lady Beltham, Thomy Bourdelle est Juve, Jean Worms reprend le rĂŽle de Fandor alors que Georges Rigaud prend les traits de Charles Rambert et que Gaston Modot incarne un certain Firmain, Sonia Danidoff Anielka Elter. 78La problĂ©matique de ce film rejoint la problĂ©matique des films des annĂ©es trente que lâinvention du cinĂ©ma parlant vient dĂ©stabiliser. Jusque-lĂ , FantĂŽmas Ă©tait muet, Ă peine quelques cartons ou quelques signatures, indiquaient son identitĂ© et renseignaient le spectateur. Cependant, la force magnĂ©tique de cet Insaisissable » ne rĂ©side pas dans la parole mais plutĂŽt dans le geste subreptice, cruel et dâautant plus effrayant que le silence lui confĂšre une aura mystĂ©rieuse. Notre Ă©tude du film de Paul FĂ©jos portera donc sur cette difficultĂ© Ă donner une voix Ă un hĂ©ros du muet », et les variations quâelle entraĂźne dans cette deuxiĂšme adaptation française des aventures de FantĂŽmas, oĂč le personnage se rĂ©vĂšle porteur des prĂ©occupations dâun artiste et de son Ă©poque. Du texte Ă lâimage 79Lâadaptation cinĂ©matographique entraĂźne, forcĂ©ment, des changements en passant du support Ă©crit au cinĂ©ma, et de lâimmatĂ©rialitĂ© des mots Ă la matĂ©rialitĂ© de lâimage analogique, du corps des acteurs, des dĂ©cors ou des sons. En fait, le cinĂ©ma actualise le texte, le concrĂ©tise, le privant ainsi de sa virtualitĂ©. Or, cette matĂ©rialitĂ© du mĂ©dium cinĂ©matographique impose des limites, notamment techniques, Ă lâadaptation de textes qui ne connaissent pas de bornes hormis celles de lâimagination de leurs auteurs. La premiĂšre version cinĂ©matographique des aventures de FantĂŽmas, rĂ©alisĂ©e par Louis Feuillade, illustre bien les transpositions nĂ©cessaires de lâhypotexte littĂ©raire Ă un hypertexte cinĂ©matographique encore rĂ©cent absence de son, bandes dâenregistrement courtes, difficultĂ©s Ă tourner en extĂ©rieur. Autant de paramĂštres techniques entraĂźnant des adaptations telles que rĂ©duction de la diĂ©gĂšse de lâhypotexte, jeu des acteurs et utilisation de cartons visant Ă supplĂ©er Ă lâabsence de son du cinĂ©ma muet. Ă cela, sâajoute lâinterprĂ©tation propre au cinĂ©aste, qui prend, lui aussi, une part importante dans la production du sens, selon la lecture quâil fait de lâĆuvre adaptĂ©e. Ces deux axes que reprĂ©sentent les contraintes techniques, la matĂ©rialitĂ© du support cinĂ©matographique, et lâinterprĂ©tation de lâhypotexte par le cinĂ©aste, orientent Ă©galement le film de Paul FĂ©jos, notamment dans ses choix diĂ©gĂ©tiques. En effet, face Ă la somme narrative que reprĂ©sentent les trente-deux volumes Ă©crits par Souvestre et Allain, FĂ©jos ne choisit pas de reprendre la technique de la sĂ©rie comme Feuillade, mais de rĂ©aliser un seul film, largement inspirĂ© du premier volume FantĂŽmas. De plus, il est important de souligner que le travail adaptatif de FĂ©jos ne sâĂ©tablit plus directement, mais que le film de Feuillade vient sâinterposer, comme palimpseste cinĂ©matographique, entre lâhypotexte et lâhypertexte, jouant aussi son rĂŽle de filtre. Enfin, la dimension mythologique du personnage de FantĂŽmas, ainsi que lâinscription du film de FĂ©jos dans une Ă©poque donnĂ©e influent Ă©galement sur cette adaptation des premiĂšres aventures de lâInsaisissable ». 80Comme nous lâavons dĂ©jĂ indiquĂ©, le film de FĂ©jos se rĂ©vĂšle ĂȘtre une adaptation assez libre du premier volume des aventures de FantĂŽmas, rĂ©digĂ© par Souvestre et Allain en 1911. Du roman, orientĂ© autour de trois axes principaux le meurtre de la marquise de Langrune dans son chĂąteau de Beaulieu au nord du dĂ©partement du Lot ; le vol de lâargent de Sonia Danidoff immobilisĂ©e dans son bain et lâexĂ©cution de lâacteur Valgrand Ă la place de Gurn-FantĂŽmas pour le meurtre du mari de sa maĂźtresse lord Beltham, le cinĂ©aste nâa conservĂ© le plus fidĂšlement que la premiĂšre intrigue celle du chĂąteau de Langrune pour ensuite reprendre des Ă©lĂ©ments des deux autres orientations narratives en les incluant Ă la diĂ©gĂšse du film qui se dĂ©coupe aussi en trois grandes parties. 81Dans un premier temps, le spectateur dĂ©couvre le chĂąteau de la marquise de Langrune, par une sinistre soirĂ©e dâhiver. Il assiste, ensuite, Ă lâassassinat de la marquise par FantĂŽmas que les convives de la noble femme, dont la princesse Sonia et lord Beltham, croisent dans les couloirs, et tentent dâinterpeller. On accuse bientĂŽt le jeune Charles Rambert, qui sera innocentĂ© par lâinspecteur Juve faisant la preuve de la culpabilitĂ© de FantĂŽmas dont on ignore pourtant la vĂ©ritable identitĂ©. Dans la deuxiĂšme partie, FantĂŽmas, cachĂ© dans la chambre de la princesse Sonia Danidoff, lâattend afin de la supprimer car elle a reconnu sa voix la nuit du crime⊠Il lâĂ©trangle et se dissimule, afin dâĂ©chapper Ă la police qui, bientĂŽt, perquisitionne lâendroit. La troisiĂšme partie du film apparaĂźt encore moins fidĂšle au schĂ©ma narratif du livre. Elle met en scĂšne des personnages de lâhypotexte lady Beltham et Gurn-FantĂŽmas, mais se dĂ©roule, fait nouveau, durant une course automobile Ă laquelle participe lord Beltham. Câest durant cette compĂ©tition que Gurn, dont nous comprenons quâil est lâamant de lady Beltham, tente dâassassiner son mari sous ses yeux en dĂ©versant de lâhuile sur la piste de course provoquant un accident qui conduit lord Beltham Ă lâhĂŽpital. LĂ , FantĂŽmas tente Ă nouveau de lâĂ©liminer avant que celui-ci ne rĂ©vĂšle son identitĂ© Ă lâinspecteur Juve car il a Ă©galement reconnu la voix du criminel. Lâinspecteur se rend chez lady Beltham pour enquĂȘter et y rencontre Gurn quâil dĂ©masque. Ce dernier se bat avec Juve et sâenfuit⊠41 Document consultable in FantĂŽmas, tome II, recueilli par Francis Lacassin, op. cit., p. 1207-1220. 82Pour Marcel Allain, le film de Paul FĂ©jos est une trahison totale de lâhypo-texte. Dans un mĂ©moire41 rĂ©digĂ© Ă lâattention des studios distribuant le film, il fait preuve dâun regard fĂ©roce sur FantĂŽmas et dâun jugement sans appel. Les premiĂšres critiques que Marcel Allain porte sur lâadaptation de FĂ©jos soulignent lâĂ©cart trop important entre le rĂ©cit romanesque et le scĂ©nario, comme lâindiquent ces quelques lignes extraites du document ci-dessus Il [le film] ne raconte pas, en effet, une histoire. Il est seulement et uniquement constituĂ© par la juxtaposition de diffĂ©rentes scĂšnes qui ne relient entre elles aucune intrigue. » Effectivement, certaines scĂšnes du premier tome de la sĂ©rie FantĂŽmas ont Ă©tĂ© supprimĂ©es, dâautres, au contraire, ont Ă©tĂ© ajoutĂ©es. Selon Allain, ce dĂ©coupage du texte entraĂźne une juxtaposition dâintrigues, sans vĂ©ritable sujet Lâabsence complĂšte de charpente fait que le film est plat dâun bout Ă lâautre », dĂ©plore-t-il. Cependant, avant dâen critiquer les consĂ©quences, expliquons, tout dâabord, les causes des variations diĂ©gĂ©tiques du film au livre. 83Tout dâabord, la surface de la pellicule associĂ©e au temps de visionnage du film qui ne doit pas ĂȘtre trop long pour le spectateur, impliquent forcĂ©ment une diminution du rĂ©cit. FĂ©jos entreprend lors de ce rĂ©trĂ©cissement diĂ©gĂ©tique, dâapporter une plus grande cohĂ©rence au rĂ©cit en liant davantage les trois intrigues du livre entre elles. Lâutilisation du son, technique encore assez rĂ©cente au dĂ©but des annĂ©es trente, transforme Ă©galement la perception du temps. Ainsi, le son fait entrer le cinĂ©ma dans une mimĂ©sis plus forte en associant Ă la vue, une nouvelle sensation lâouie, qui inscrit Ă©galement le film dans une plus grande unitĂ© temporelle. Le son synchrone engage, en effet, le montage, dans lâirrĂ©versibilitĂ© du temps linĂ©aire. Par exemple, le bruit dâune porte qui claque, oriente le procĂšs vers une chronologie diachronique en indiquant la fin de lâaction. Lâabsence de son du cinĂ©ma muet, permettait, au contraire, un montage de tableaux moins exigeant. Il apparaĂźt dâailleurs significatif que lâintroduction du sonore dans le cinĂ©ma entraĂźne un changement dâunitĂ© de mesure des films des mĂštres de pellicule dans le cinĂ©ma muet, on passe aux heures et aux minutes⊠DĂšs lors, si le seul lien narratif qui relie les trois intrigues du premier volume rĂ©digĂ© par Souvestre et Allain est le personnage de FantĂŽmas impliquĂ© dans ces trois affaires, il demeure insuffisant Ă lâheure du cinĂ©ma parlant. 42 FantĂŽmas, op. cit., p. 147. 84Paul FĂ©jos fait ainsi disparaĂźtre la scĂšne de tribunal qui occupe un chapitre entier dans le roman et semble clore la premiĂšre intrigue de ce rĂ©cit multiple. Ce dernier chapitre intitulĂ© Tout pour lâhonneur » met en scĂšne le prĂ©sident Bonnet chargĂ© dâorchestrer le jugement dâĂtienne Rambert accusĂ© dâavoir tuĂ© son fils. Or, ce procĂšs se clĂŽt sur lâacquittement dâĂtienne Rambert et laisse ainsi la rĂ©solution de lâaffaire en suspens. Juve est alors rappelĂ© dâurgence Ă Paris afin de sâoccuper de la disparition de lord Beltham. Dans lâadaptation cinĂ©matographique de FĂ©jos, Beltham est prĂ©sent au chĂąteau de la marquise de Langrune, il apparaĂźt mĂȘme ĂȘtre indirectement la cause de son assassinat par le biais de la somme dâargent dĂ©robĂ©e par FantĂŽmas, que la pauvre marquise conservait dans sa chambre afin de la remettre au lord anglais. Le lien entre les deux intrigues se rĂ©vĂšle donc plus explicite dans le film, construit sur des rĂ©currences actantielles. Ainsi, lord Beltham assure un lien entre lâintrigue liminaire et la troisiĂšme intrigue celle de la tentative de meurtre Ă lâhĂŽpital, alors que Sonia Danidoff, elle aussi prĂ©sente lors de la soirĂ©e chez la marquise de Langrune, continue sa courte existence lors de lâintrigue seconde du film qui met en scĂšne son meurtre par FantĂŽmas. Dans le livre, le rĂ©cit stipule que quatre mois se sont Ă©coulĂ©s entre lâaffaire Langrune et la scĂšne du vol dans la chambre de Sonia Quatre mois sâĂ©taient Ă©coulĂ©s depuis lâacquittement sensationnel de M. Ătienne Rambert aux assises de Cahors42. » Or, cette ellipse temporelle nâest pas mentionnĂ©e dans la version filmique, elle semble mĂȘme Ă©vacuĂ©e par le lien que la prĂ©sence de Sonia Danidoff, entrant dans sa chambre aprĂšs une soirĂ©e mondaine au dĂ©but de cette deuxiĂšme partie, Ă©tablit avec le dĂ©but du film. De mĂȘme, la troisiĂšme partie du film dĂ©bute clairement lors de la course automobile Ă laquelle participe lord Beltham. Si le dĂ©cor change, demeure cependant la mĂȘme intention, celle de FantĂŽmas, qui entend bien se dĂ©barrasser du dernier tĂ©moin gĂȘnant du meurtre inaugural de la marquise de Langrune, en la personne de lord Beltham. Ainsi, les digressions romanesques du livre ont laissĂ© place Ă une trame plus linĂ©aire dans le film et davantage orientĂ©e vers le crime de dĂ©part. Toute autre ramification tend donc Ă disparaĂźtre certains personnages du roman perdent donc de leur importance ou sont Ă©vacuĂ©s du scĂ©nario. Câest le cas de Bousille, un vagabond qui apporte une dimension grotesque et humoristique au livre, tonalitĂ© qui a totalement disparu dans le film. 85De mĂȘme, le personnage de Fandor, qui sâappelle encore Charles Rambert dans le premier volume de Souvestre et Allain, perd de son importance dans la version filmique au bĂ©nĂ©fice de lâinspecteur Juve qui lui vole ainsi la vedette. Le jeune Rambert occupe un rĂŽle prĂ©pondĂ©rant dans la premiĂšre partie du film et apparaĂźt comme le jeune premier » lors de lâĂ©pisode du chĂąteau. Pourtant, il revĂȘt trĂšs vite le costume du coupable puis de la victime, innocentĂ©e par Juve. Le cinĂ©aste laisse ainsi de cĂŽtĂ© la dimension initiatique de cette aventure pour le jeune homme qui se soldera par une nouvelle naissance sous le pseudonyme de Fandor et lâentrĂ©e dans le monde professionnel du personnage qui devient par lâentremise de Juve, reporter Ă La Capitale. Le film de Paul FĂ©jos dĂ©laisse au contraire le personnage, nâĂ©voquant presque jamais Fandor, qui ne fait que de brĂšves apparitions, pour se concentrer sur Juve et FantĂŽmas. Ainsi, quâil sâagisse de la diĂ©gĂšse ou des personnages, le film tend Ă simplifier le roman et lui fait perdre sa multiplicitĂ© baroque. 86Si le cinĂ©ma muet permettait un montage plus souple et kalĂ©idoscopique, propice Ă lâadaptation des romans populaires dans lesquels se dĂ©roulent en parallĂšle plusieurs intrigues, le cinĂ©ma parlant, inscrit la diĂ©gĂšse dans un plus grand rĂ©alisme et une linĂ©aritĂ© temporelle moins fantaisiste. Le scĂ©nario se doit donc de privilĂ©gier une intrigue plus simple et univoque comme nous le retrouvons avec le film de FĂ©jos. Mais le risque dâune trop grande simplification peut entraĂźner un certain nombre dâincohĂ©rences que Marcel Allain relĂšve dans son mĂ©moire ainsi, ne comprend-on pas pourquoi FantĂŽmas, as du cambriolage », repart sans son butin, Ă©talĂ© aux pieds du cadavre de la marquise de Langrune, alors quâil sâest donnĂ© tant de mal pour le dĂ©rober. Juve en dĂ©duira laconiquement que le vol nâest pas lâobjet de la visite de FantĂŽmas et nâapporte aucune rĂ©ponse Ă cette Ă©nigme au cours de son enquĂȘte. Plus amusante est la remarque dâAllain sur lâincohĂ©rence de scĂ©nario qui fait dire au juge que la pauvre victime du chĂąteau est morte dâune balle en pleine tĂȘte, alors quâelle vient dâĂȘtre Ă©tranglĂ©e⊠Finalement, le but que poursuit Juve ne serait pas de comprendre les motivations du criminel masquĂ© et surtout de lâarrĂȘter mais plutĂŽt de dĂ©couvrir lâidentitĂ© de FantĂŽmas. Qui se cache sous le masque ? VoilĂ bien lâobsession du policier Juve. 87Câest la nature mĂȘme du mĂ©dium cinĂ©matographique que de porter lâattention sur la reprĂ©sentation, lâincarnation de cet ĂȘtre de papier au caractĂšre immanent et fantomatique. Cette gageure a dĂ©jĂ Ă©tĂ© relevĂ©e par Feuillade dans la premiĂšre adaptation cinĂ©matographique des aventures de lâInsaisissable ». En effet, en actualisant les mots du roman, en leur donnant une forme visuelle, le cinĂ©ma restreint le pouvoir imaginatif que gĂ©nĂšre le texte. Le problĂšme de la reprĂ©sentation est dâautant plus patent lorsque le protagoniste se dĂ©finit justement par son aspect protĂ©iforme. DâemblĂ©e, Feuillade Ă©voque cette caractĂ©ristique constitutive du personnage dans son gĂ©nĂ©rique par une technique Ă©minemment cinĂ©matographique, celle du fondu enchaĂźnĂ©. Il semble faire de ce mĂ©dium artistique un support privilĂ©giĂ© aux pouvoirs de FantĂŽmas. Le trucage rejoint ici les facultĂ©s quasi surnaturelles de lâhomme aux cent visages » Ă changer dâapparence. 88Cependant, Ă lâinstar des romans de Souvestre et Allain, qui font plutĂŽt de leur personnage un prodige de la transformation, Feuillade rĂ©pugne ensuite Ă utiliser les trucages et prĂ©fĂšre davantage de rĂ©alisme. Il le montre ainsi grimĂ© Ă lâĂ©cran et donc identifiable aux yeux du spectateur mais conserve lâillusion au niveau des autres personnages. Mais, si Feuillade sâautorise quelques approximations quant Ă la reprĂ©sentation de FantĂŽmas Ă lâĂ©cran, le personnage conserve cependant tout son mystĂšre en demeurant muet. Paul FĂ©jos, en tournant la premiĂšre adaptation parlante des aventures du hĂ©ros de Souvestre et Allain se trouve confrontĂ© Ă un autre problĂšme, celui de donner une voix qui vient sâajouter au corps de lâacteur et inscrit davantage le personnage dans une mimĂ©sis qui sied mal, Ă la nature fantomatique inscrite dans le nom mĂȘme de FantĂŽmas. Tout le problĂšme de lâidentitĂ© se trouve ainsi concentrĂ© dans le rapport de la voix au corps, problĂšme que nous aborderons un peu plus tard. Rendu plus vulnĂ©rable par ce nouveau cinĂ©ma parlant, FantĂŽmas rĂ©pugne, dans le film de FĂ©jos, Ă nous montrer son visage, quâil soit grimĂ© ou non. 89Abandonnant la thĂ©matique du travestissement, pour davantage de vraisemblance, le cinĂ©aste se trouve face Ă une nouvelle difficultĂ©. Comment filmer lâacteur sans en montrer le visage ? Ici, les prises de vues et le montage se rĂ©vĂšlent particuliĂšrement Ă©tudiĂ©s et parfois maladroits. La premiĂšre apparition de FantĂŽmas demeure cependant fidĂšle au roman. Sous sa cagoule noire de rat dâhĂŽtel », il ne peut en effet ĂȘtre identifiĂ© physiquement. Cependant, lorsquâil sâintroduit dans la suite de Sonia Danidoff, celle-ci le reconnaĂźt rapidement derriĂšre son loup noir et le spectateur perçoit une partie de son visage. Pourtant, il demeure Ă©nigmatique souvent filmĂ© de dos, ou derriĂšre un casque dâaviation et une barbe alors quâil se fait passer pour le pĂšre de Charles Rambert dans la premiĂšre partie du film. Lorsque lord Beltham le reconnaĂźt lors de la course automobile Ă laquelle le criminel assiste en compagnie de lady Beltham, il demeure seul omniscient puisque le plan ne nous montre FantĂŽmas que de dos. Comme la princesse Sonia, il a rĂ©ussi Ă associer voix et visage et cela le condamne Ă mort. Seul Juve, au fil de son enquĂȘte, parvient Ă reconstituer lâidentitĂ© morcelĂ©e du criminel et permet au spectateur de voir lâacteur dans son intĂ©gralitĂ© chez lady Beltham, alors que FĂ©jos ne nous en avait offert quâune vision parcellaire. 90Cette fragmentation du corps, apparaĂźt surtout par le biais de cadrages en gros plans. Ainsi, la partie la plus filmĂ©e de son corps se rĂ©vĂšle-t-elle ĂȘtre les pieds, ou plus prĂ©cisĂ©ment les chaussures, du bandit. Synecdoque fantĂŽmassienne, cette partie du corps, diamĂ©tralement opposĂ©e au visage, tĂ©moignerait-elle de lâĂ©chec du cinĂ©aste Ă reprĂ©senter lâhomme aux cent visages » des romans de Souvestre et Allain ? En effet, en renonçant Ă lâunivers baroque du roman initial oĂč se dĂ©multiplient sans cesse les apparences, FĂ©jos renonce Ă une des dimensions les plus crĂ©atives de lâunivers fantĂŽmassien. LimitĂ© par la mimĂ©sis plus forte que lui impose le mĂ©dium cinĂ©matographique, il illustre cependant les limites de son art et se montre moins ingĂ©nieux que son prĂ©dĂ©cesseur Louis Feuillade. En parcellisant le corps fantĂŽmassien, il stigmatise Ă©galement un personnage qui se fragilise en devenant plus humain. Mais le visage de FantĂŽmas nâest pas le seul Ă©lĂ©ment Ă subir la reprĂ©sentation cinĂ©matographique. De mĂȘme, certaines scĂšnes plutĂŽt violentes, hĂ©ritĂ©es du théùtre du Grand-Guignol se trouvent censurĂ©es Ă lâĂ©cran. Ă instar de son prĂ©dĂ©cesseur aux idĂ©es royalistes, Paul FĂ©jos fait disparaĂźtre lâĂ©pisode de la dĂ©capitation de lâauteur Valgrand. Dâailleurs, il va mĂȘme plus loin, en supprimant totalement cette intrigue du roman. Son but, sans doute, apparaĂźt-il moins politique que celui de Feuillade. En effet, il sâagit davantage chez FĂ©jos dâinscrire son adaptation dans des genres cinĂ©matographiques codĂ©s la premiĂšre partie dans le registre horrifique, la deuxiĂšme, le film policier et la troisiĂšme celle du film dâaction et de gangsters. Le film de Paul FĂ©jos peut se dĂ©composer en trois grandes parties que nous avons dĂ©jĂ Ă©tablies et autant de genres. En effet, dans un premier temps, tout en restant fidĂšle Ă lâintrigue du roman de Souvestre et Allain, le cinĂ©aste place ses personnages au cĆur dâune nuit terrifiante au chĂąteau de Langrune il y dĂ©ploie toute son expĂ©rience dâancien dĂ©corateur pour rendre les lieux angoissants. Tandis que le film dĂ©bute par le genre horrifique, il continue par lâintervention du commissaire Juve dans le registre policier pour sâachever par des rĂ©fĂ©rences aux films de gangsters hollywoodiens et cinĂ©ma dâaction. 91Dans un premier temps, le scĂ©nario semble donc suivre Ă la lettre les mots liminaires du roman de FantĂŽmas. Sous forme de dialogue, la sĂ©quence initiale reprend Ă lâidentique le texte de Souvestre et Allain, qui joue sur le pouvoir Ă©vocateur du nom mĂȘme du criminel tout en prĂ©sentant en creux sa particularitĂ© il nâest pas identifiable et câest ce qui le rend terrifiant 43 Incipit de FantĂŽmas, op. cit., p. 7. FantĂŽmas !/â Vous dĂźtes ? â Je dis FantĂŽmas. â Cela signifie quoi ?/â Rien⊠et tout !/â Pourtant, quâest-ce que câest ? â Personne. mais cependant quelquâun !/â Enfin, que fait-il ce quelquâun ?/ â Il fait peur43 ! ! ! 92EnoncĂ©es par le prĂ©sident Bonnet, ces trois syllabes contiennent dĂ©jĂ tout un horizon dâattente, non seulement pour le lecteur mais surtout pour le spectateur qui connaĂźt bien ce personnage de la littĂ©rature populaire. Le fait mĂȘme de prononcer son nom ouvre les portes dâun univers de crimes et de vols. PremiĂšre version parlante des aventures du bandit masquĂ©, le film de FĂ©jos ne se prive pas du pouvoir dâĂ©vocation de ce nom FantĂŽmas ! » Mais Ă cela sâajoute le gĂ©nĂ©rique qui dĂ©jĂ inscrit le film dans une atmosphĂšre angoissante musique et bruits de tempĂȘte crĂ©ent ainsi des conditions sonores gĂ©nĂ©ratrices de peur. Reprenant le cadre spatiotemporel du livre la nuit dans un grand chĂąteau isolĂ©, Paul FĂ©jos va exploiter au maximum le registre horrifique. Ancien dĂ©corateur dâopĂ©ra, il tĂ©moigne ainsi dâun soin tout particulier au cadre de jeu des acteurs et dĂ©passe les brĂšves dispositions du texte de dĂ©part. Rien ne manque au chĂąteau de Langrune, ni le feu de cheminĂ©e crĂ©pitant sâopposant aux recoins sombres de cette grande bĂątisse, ni les armures qui semblent hantĂ©es, les tableaux qui se dĂ©crochent oĂč les pianos Ă queue visitĂ©s par les rats ! Les chambres elles-mĂȘmes, loin dâĂȘtre de douillets refuges, se rĂ©vĂšlent des cachettes pour FantĂŽmas, sous les lits, derriĂšre les rideaux et mĂȘme par un passage secret, partout peut surgir la main fatale du bandit masquĂ©. 93Ă ce dĂ©cor typique du roman gothique puis du film dâhorreur, Paul FĂ©jos ajoute des techniques cinĂ©matographiques toutes aussi significatives. Il alterne ainsi des prises de vue en plongĂ©e, notamment lorsque le groupe des convives, effrayĂ© par un bruit inconnu sâĂ©parpille hors du salon afin de tĂ©moigner dâun rapport de soumission, Ă la peur, commençant Ă sâĂ©tablir entre les invitĂ©s et FantĂŽmas qui nâa Ă©tĂ© quâĂ©voquĂ© jusque-lĂ . Ou bien, Ă lâinverse, dâune contre-plongĂ©e sur le visage fermĂ© de Firmin, auquel lâĂ©clairage tremblotant des bougies donne des allures fantomatiques. Ainsi, le rĂ©alisateur substitue-t-il aux dialogues de lâincipit du roman des moyens propres au cinĂ©ma le dĂ©cor, les cadrages, les Ă©clairages afin de crĂ©er une atmosphĂšre angoissante, alors que les deux Ă©crivains Souvestre et Allain ont recours Ă des rĂ©fĂ©rences historiques afin de susciter la peur. FĂ©jos fait aussi appel Ă un horizon dâattente connu du public. LĂ oĂč le texte cite le Masque de fer ou Cagliostro, Paul FĂ©jos ressuscite les dĂ©cors des romans gothiques anglais ou, plus rĂ©cent, le genre cinĂ©matographique horrifique dont le Nosferatu de Murnau apparaĂźt comme le plus bel exemple. Enfin, lorsque lâassemblĂ©e dĂ©couvre un carton les menaçant de mort et signĂ©. FantĂŽmas, la tension est Ă son comble. Beaucoup plus que dans le roman, cet Ă©pisode du chĂąteau se trouve dĂ©veloppĂ© dans le film. Le cinĂ©aste y ajoute lâinstallation des invitĂ©s dans leur chambre, insistant sur leur peur respective afin de mĂ©nager un suspense jusquâĂ lâapparition de FantĂŽmas. Ă ce titre, il insiste particuliĂšrement sur les expressions des acteurs. De nombreux plans rapprochĂ©s et gros plans mettent en relief la tension des visages, notamment celui de Sonia Danidoff interprĂ©tĂ©e par Anielka Elter dont le jeu, proche de la pantomime, rappelle celui des actrices du muet. Le montage permet de suivre en simultanĂ© lâinstallation des personnages dans les chambres Ă laquelle sâajoutent quelques scĂšnes montrant lâentrĂ©e illicite de FantĂŽmas dans le chĂąteau. Un plan de demi-ensemble associant dĂ©cor et action du personnage rend ainsi compte de la progression silencieuse dâun homme en tenue de rat dâhĂŽtel » dans le couloir qui mĂšne aux chambres. La profondeur de champ utilisĂ©e par le cinĂ©aste place un point de fuite au fond de ce couloir sur lequel lâombre projetĂ©e du criminel se dresse. Cette scĂšne aux accents de cinĂ©ma impressionniste allemand, notamment langien », participe par une recherche autour du cadrage, de la mise au point et de la lumiĂšre dâune esthĂ©tique picturale qui vient enrichir la mise en scĂšne de cette partie. 94Lâassassinat de la marquise de Langrune rĂ©vĂšle, lui aussi, un mĂ©lange des genres, notamment la transition entre le muet et le parlant. En effet, la gestuelle de FantĂŽmas, comme prĂ©cĂ©demment celle de Sonia Danidoff, se rapproche davantage de celle des acteurs de cinĂ©ma muet que du parlant », ceci Ă©tant aussi motivĂ© par la diĂ©gĂšse qui impose au voleur la plus grande discrĂ©tion. Surgissant de derriĂšre un rideau, lâhomme en noir avance alors lentement vers sa victime qui, lui tournant le dos, lâignore encore. Le jeu de lâacteur est lent et explicite. Les mains tendues devant lui, mimant presque lâĂ©tranglement, annoncent dĂ©jĂ le meurtre Ă venir. Dâailleurs, cette posture va devenir une image rĂ©currente du film, reprise lors de lâassassinat de Sonia Danidoff, puis sur lâaffiche du film. Ă ce silence et cette lenteur assez peu naturels va succĂ©der une sĂ©rie de bruits chute dâune lampe, cris de la marquise. Le domaine du cinĂ©ma parlant commence ici, en sâopposant Ă la force silencieuse de FantĂŽmas et lâobligeant Ă fuir, sa voix allant mĂȘme jusquâĂ le trahir. Le cinĂ©aste dĂ©veloppe particuliĂšrement lâatmosphĂšre du premier chapitre du roman et lâinscrit dans le genre du film horrifique. 95ParticuliĂšrement soignĂ©e, cette partie inaugurale du film laisse cependant place Ă un autre registre, dĂ©jĂ annoncĂ© par lâarrivĂ©e de lâinspecteur Juve au chĂąteau de Langrune le film policier. 44 Lang Fritz, 1947, citĂ© en Ă©pigraphe au Film policier, Ciment Michel, Paris, 1992, Gallimard, coll. ... Ouvrons la Bible, Quây trouvons-nous ? DĂšs les premiers chapitres, on peut lire le rĂ©cit dâune duperie Eve fait manger la pomme Ă Adam, dâune expulsion le couple originel est chassĂ© de lâEden, et dâun meurtre CaĂŻn tue Abel. Peu Ă peu, je me suis persuadĂ© que chaque cerveau possĂšde en lui-mĂȘme une inclinaison au meurtre. Oui. Chacun dâentre nous est un tueur en puissance et qui nâaurait besoin que dâun dĂ©clic mental pour ĂȘtre envoyĂ© devant un jury. Il est possible que chacun de mes films oĂč le crime est montrĂ© avec le plus dâhorreur, reprĂ©sente, de ma part, un meurtre virtuel. Sâil en est ainsi, je suis heureux dâexercer une profession grĂące Ă laquelle tous ces crimes dont je suis lâauteur, sont commis exclusivement dans le dessein de divertir ou du moins de crĂ©er diversion44. 96TĂ©moignant de lâattrait universel de lâhomme face au crime, Lang exprime ici aussi lâintĂ©rĂȘt du public Ă voir, sur grand Ă©cran, la catharsis de ses pulsions refoulĂ©es. Cependant, la figure du criminel ne naĂźt pas avec le cinĂ©ma, mais avec le genre romanesque, engouement que le roman populaire, dans sa visĂ©e mercantile, ne manque pas de saisir. Nourris de faits divers mais aussi dâune mythologie mise en place depuis Poe, les romans de Souvestre et Allain empruntent Ă©galement les recettes du roman policier inspecteur, Apaches, voleurs et criminels, enquĂȘtes Ă rĂ©soudre⊠La sĂ©rie des FantĂŽmas se rattache pour une bonne part au genre policier. Dâailleurs, le schĂ©ma narratif auquel Marcel Allain se rĂ©fĂšre dans son article Pas dâaccord avec Paul FĂ©jos ! », renvoie directement Ă la structure dâun rĂ©cit policier 45 Allain Marcel, Pas dâaccord avec Paul FĂ©jos », op. cit. FantĂŽmas attaque et commet un vol inouĂŻ exposition, Juve arrive Ă la parade nĆud. FantĂŽmas poussant le crime au dernier degrĂ© de lâaudace va-t-il sâĂ©chapper ? Non. Juve le prend rebondissement. Est-ce le triomphe dĂ©finitif ? Nullement. FantĂŽmas, Ă la derniĂšre seconde, sâĂ©chappe dĂ©nouement en coup de théùtre, et sâĂ©chappe par le jeu dâun truc quâil a prĂ©vu, combinĂ©, machinĂ©, et que ni Juve ni le spectateur-lecteur nâont pu deviner ce qui Ă©vite Ă Juve de faire figure de maladroit Il nây a pas Ă sortir de lĂ 45. 97Marcel Allain Ă©numĂšre ensuite les incohĂ©rences du scĂ©nario de FĂ©jos mais les codes cinĂ©matographiques du genre policier y sont cependant respectĂ©s. Juve, chapeau mou et impermĂ©able », rappelle dâautres inspecteurs et apparaĂźt comme celui qui, par son esprit de dĂ©duction associĂ© Ă des moyens dâinvestigation modernes comme lâanalyse scientifique dâempreintes, dĂ©noue le mystĂšre du meurtre de Langrune. Les rĂ©fĂ©rences aux recherches scientifiques de Louis Bertillon que lâon trouve dans les romans initiaux, sont ainsi rappelĂ©es en creux. La deuxiĂšme partie du film dĂ©veloppe particuliĂšrement les scĂšnes dâenquĂȘte de lâinspecteur Juve. La parole, sous forme dâinterrogatoire, y joue un rĂŽle constitutif qui mĂšne le policier Ă la vĂ©ritĂ©. AssociĂ©e Ă un montage explicatif fait de flash back qui viennent combler les ellipses de la premiĂšre partie du film, elle sâoppose, dans son utilisation, Ă celle de FantĂŽmas. MaĂźtrisĂ©e par Juve, hĂ©ros du cinĂ©ma parlant, elle trahit le criminel quâil poursuit, lui-mĂȘme encore enfant du muet. 98Mais lâinspecteur nâest pas seulement un enquĂȘteur cĂ©rĂ©bral, il est aussi un homme de terrain et dâaction. Câest ce quâillustre la troisiĂšme partie du film. Plus mouvementĂ©e, elle sâouvre symboliquement sur la course de voitures Ă laquelle participe lord Beltham. VĂ©ritable dĂ©fi technique, cette sĂ©quence frappe par son rĂ©alisme, proche du documentaire vers lequel se tournera plus tard le cinĂ©aste. Le mouvement, propre au film dâaction, se trouve ensuite dĂ©clinĂ© sous diffĂ©rentes formes trajets en voiture, notamment lâambulance qui transporte lord Beltham, bagarres entre Gurn-FantĂŽmas et le jeune Rambert et enfin fuite finale, en voiture, de lâInsaisissable ». Le son aussi participe de lâinscription dans ce genre coups de feu, bruits de moteur, explosions rien ne manque. Tout ceci tĂ©moigne de lâexpĂ©rience hollywoodienne de FĂ©jos, et de lâinclinaison du cinĂ©ma amĂ©ricain vers le film de gangster oĂč les voitures ont remplacĂ© les chevaux, et les grands espaces vierges ont disparu au profit de dĂ©cors plus urbains. Par ce dernier registre, le cinĂ©aste sâinscrit Ă©galement dans la lignĂ©e du roman initial, dans lequel le mouvement joue un rĂŽle Ă la fois narratif et esthĂ©tique. Par sa nature mĂȘme, le mĂ©dium cinĂ©matographique tend dâailleurs particuliĂšrement Ă le mettre en valeur. 99De mĂȘme, le film rejoint le livre en rĂ©utilisant le mĂ©lange des genres du roman. Cependant, la structure filmique se rĂ©vĂšle plus hermĂ©tique, plus rigide et sâĂ©loigne de la dimension baroque qui fait la richesse du texte originel. Si lâadaptation cinĂ©matographique perd ainsi de lâintĂ©rĂȘt face Ă la narration romanesque, câest peut-ĂȘtre par maladresse comme le regrette Allain, mais câest aussi parce que tout le propos du film ne rĂ©side pas dans une traduction littĂ©rale du texte Ă lâimage. Du silence au son une maĂźtrise laborieuse 100Quand Marcel Allain dĂ©plore que le film de Paul FĂ©jos ne raconte pas une histoire, il a sans doute raison. Cependant, lorsquâil Ă©voque son absence de sujet, il omet de considĂ©rer ce film comme un objet autorĂ©flexif, volontaire ou non, du cinĂ©ma sur lui-mĂȘme. En effet, FantĂŽmas a bien un sujet, un thĂšme celui du passage du cinĂ©ma muet au cinĂ©ma parlant. Au rĂšgne unique de lâimage, vient sâajouter le son dont on ne sait encore sâil vise Ă inscrire le cinĂ©ma dans une plus grande perfection mimĂ©tique du rĂ©el ou au contraire sâil affadit cet art en pleine mutation. Encore une fois, le personnage de FantĂŽmas synthĂ©tise, dans son essence, cette dĂ©licate pĂ©riode de transition. En effet, dĂ©jĂ sâĂ©tait posĂ©e la question de lâincarnation de ce ProtĂ©e moderne et des limites que les techniques du cinĂ©ma imposaient soudain, aux pouvoirs illimitĂ©s de ce hĂ©ros de papier. Or, cette nouvelle Ă©tape dans lâĂ©volution du cinĂ©ma en tant que mĂ©dium technique renvoie FĂ©jos Ă une nouvelle gageure. En effet, comment conserver le caractĂšre protĂ©iforme et Ă©vanescent de FantĂŽmas tout en lui offrant une voix indice permanent de son identitĂ© ? Dâailleurs, une des scĂšnes du film met en abyme cette difficultĂ©. Alors que des convives sont rĂ©unis dans un chĂąteau, lord Beltham parvient Ă ceinturer FantĂŽmas. Celui-ci implore quâon le relĂąche et manque de se faire identifier par lord Beltham qui reconnaĂźt sa voix, sans toutes fois parvenir Ă y associer un visage prĂ©cis. Plus tard, alors que Beltham tente de rĂ©vĂ©ler son identitĂ©, il est abattu Ă coup de silencieux », câest-Ă -dire par un instrument qui permet dâĂ©liminer le son, sans bruit. Ainsi, le film de FĂ©jos retrace en filigrane la prise de possession de la parole de la premiĂšre scĂšne oĂč le personnage ne la contrĂŽle pas Ă celle-ci oĂč, faute de mieux, il lâĂ©limine. Ici, FantĂŽmas revĂȘt aussi sa fonction de mythe et se fait creuset au fond duquel le cinĂ©aste va puiser afin de faire endosser Ă cet homme aux cent visages » la forme de ses quĂȘtes et des doutes artistiques de lâĂ©poque. 101Ce cinĂ©aste nâest pas le seul Ă rĂ©flĂ©chir sur lâutilisation du son au cinĂ©ma. Car cette avancĂ©e technologique dĂ©stabilise mĂȘme les plus grands depuis quâen 1927, Al Jolson a entonnĂ© Mummy, my mummy ». Le cinĂ©ma vient de prononcer ses premiers mots dans un film amĂ©ricain Le Chanteur de Jazz. Aux Ătats-unis, comme en France, le monde du cinĂ©ma est profondĂ©ment Ă©branlĂ© par cette rĂ©volution qui ajoute encore au pouvoir analogique de ce mĂ©dium, mais qui tend Ă©galement Ă remettre en question des rĂšgles de crĂ©ation encore rĂ©centes. Ainsi, en retrouvant une parole que le cinĂ©ma muet leur avait enlevĂ©e, de nombreux acteurs vont y perdre la tĂȘte. Ce passage dĂ©licat devient mĂȘme le sujet de films comme Chantons sous la Pluie de Stanley Donen avec Gene Kelly. Câest le baptĂȘme du feu » pour les acteurs et les actrices, dont certains rĂ©vĂšlent une voix mĂ©diocre Ă lâĂ©cran, mais Ă©galement pour les rĂ©alisateurs et les techniciens, qui peinent encore Ă enregistrer convenablement les paroles ou les bruits. 102En France, certains rĂ©alisateurs sâinsurgent comme RenĂ© Clair, qui rĂ©alisera pourtant les premiers films parlants du cinĂ©ma français Sous les toits de Paris, 14 juillet, Ă nous la liberté⊠Aux Ătats-Unis, Greta Garbo, dĂ©jĂ star du muet, rĂ©ussit avec brio son passage Ă la parole dans Anna Chritie en commandant un whisky⊠Le cinĂ©ma sonore sâĂ©mancipe et les rĂ©alisateurs font de cette rĂ©volution technologique un des sujets de leurs crĂ©ations. En 1933, Fritz Lang rĂ©sout le problĂšme qui sâest posĂ© Ă Paul FĂ©jos comment donner une parole qui, au-delĂ du corps de lâacteur, incarne encore davantage un personnage, Ă une entitĂ© inhumaine sans lui ĂŽter son pouvoir horrifique ? Dans Le Testament du Docteur Mabuse, le cinĂ©aste expressionniste allemand dĂ©passe cette gageure par un choix esthĂ©tique ne pas donner la parole Ă Mabuse lorsque celui-ci apparaĂźt Ă lâĂ©cran. Ainsi, lorsquâil entend le faire parler, câest derriĂšre un rideau que sa voix rĂ©sonne. Pourtant, une fois le rideau tirĂ©, le spectateur dĂ©couvre la supercherie ce nâest pas lui qui sâexprime. Le docteur ne prend la parole quâune seule fois dans le film, mais câest Ă lâĂ©tat de fantĂŽme, en une surimpression qui insiste sur sa dĂ©sincarnation et avec une voix inadaptĂ©e et inhumaine. Fritz Lang semble donc avoir fait le choix de ne pas associer corps et voix afin de ne pas faire perdre son pouvoir horrifique au docteur Mabuse. Cependant, sa mise en scĂšne tĂ©moigne Ă©galement dâune rĂ©flexion autour de lâutilisation de la parole au cinĂ©ma et notamment pour certains genres comme le film horrifique ou fantastique, quâil met en abyme dans son film. Un an plus tĂŽt, Paul FĂ©jos se trouve lui aussi en but Ă cette difficultĂ© qui consiste Ă reprĂ©senter, par un mĂ©dium de plus en plus rĂ©aliste, une entitĂ© Ă©vanescente telle celle de FantĂŽmas. Plus largement, ce film tĂ©moigne du passage dĂ©licat du muet au parlant, non seulement par son utilisation de la parole, mais aussi du bruit ou de la musique. 103Lâutilisation dâun fond musical nâest pas rĂ©cente et remonte finalement Ă la naissance du cinĂ©ma. En effet, les films Ă©taient la plupart du temps associĂ©s dans leur visionnage Ă une partition de piano plus ou moins improvisĂ©e ou Ă un orchestre de fosse. Saint-SaĂ«ns compose ainsi une partition pour Le Duc de Guise ou Ăric Satie pour Entracte. Et, dĂ©jĂ , le rĂŽle de la musique au cinĂ©ma consiste Ă souligner des effets dramatiques ou plus simplement Ă accompagner parfois de façon purement dĂ©corative, lâimage. Cependant, avec le cinĂ©ma sonore, on peut dĂ©sormais inclure la musique au film de façon dĂ©finitive, en lâenregistrant sur une bande. 104Paul FĂ©jos utilise peu de musique dans son film. On la retrouve essentiellement dans une fonction dâencadrement dans le gĂ©nĂ©rique de dĂ©but et de fin. Elle est utilisĂ©e de façon off », câest-Ă -dire extra-diĂ©gĂ©tiquement et paraĂźt ne jouer quâun rĂŽle esthĂ©tique sans rapport direct avec le film. Mais elle est aussi incluse Ă la diĂ©gĂšse Ă deux reprises au dĂ©but de la deuxiĂšme partie, lors de lâassassinat de la princesse Danidoff, et au commencement de la troisiĂšme partie, lors de la course automobile Ă laquelle participe lord Beltham. Ces deux exemples illustrent lâutilisation dâun son in », dont la source est visible dans le champ de la camĂ©ra. Le poste de radio dans la chambre de Sonia, lâorchestre qui joue lors de la course. Le nom du musicien qui composa tous ces morceaux est aujourdâhui mĂ©connu mais, malgrĂ© une apparente pauvretĂ©, les passages musicaux du film tendent Ă remplir diffĂ©rentes fonctions. Dans un premier temps, la musique du gĂ©nĂ©rique liminaire remplit un rĂŽle dramatique. Par la tension quâelle instaure, elle contribue, en effet, Ă crĂ©er un horizon dâattente aux dimensions angoissantes qui annonce le genre horrifique dans lequel sâinscrit la premiĂšre partie du film. De plus, le lien entre la sĂ©quence initiale et le gĂ©nĂ©rique se trouve renforcĂ© par un chevauchement sonore. En effet, les bruits de la tempĂȘte, son in » des premiers plans du film, se font dĂ©jĂ entendre, en surimpression de la musique, Ă la fin du gĂ©nĂ©rique. Ainsi, le son artificiel, esthĂ©tique, tend-il Ă disparaĂźtre au profit de bruits naturels, plus rĂ©alistes, comme ceux du vent et de lâorage. Lâutilisation minimale de la musique semble marquer, de la part du cinĂ©aste, un intĂ©rĂȘt plutĂŽt portĂ© vers un rĂ©alisme sonore. 105Le deuxiĂšme exemple dâutilisation dâun fond musical vient dâailleurs corroborer cette hypothĂšse. En effet, Paul FĂ©jos utilise lors de cette scĂšne un son in », ce qui donne un effet de rĂ©el plus grand. Lors de cette sĂ©quence, la princesse Sonia Danidoff, de retour Ă Paris aprĂšs un sĂ©jour mouvementĂ© Ă Langrune, se trouve seule dans sa suite dâhĂŽtel. FantĂŽmas sây introduit alors de force dans lâintention de supprimer ce tĂ©moin gĂȘnant. En effet, elle semble lâavoir identifiĂ© sur les lieux du crime de la duchesse de Langrune, reconnaissant alors sa voix⊠Notons, mais nous y reviendrons plus tard, que la problĂ©matique de la voix est particuliĂšrement dĂ©veloppĂ©e dans ce film puisque câest en Ă©tranglant la princesse, donc en comprimant la source mĂȘme de ses paroles, que le criminel entend la faire taire Ă jamais et ainsi, protĂ©ger son identitĂ©. Pour couvrir les cris de la victime, le bourreau allume alors le poste de radio prĂ©sent dans la chambre et en monte le volume au maximum. Les hurlements de Sonia se confondent alors avec les sonoritĂ©s aiguĂ«s Ă©mises par la musique du poste. On remarque, lĂ encore, une corrĂ©lation entre la musique et le bruit qui est ici humain et on peut souligner lâutilisation rĂ©aliste du son intra-diĂ©gĂ©tique qui joue aussi un rĂŽle de dramatisation de la scĂšne. La troisiĂšme intervention sonore, situĂ©e au dĂ©but de la troisiĂšme partie du film, assure, quant Ă elle, Ă la fois un rĂŽle de prĂ©sentation dâun cadre plutĂŽt festif, tout en mĂ©nageant une transition entre la deuxiĂšme et la troisiĂšme partie du film. 106Enfin, le dernier exemple de maniement de la musique dans FantĂŽmas, offre une utilisation symbolique du son. Lors du gĂ©nĂ©rique de fin, la musique extra-diĂ©gĂ©tique marque la fin du film et rejoint, par le rythme qui sâen dĂ©gage, celle du gĂ©nĂ©rique de dĂ©but soulignant ainsi la structure cyclique du film. Celle-ci fait aussi Ă©cho aux romans de lâinterminable course-poursuite entre Juve et FantĂŽmas. Lâutilisation de la musique sâavĂšre donc intĂ©ressante malgrĂ© sa parcimonie car elle tĂ©moigne dâune rĂ©flexion sur ses multiples fonctions de la part du cinĂ©aste. Mais, par sa relative absence, elle met Ă©galement en Ă©vidence la recherche dâun certain rĂ©alisme et souligne a contrario la prĂ©dominance des bruits et des voix dans ce film. 46 CitĂ© par Marcel Martin in Le Langage cinĂ©matographique, Paris, Cerf, 1992, p. 123. 47 Ibid., p. 125. 107Selon Jean Epstein, le cinĂ©ma câest la poĂ©sie dâaujourdâhui⊠Entre le spectacle et le spectateur, aucune rampe. On ne regarde pas la vie, on la pĂ©nĂštre⊠Câest le miracle de la prĂ©sence rĂ©elle46 [âŠ] ». Cette manifestation mimĂ©tique de la vie, se rĂ©vĂšle dĂ©jĂ dans le cinĂ©ma muet qui nâen a dâailleurs que le nom. En effet, si le son nâest pas entendu, il est visualisĂ© soit par lâarticulation de la bouche des acteurs, les panneaux et, pour les bruits, par des plans explicatifs comme par exemple, le gros plan sur un tĂ©lĂ©phone pour en indiquer la sonnerie. Eisenstein, autre grand cinĂ©aste, remarque dâailleurs Le son ne sâest pas introduit dans le cinĂ©ma muet il en est sorti. Il est sorti du besoin qui poussait notre cinĂ©ma muet Ă franchir les limites de la pure expression plastique47. » Ainsi, lorsquâen 1926, la Warner », alors au bord de la faillite, lance un film sonore, technique dĂ©jĂ maĂźtrisĂ©e depuis un certain temps, ce nâest pas sans crainte dâun nouvel Ă©chec commercial. De fait, certains critiques, acteurs ou cinĂ©astes sây opposent, jugeant parfois plĂ©onastique, lâutilisation du son. A contrario, dĂšs 1928, trois cinĂ©astes russes Eisenstein, Poudovkine et Alexandrov, rĂ©flĂ©chissent Ă une utilisation plastique de cette nouvelle dimension. Dans leur manifeste, ils prĂŽnent la non-coĂŻncidence entre le son et lâimage afin de sortir de lâeffet redondant que risquait de provoquer lâassociation du son Ă lâimage. Le film de Paul FĂ©jos laisse, comme nous lâavons soulignĂ© prĂ©cĂ©demment, peu de place Ă une utilisation stylisĂ©e de la musique qui sert surtout dâencadrement au film. 108Lâutilisation du son vise surtout Ă apporter un plus grand rĂ©alisme Ă lâĆuvre cinĂ©matographique. Or, les bruits contribuent pleinement Ă lâinstauration de cette mimĂ©sis. Cependant, ils tĂ©moignent Ă©galement dâune recherche artistique comme la crĂ©ation dâune atmosphĂšre angoissante dans la premiĂšre partie de FantĂŽmas, par exemple. Ils occupent aussi une fonction rythmique en soulignant la montĂ©e du suspense lors de la course automobile Ă laquelle participe lord Beltham dans la troisiĂšme partie. Ainsi, le film de Paul FĂ©jos, encore Ă lâorĂ©e du cinĂ©ma parlant, tĂ©moigne-t-il, par son traitement du bruit, de la difficultĂ© pour les cinĂ©astes, Ă manipuler cette nouvelle dimension sonore, tout autant que des richesses quâelle apporte. Soulignons, dans un premier temps, les marques de transition entre le cinĂ©ma muet et sonore dans ce film. La premiĂšre partie, situĂ©e au chĂąteau de Langrune, sâinscrit dans une ambiance de films horrifiques. Reprenant les Ă©lĂ©ments fondamentaux du livre le chĂąteau, les personnages principaux, le meurtre commis par FantĂŽmas, Paul FĂ©jos ajoute des Ă©lĂ©ments personnels sans doute issus de son expĂ©rience hollywoodienne comme le souligne Marcel Allain 48 Pas dâaccord avec Paul FĂ©jos », article de Marcel Allain, op. cit. Ils [les effets de terreur] ont trop la naĂŻvetĂ© puĂ©rile que lâon retrouve dans les films amĂ©ricains une corde de piano qui casse, un portrait grotesque qui tombe, la vision de trois rats blancs ne font que tressaillir une salle. Ces choses ont cependant un intĂ©rĂȘt. On ne les rejette pas elles crĂ©ent une atmosphĂšre48. 109Cette atmosphĂšre », dont parle avec ironie Allain, semble créée, pour au moins deux des Ă©lĂ©ments quâil cite la corde de piano et la chute du cadre, par des bruits. En effet, si la premiĂšre sĂ©quence, trĂšs proche du dialogue liminaire du roman, prĂ©sente la situation initiale par le biais de la voix, de façon trĂšs théùtrale, dĂšs la deuxiĂšme sĂ©quence, le cinĂ©aste utilise des bruits produits par des objets ou par la nature, afin de crĂ©er une tension. Dâailleurs, le montage entre les deux sĂ©quences se fonde, lui-mĂȘme, sur un Ă©lĂ©ment sonore. Celui-ci est dâabord perçu hors-champ et associĂ© dans un premier plan Ă une armure. Ce plan, montĂ© en cut », marque une rupture avec la sĂ©quence prĂ©cĂ©dente, et anticipe le mouvement de panique des convives effrayĂ©s par ce bruit inopinĂ©. Lâassociation entre lâobjet et le son semble sâinscrire dans une sĂ©rie de clichĂ©s liĂ©s Ă la crĂ©ation dâune ambiance gothique claquement mystĂ©rieux provenant dâune armure, cris des invitĂ©s, tout concourt Ă la montĂ©e dramatique chez les personnages et chez le spectateur. Mais les deux plans que nous venons dâĂ©voquer, Ă savoir celui de lâarmure et celui de lâĂ©parpillement des hĂŽtes du chĂąteau, rendent Ă©galement compte dâune rĂ©flexion du cinĂ©aste qui dĂ©passe les lieux communs du film horrifique. Ainsi, lors du premier plan de cette sĂ©quence, Paul FĂ©jos produit une non-coĂŻncidence entre le son et lâimage. Le plan rapprochĂ© sur une armure ne correspond pas au bruit que lâon vient dâentendre. La vĂ©ritable source en est rĂ©vĂ©lĂ©e peu aprĂšs elle provient dâune corde de piano ayant cĂ©dĂ© sous les dents dâun rongeur. Le cinĂ©aste reprend ici la technique du plan explicatif du cinĂ©ma muet, mais la dĂ©tourne au profit de la crĂ©ation dâun suspense. De plus, il insiste sur lâimportance de cette nouvelle dimension sonore, capable de provoquer instantanĂ©ment un mouvement Ă lâĂ©cran, en lâoccurrence, celui de la fuite des personnages. Plus tard, Nous dĂ©couvrons enfin, la vĂ©ritable origine de ce bruit avec en arriĂšre fond sonore, le bruit de la tempĂȘte qui vient souligner lâatmosphĂšre lugubre et inquiĂ©tante du lieu. Lâaugmentation de ce son hors-champ qui, jusque-lĂ , nous parvenait en sourdine, semble supplĂ©er Ă lâabsence de musique extradiĂ©gĂ©tique, en accentuant la tension dramatique de la scĂšne. Sâajoute alors le bruit dâun cadre qui tombe, lui aussi hors-champ et finit de complĂ©ter le tableau dâun dĂ©cor sonore horrifique. Ainsi, mĂȘme si Marcel Allain relĂšve lâaspect clichĂ© de ces accessoires, Paul FĂ©jos offre cependant, dans cette sĂ©quence, une utilisation assez riche des bruits. RĂ©alistes, ils servent aussi Ă provoquer des effets et remplacent mĂȘme une musique extradiĂ©gĂ©tique. Sur le plan symbolique, lâĂ©pisode du rat rongeant les cordes du piano apparaĂźt Ă©galement comme une annonce du rapport de FantĂŽmas au son. Ainsi, le voleur, en tenue de rat dâhĂŽtel » sera, Ă lâinstar du rongeur, piĂ©gĂ© par ses vocalises. De plus, il va, lui aussi, couper » les cordes vocales de lord Beltham en lâassassinant. Dâailleurs, les premiĂšres manifestations de lâInsaisissable » succĂšdent de peu Ă ces scĂšnes. En effet, bientĂŽt, les convives perçoivent un bruit hors-champ provenant de lâextĂ©rieur mais quâils ne parviennent pas Ă identifier. DĂ©jĂ , Sonia Danidoff, entendant la premiĂšre ce son Ă©trange, se distingue par une acuitĂ© auditive qui bientĂŽt scellera son destin de façon tragique. Plus tard, dans son enquĂȘte, lâinspecteur Juve parvient enfin Ă identifier ce bruit mystĂ©rieux il sâagit dâun moteur dâavion, engin pilotĂ© par FantĂŽmas, afin de se rendre au chĂąteau pour y commettre son crime. 49 Chion Marcel, La voix au cinĂ©ma, Paris, Ăditions de lâĂtoile, 1982. 50 Ibid., p. 26. 110LâĂ©tude des bruits dans cette deuxiĂšme sĂ©quence tend Ă©galement Ă souligner la rĂ©currence dâeffets acousmatiques49 » partiels, selon le terme de Michel Chion. Ce terme rare se dit dâun son que lâon entend sans voir la cause dont il provient50 » et tĂ©moigne des recherches des cinĂ©astes autour de cet Ă©lĂ©ment sonore encore rĂ©cent dans les annĂ©es trente. Lâexemple le plus cĂ©lĂšbre dâeffet acousmatique » se trouve dans un film contemporain Ă celui de FĂ©jos, Le Testament du docteur Mabuse de Fritz Lang datant de 1933, long mĂ©trage dont nous avons dĂ©jĂ parlĂ©. Le cinĂ©aste allemand prend le parti de ne pas montrer le docteur Mabuse. Il utilise donc le pouvoir mystĂ©rieux de la voix et garde secrĂšte lâidentitĂ© de son personnage. Paul FĂ©jos utilise lui aussi le phĂ©nomĂšne de lâacoumĂštre mais au bĂ©nĂ©fice de la crĂ©ation du suspense. En dĂ©calant le son Ă©mis et lâobjet Ă©metteur, il crĂ©e ainsi une tension gĂ©nĂ©ratrice dâangoisse dans la premiĂšre partie de son film. Cependant, il nâadapte pas ce processus au personnage de FantĂŽmas puisque celui-ci est identifiĂ© par sa voix. Bien sĂ»r, son identitĂ© corporelle nâest pas accessible et le masque pourrait jouer le rĂŽle du rideau dans Le Testament du docteur Mabuse. Mais, lâassociation du son et de lâimage semble particuliĂšrement fragiliser le personnage qui, dĂšs quâil parle, perd son mystĂšre. 51 Article de Marcel Allain, op. cit. Trahissons-nous la vĂ©ritĂ© en disant quâactuellement ce film sâanalyserait ainsi FantĂŽmas est un homme en noir qui tue la marquise de Langrune sans que lâon sache pourquoi. Il commet dâautres meurtres et se sauve51. 111Voici le rĂ©sumĂ© acerbe de Marcel Allain Ă propos du film de FĂ©jos. Mettant en exergue les ellipses narratives du scĂ©nario, le pĂšre de FantĂŽmas souligne les incohĂ©rences de la version cinĂ©matographique et illustre par cet exemple, cette constatation le film nâa pas dâintrigue, il est seulement constituĂ© dâune juxtaposition dâĂ©pisodes du roman. Cependant, si le scĂ©nario de FantĂŽmas rĂ©vĂšle parfois quelques failles narratives, il pose dâautres questions et notamment celle de lâutilisation de la parole, encore rĂ©cente au cinĂ©ma. En effet, cette version des aventures du bandit masquĂ©, est pionniĂšre, quant Ă lâutilisation de la parole au cinĂ©ma. 112Feuillade, dans sa premiĂšre adaptation muette, Ă©chappe Ă cette nouvelle gageure comment prĂ©server le mystĂšre identitaire dâun personnage, tout en le faisant parler, câest-Ă -dire rĂ©vĂ©ler une partie de lui tout en Ă©tant masquĂ©. Ce paradoxe constitue sans doute la part la plus intĂ©ressante du film de Paul FĂ©jos. Ainsi, câest sa voix qui trahit lâidentitĂ© du criminel et constitue son talon dâAchille ». Dans la premiĂšre partie, il est reconnu par lord Beltham et Sonia Danidoff qui lâidentifient Ă cause des paroles quâil prononce dans le chĂąteau de Langrune. Les propos eux-mĂȘmes trahissent la fragilitĂ© soudain mise Ă jour du malfaiteur LĂąchez-moi ! » sâĂ©crit-il alors le visage recouvert dâune cagoule noire qui ne permet pas de le reconnaĂźtre. Cependant la princesse paraĂźt identifier immĂ©diatement sa voix Vous ! » sâexclame-t-elle avant de perdre connaissance. Lord Beltham, quant Ă lui, mettra plus de temps Ă dĂ©couvrir lâidentitĂ© de FantĂŽmas. Câest lors de la course automobile Ă laquelle il participe quâil reconnaĂźt la voix de lâhomme qui accompagne sa femme, lady Beltham. LâarrivĂ©e du parlant semble donc fragiliser la toute puissance de FantĂŽmas, en lui ĂŽtant sa principale force, son anonymat. Mais il demeure maĂźtre du crime en supplĂ©ant Ă cette faille par sa violence et fait taire ceux-lĂ mĂȘme qui pourraient parler. Il assassine dâabord la princesse puisquâelle lâa reconnu la premiĂšre, puis lord Beltham. Ă dĂ©faut de maĂźtriser la parole, il a au moins le pouvoir de la faire cesser. Serait-ce lĂ un aveu de lâimpuissance du cinĂ©aste Ă une maĂźtrise satisfaisante du son au cinĂ©ma ? 52 FantĂŽmas, op. cit., p. 153. 53 Ibid., p. 154. 54 Ibid. 55 FantĂŽmas, chapitre XII, coup-de-poing », op. cit. 113En effet, il semble bien que Paul FĂ©jos aborde cette problĂ©matique de lâapparition de la dimension sonore, associĂ©e Ă lâimage cinĂ©tique dans son adaptation de FantĂŽmas. Dans leur roman, les deux auteurs Souvestre et Allain font, bien sĂ»r, parler leur personnage principal. Cependant, la virtualitĂ© de reprĂ©sentation qui rĂ©sulte de la lecture dâun texte nâentame pas le mystĂšre identitaire de FantĂŽmas. Ainsi, lors de la rencontre entre la princesse Sonia Danidoff et FantĂŽmas, ce dernier prend-t-il la parole sans crainte. Dieu ! que vous ĂȘtes belle, madame52 ! » sâexclame-t-il, devant le corps dĂ©nudĂ© de la jeune femme qui prend alors son bain. La voix nâapparaĂźt nullement ici, comme un indice de lâidentitĂ© du criminel puisquâelle lui rĂ©pond Qui ĂȘtes-vous ? que voulez-vous ? Fuyez ou jâappelle53⊠» Hardi, le voleur prend mĂȘme plaisir Ă entamer une discussion avec sa victime Ă©pouvantĂ©e Ne soyez donc pas inquiĂšte, conseilla lâinconnu et causons, si vous le voulez bien54 ! » Il se lance ensuite dans un discours grandiloquent sur son statut de cambrioleur, parodiant ainsi les attitudes dâun cambrioleur plus gentleman qui aurait sans doute Ă©pargnĂ© cette longue scĂšne Ă sa victime ArsĂšne Lupin. Car FantĂŽmas est orateur dans les romans de Souvestre et Allain. Souvent, sous couvert dâune identitĂ© tronquĂ©e, il sĂ©duit ses victimes par son habiletĂ© Ă manier le langage qui fait dâailleurs partie de sa panoplie transformationnelle. Ses facultĂ©s protĂ©iformes ne sont pas entravĂ©es dans le texte et confinent souvent au surnaturel, mĂȘme si le genre nâest volontairement pas abordĂ© par les auteurs. FantĂŽmas prend ainsi Ă volontĂ© la voix dâun jeune ou vieil homme, voire mĂȘme dâune femme, imitĂ© par dâautres personnages du roman. Ainsi, Charles Rambert adopte-t-il lâidentitĂ© dâune jeune femme, mademoiselle Jeanne. Ne laissant pas insensible le policier Juve, lui-mĂȘme dissimulĂ© sous le masque dâHenri Verbier, le jeune homme rĂ©ussit le tour de force de contrefaire sa voix au point de duper le commissaire mĂȘme aprĂšs une longue discussion55. Si cette scĂšne dĂ©note un ton humoristique, le comique ressort davantage de la situation finale Juve reçoit un coup de poing de Jeanne-Charles » et rĂ©alise alors que câest un homme, plutĂŽt que de la voix sans doute contrefaite du garçon, dĂ©tail qui nâest nulle part mentionnĂ©. 114La voix nâest donc pas un obstacle Ă lâimagination des deux romanciers, alors quâelle le devient dans lâadaptation cinĂ©matographique de FĂ©jos. Feuillade avait, lui, Ă©chappĂ© Ă cette nouvelle contrainte quâimpose le cinĂ©ma parlant qui inscrit la reprĂ©sentation de lâInsaisissable » dans un plus grand rĂ©alisme. Comme beaucoup de cinĂ©astes de lâĂ©poque, Paul FĂ©jos tĂ©moigne dans un film de la difficultĂ© Ă introduire la parole dans un cinĂ©ma jusque-lĂ muet. FantĂŽmas cristallise ce dĂ©licat moment de transition. Pour lui, la parole devient un piĂšge qui le place Ă la merci de la police. Par sa suprĂ©matie, elle rĂ©duit Ă nĂ©ant tous les effets dâingĂ©niositĂ© du criminel afin de dissimuler son identitĂ©. Ainsi, est-il trahi par son organe vocal, quâil soit en tenue de rat dâhĂŽtel », ou sous lâidentitĂ© de Gurn lors de la course automobile lorsque lord Beltham le reconnaĂźt. Lâutilisation de la parole apparaĂźt donc davantage comme une difficultĂ© supplĂ©mentaire que comme une force, illustrant ici les nombreux revers quâont subis les acteurs, vedettes du cinĂ©ma muet, Ă©galement trahis par leur voix. La difficile tĂąche de la maĂźtrise du son par le cinĂ©aste apparaĂźt Ă©galement symbolisĂ©e par lâexpĂ©rience malheureuse du criminel masquĂ©. En effet, lorsquâil sâĂ©crit lĂąchez-moi ! », il fait preuve dâune maladresse qui confine Ă la naĂŻvetĂ© et tĂ©moigne du manque de maĂźtrise de cette nouvelle dimension sonore de la part de FĂ©jos lui-mĂȘme. Le personnage semble mĂȘme porter en lui les tentations du rĂ©alisateur en supprimant cette parole gĂȘnante. Ainsi exprimerait-il un dĂ©sir inconscient du retour au muet en faisant Ă©trangler Sonia puis supprimer lord Beltham par FantĂŽmas Ă coup silencieux, ironie du sort ! 115Le rapport de la voix Ă lâidentitĂ© apparaĂźt donc particuliĂšrement intĂ©ressant, du point de vue de son traitement cinĂ©matographique, notamment lors de la sĂ©quence de la cabine tĂ©lĂ©phonique dans la troisiĂšme partie du film, mais Ă©galement lors de la sĂ©quence de lâassassinat de la princesse Sonia Danidoff. Cette sĂ©quence dâĂ©tranglement porte essentiellement sur lâutilisation du son, comme nous lâavons dĂ©jĂ soulignĂ©, par le biais de la musique in » du transistor qui vient couvrir les cris de la victime. Cependant, lâutilisation de la parole dans ce passage comme celui de la cabine joue un rĂŽle particulier dans le sens oĂč il sâagit de sa rĂ©appropriation par FantĂŽmas qui entreprend, justement lors de ces scĂšnes, de faire taire ceux qui ont identifiĂ© sa voix et menacent ainsi son anonymat. La scĂšne proprement dite de lâassassinat compte vingt-et-un plans, de lâentrĂ©e de Sonia dans sa chambre Ă lâarrivĂ©e de Juve et ses acolytes. Les mouvements de camĂ©ra sont en majoritĂ© fixes, alors que lâaction se dĂ©roule Ă huis clos dans la suite de la princesse au Palace HĂŽtel. Lâensemble des moyens cinĂ©matographiques et esthĂ©tiques utilisĂ©s semblent davantage rapprocher cette sĂ©quence du cinĂ©ma muet voire du théùtre. Ainsi, peu de paroles sont Ă©changĂ©es et un dĂ©sĂ©quilibre sâinstalle entre la victime, bavarde et suppliante, et son bourreau, quasiment muet. Sans la parole, FantĂŽmas retrouve sa toute puissance. Entravant de son mocassin noir, la porte de la princesse, il prend, dĂšs les premiers plans, possession de lâespace par ses dĂ©placements et ses postures physiques qui supplĂ©ent Ă son silence. VĂȘtu dâun loup noir et dâun costume raffinĂ©, le bandit apparaĂźt ici sous son apparence de dandy pour qui le crime est un art et se pratique sans Ă©tat dâĂąme et avec Ă©lĂ©gance, sur fond de musique classique ! FantĂŽmas renoue ainsi avec ses origines cinĂ©matographiques et semble renforcĂ© par ce retour en arriĂšre. Impassible derriĂšre son masque, il marque sa supĂ©rioritĂ© face Ă Sonia. Homme du muet, voire du théùtre, son jeu se trouve dans sa gestuelle hiĂ©ratique. Il avance lentement vers sa victime, mains tendues comme lors du meurtre prĂ©cĂ©dent, mais ici, nul bruit perturbateur comme la chute dâun vase et le coup dâun revolver qui avaient rĂ©vĂ©lĂ© sa prĂ©sence aux autres occupants du chĂąteau et forcĂ© sa fuite. 116FantĂŽmas semble maintenant maĂźtriser le son et en premier lieu, sa propre parole. En Ă peine quelques mots magnanimes, il accorde quelques minutes de vie supplĂ©mentaires Ă Sonia. Cette derniĂšre, au contraire, paraĂźt ne pas canaliser une parole qui se fait suppliante pour sâachever sur un cri. Mais le systĂšme dâopposition entre les deux personnages sâeffectue Ă©galement par un montage en champ-contrechamp accentuant la supĂ©rioritĂ© du criminel face Ă sa victime affolĂ©e. Lâutilisation dâun filĂ© » partant du regard de la princesse vers la chaussure de lâInsaisissable » introduit dâailleurs, de façon trĂšs cinĂ©matographique, le dĂ©sĂ©quilibre entre Sonia et FantĂŽmas. DĂšs le dĂ©but de la sĂ©quence, le dĂ©cor gĂ©omĂ©trique de la chambre symbolise la duretĂ© et les lignes verticales des linteaux de porte marquent une nette opposition que vient accentuer le choix des couleurs des costumes noir pour FantĂŽmas et blanc pour Sonia. Le cinĂ©aste met donc en place un systĂšme binaire duquel le criminel ressort vainqueur. En faisant taire Sonia dont il dissimule les cris en augmentant le son du transistor, tout en gardant le silence, il fait preuve dâune rĂ©elle maĂźtrise du son, se faisant ainsi le symbole des recherches artistiques de FĂ©jos qui se trouve lui aussi face Ă une volontĂ© de maĂźtrise de lâĂ©lĂ©ment sonore. Sur le plan de lâutilisation de la voix au cinĂ©ma, cette sĂ©quence paraĂźt donc tout Ă fait intĂ©ressante. Cependant, elle se rĂ©vĂšle problĂ©matique quant au thĂšme de lâidentitĂ© du bandit masquĂ© et des difficultĂ©s de reprĂ©sentation pour le cinĂ©aste. En effet, dans un premier temps, Sonia ne reconnaĂźt pas son agresseur Qui ĂȘtes-vous ? » demande-t-elle. Puis, elle semble identifier FantĂŽmas sous le loup et le supplie de lui laisser la vie sauve car elle ne dira rien Ă personne. Comment a-t-elle fini par le reconnaĂźtre ? Le cinĂ©aste ne nous donne aucune explication, dâautant que le bandit masquĂ© ne prononce pas un mot. En fait, câest paradoxalement son masque qui le rĂ©vĂšle et le personnalise, tout en dissimulant son vrai visage aux yeux du public. Il est vrai que, par sa matĂ©rialitĂ© mĂȘme, le cinĂ©ma rend dĂ©licat le problĂšme de reprĂ©sentation, dâincarnation de FantĂŽmas, que les mots avaient laissĂ© Ă lâĂ©tat virtuel. 117Câest ce mĂȘme questionnement autour de la reprĂ©sentation et de lâidentitĂ©, que pose la sĂ©quence de la cabine tĂ©lĂ©phonique, de mĂȘme quâelle tĂ©moigne dâune rĂ©flexion autour de lâutilisation du son au cinĂ©ma. Ce passage, situĂ© au dĂ©but de la troisiĂšme partie du film rejoint, sur de nombreux points, la sĂ©quence Ă©tudiĂ©e prĂ©cĂ©demment. En effet, FantĂŽmas entreprend dây neutraliser le deuxiĂšme tĂ©moin de son identitĂ© lord Beltham. Or, comme pour Sonia Danidoff, il sâagit ici de le faire taire, ce que le criminel parviendra finalement Ă faire un peu plus tard Ă coups de silencieux ! Cependant, si cette scĂšne ne se solde pas par le meurtre de lord Beltham, elle relĂšve de la mĂȘme façon que lors du meurtre de Sonia, une mise en abyme de lâutilisation du matĂ©riau sonore, et plus particuliĂšrement de la voix. Sur le plan diĂ©gĂ©tique, cette sĂ©quence, plus encore que la premiĂšre Ă©tudiĂ©e, associe la problĂ©matique du son et de lâidentitĂ©. En effet, câest afin de rĂ©vĂ©ler qui est FantĂŽmas Ă lâinspecteur Juve que lord Beltham se rend dans une cabine tĂ©lĂ©phonique. La scĂšne est bĂątie sur un montage, qui alterne prises de vue dans la cabine oĂč se trouve Beltham, hors de la cabine oĂč FantĂŽmas lâespionne, et sur le champ de course oĂč le dĂ©part imminent des automobilistes accentue la montĂ©e de la tension. Lord Beltham tĂ©lĂ©phone Ă Juve afin de lui rĂ©vĂ©ler lâidentitĂ© de FantĂŽmas. Le montage permet la crĂ©ation dâun effet dâattente certain et diffĂšre la rĂ©vĂ©lation. Mais la dimension sonore, permet aussi au film dâentrer dans une diachronie, câest-Ă -dire un dĂ©roulement chronologique linĂ©aire, qui permet un jeu sur lâaccĂ©lĂ©ration ou le ralentissement de la perception temporelle. Ă ce sujet, les bruits, hors-champ, des moteurs, occupent un rĂŽle particuliĂšrement important. Ils rappellent ainsi le dĂ©part imminent de la course et placent en parallĂšle deux actions celle de la course automobile qui nâapparaĂźt pas toujours dans le cadre de la camĂ©ra mais demeure prĂ©sente par le son, et celle de la cabine tĂ©lĂ©phonique dans laquelle sâest rendu Beltham. 118Afin de permettre au spectateur de bien situer lâaction, FĂ©jos dĂ©bute sa sĂ©quence par un plan dâensemble sur le dĂ©part Ă venir de la course automobile. Le son in » des bruits de moteurs va fournir une sorte de leitmotiv durant toute la sĂ©quence afin de crĂ©er une tension dramatique car lord Beltham doit participer Ă ce dĂ©part, il dispose donc de peu de temps pour transmettre son information de derniĂšre minute Ă Juve il a vu le visage dĂ©couvert du plus grand criminel qui, accompagnĂ© de lady Beltham, est venu assister Ă la course. Surtout, il lâa reconnu Ă sa voix lorsque FantĂŽmas, sans doute choquĂ© par la familiaritĂ© de Beltham Ă lui serrer vigoureusement la main sâest Ă©criĂ© Mais lĂąchez-moi ! », les mĂȘmes mots que lors de la scĂšne de Langrune. Comme lors de la sĂ©quence de lâassassinat de Sonia, on mesure la fragilitĂ© du scĂ©nario, voire sa maladresse, car la rĂ©action de lâhomme paraĂźt excessive, voire artificielle au regard de la situation. Ce nâest cependant pas sa voix qui confĂšre son pouvoir horrifique Ă FantĂŽmas. Comme MĂ©duse, il semble possĂ©der un regard qui condamne Ă mort ceux qui le voit tel quâil est. De cette malĂ©diction, le spectateur demeure protĂ©gĂ© puisque le plan durant lequel lord Beltham identifie lâInsaisissable » le prĂ©sente de dos au public ! Cette rĂ©vĂ©lation, quasi divinatoire, sur lâidentitĂ© de ce nouveau ProtĂ©e, sâeffectue cependant par des mĂ©dias modernes au niveau diĂ©gĂ©tique, le tĂ©lĂ©phone et au niveau cinĂ©matographique la parole Ă lâĂ©cran. Ă lâinstar de la sĂ©quence opposant Sonia Ă FantĂŽmas, celle-ci instaure un dĂ©sĂ©quilibre oĂč Beltham occupe le rĂŽle de la princesse non comme victime immĂ©diate, car il ne se sait pas encore menacĂ©, mais comme celui qui parle et, par lĂ mĂȘme, exprime sa fragilitĂ©. De fait, la parole apparaĂźt davantage comme un Ă©lĂ©ment dâinstabilitĂ©, de faille quâune force. Elle tĂ©moigne de la peur des convives de la marquise de Langrune puis de celle de Sonia et de Beltham oĂč elle trahit lâidentitĂ© de FantĂŽmas. Il nây a guĂšre que Juve, qui par ses discours logiques afin de rĂ©soudre son enquĂȘte, semble offrir un exemple de parole ordonnatrice et rassurante. 119FantĂŽmas, quant Ă lui, prĂ©fĂšre ici encore le silence, Ă la logorrhĂ©e et retrouve son aura malĂ©fique. En effet, silencieux, il devient comme invisible, du moins pour lord Beltham qui, dissimulĂ© derriĂšre la vitre opaque de la cabine, ne peut le percevoir. Il reprend aussi le pouvoir sur son adversaire en maĂźtrisant une situation dont lâautre est une victime inconsciente. En volant » les propos de Beltham Ă travers la vitre de la cabine, FantĂŽmas se rĂ©approprie ainsi, le contrĂŽle de la parole Ă©mise en Ă©liminant les bavards. Cette maĂźtrise sâoppose Ă la nervositĂ© de Beltham, perceptible Ă la fois par son comportement, mais aussi par son ton. Celui-ci se trouve dâailleurs mis en exergue par la situation phonique. En effet, en lâabsence de lâinterlocuteur, dont on nâentend pas la voix, lâattention du spectateur se concentre sur celle du locuteur. Or, il sâagit dâune voix tendue, nerveuse, qui contraste avec lâattitude calme de FantĂŽmas. 120Le bandit symbolise le dĂ©sir secret dâun retour au muet. Cependant, FĂ©jos fait Ă©galement preuve dâune inventivitĂ© Ă propos de la prise de son, notamment lorsquâil alterne le point dâĂ©coute de la voix de Beltham. TantĂŽt Ă lâintĂ©rieur de la cabine, les propos sont tout Ă fait audibles, tantĂŽt Ă lâextĂ©rieur, ils deviennent moins nets et tĂ©moignent, Ă la façon dâune camĂ©ra subjective, des perceptions de FantĂŽmas, tout en mĂ©nageant un suspense sur le contenu du message. Cette technique fait Ă©cho Ă dâautres essais des cinĂ©astes sur le son notamment la prise de son derriĂšre une porte fermĂ©e que lâon retrouve aussi dans les premiĂšres sĂ©quences du film de Paul FĂ©jos, alors que Firmain, le domestique du chĂąteau de Langrune, surprend une conversation entre Charles Rambert et son pĂšre⊠Ainsi, lors de cette sĂ©quence, FantĂŽmas tĂ©moigne-t-il dâune rĂ©appropriation de ses pouvoirs et de sa puissance par une maĂźtrise de la parole, alors que le cinĂ©aste entend lui aussi utiliser cette nouvelle dimension qui sâoffre au cinĂ©ma, Ă bon escient. 121En conclusion de ces rĂ©flexions autour du son dans FantĂŽmas, nous pouvons remarquer quâune rĂ©flexion sâĂ©tablit sur lâutilisation dĂ©licate de ce nouvel Ă©lĂ©ment qui vient bouleverser les codes du cinĂ©ma muet, et que FantĂŽmas, en temps que matĂ©riau mythique, sâen fait le symbole, oserions-nous dire le porte-parole ? Par le mĂ©lange, sorte de pot pourri » de genres Ă succĂšs, le cinĂ©aste semble accumuler sans vĂ©ritablement les articuler, des Ă©lĂ©ments hĂ©tĂ©rogĂšnes sans grand souci de cohĂ©rence diĂ©gĂ©tique ou stylistique, ce que lui reproche Marcel Allain dans son article Pas dâaccord avec Paul FĂ©jos ! ». En ce sens, cette adaptation sâinscrit dans un cinĂ©ma populaire, dont la notion mĂȘme Ă©merge dans les annĂ©es trente, avec la naissance des cinĂ©-clubs et des critiques cinĂ©matographiques a contrario dâun cinĂ©ma dâauteur. M. FantĂŽmas, 280 000e chapitre dâErnst Moerman 56 Voir fiche technique du film dans la filmographie. 122M. FantĂŽmas, 280 000e chapitre56 est un film muet en noir et blanc, le scĂ©nario est datĂ© du mois dâavril 1937 et dĂ©posĂ© Ă la CinĂ©mathĂšque Royale de Belgique ainsi quâune copie du film. Ce document comporte 9 feuillets et prĂ©voit 98 plans et 35 intertitres. Le film dure vingt minutes. Le gĂ©nĂ©rique annonce Les films Hagen-Tronje prĂ©sentent un film surrĂ©aliste dâErnst Moerman âM. FantĂŽmasâ. » Notons que le nom Hagen-Tronje est un pseudonyme qui dissimule Moerman lui-mĂȘme. La direction artistique est assurĂ©e par E. Vantonderen, les prises de vue par R. et N. Vanpeperstraete. Trudi Vantonderen joue le rĂŽle dâElvire et Jean-Michel Smet le pĂšre de Johnny Hallyday interprĂšte M. FantĂŽmas. FantĂŽmas apparaĂźt chez Moerman comme un avatar de Don Juan qui court le monde Ă la poursuite de la femme quâil aime Elvire. Ă lâinstar de son avatar, FantĂŽmas enlĂšve la jeune femme dâun couvent et dĂ©fie lâordre instituĂ©. Il est dĂ©jĂ responsable de 279 999 crimes dont un panneau narratif nous indique quâils ont eu lieu dans des Ă©pisodes prĂ©cĂ©dents. Dans une crise de dĂ©sespoir il finit par se constituer prisonnier. Finalement, ce nâest pas pour exactions quâil sera condamnĂ© Ă mort, mais pour outrage aux bonnes mĆurs. 57 Propos dâAndrĂ© Breton, Second Manifeste du SurrĂ©alisme, 1930, in Le SurrĂ©alisme au cinĂ©ma, Kyrou... 123LâintĂ©rĂȘt des surrĂ©alistes pour FantĂŽmas dĂ©passe le cadre de lâadaptation cinĂ©matographique de ses aventures par Moerman comme nous le verrons dans notre partie sur la littĂ©rature. Moerman lui-mĂȘme Ă©crit des poĂšmes sur lâInsaisissable » quâil estime ĂȘtre son double. Mais son film traduit Ă©galement la principale source dâinspiration des artistes surrĂ©alistes. Certes, des volumes de Souvestre et Allain sont prĂ©sents Ă la centrale surrĂ©aliste. Cependant, ce sont surtout les films de Louis Feuillade qui inspirent Moerman, Aragon et Breton. Ce dernier Ă©nonce dâailleurs les pouvoirs de ce nouvel art dans le Second Manifeste du SurrĂ©alisme Le cinĂ©ma atteint le point de lâesprit dâoĂč la vie et la mort, le rĂ©el et lâimaginaire, le passĂ© et le futur, le communicable et lâincommunicable, le haut et le bas cessent dâĂȘtre perçus contradictoirement57. » En rĂ©sumĂ©, le cinĂ©ma est surrĂ©aliste et les FantĂŽmas » de Louis Feuillade, oĂč les rues de Paris au rĂ©alisme renforcĂ© par lâillusion rĂ©fĂ©rentielle de lâimage analogique deviennent le dĂ©cor dâĂ©vĂ©nements irrationnels, sont le spectacle mĂȘme du projet surrĂ©aliste. Biographie dâErnst Moerman 124Ernst Moerman est nĂ© Ă Ixelles le 12 mars 1897. Fils dâun commandant dâinfanterie, celui pour qui FantĂŽmas constituait un vĂ©ritable modĂšle Ă suivre, se distingue par son insoumission. Il est renvoyĂ© de lâĂ©cole communale de Namur, mis Ă pied de lâĂcole des Cadets de la mĂȘme ville. En 1913, il sâengage Ă bord du navire-Ă©cole du gouvernement belge, Ă bord duquel il dĂ©couvre lâAustralie, lâAmĂ©rique du Sud, Sainte-HĂ©lĂšne⊠à lâĂąge de seize ans. ArrĂȘtĂ© en 1914 par les Hollandais sur lâEscaut, il est internĂ© pendant la durĂ©e de la guerre. AprĂšs lâarmistice, pour Ă©viter le service de marin, il sâinscrit Ă la facultĂ© de droit de lâULB. Avec Robert Goffin, Alex Salkin, RenĂ© Purnal, Marcel Leborne, les frĂšres Stoclets et dâautres, il crĂ©e un orchestre de jazz amateur, le doctors Mysterious Six ». Il collabore aussi avec de nombreuses revues La Lanterne sourde, Music, Le Rouge et Le Noir, Le Journal des PoĂštes, Ecrits du Nord, et plus tard, Les poĂštes de la Rue des Sols. Professeur Ă lâAthĂ©nĂ©e de Louvain oĂč lui-mĂȘme connut une carriĂšre dâĂ©lĂšve perturbateur, il rejoint en 1923 le barreau de Bruxelles. Mais, assez vite, sa santĂ© se dĂ©grade, et il perd successivement sa sĆur, son pĂšre et sa mĂšre. Devenu orphelin, il se rĂ©fugie dans la poĂ©sie de ses amis Purnal, Odilon-Jean PĂ©rier, Charles Plisnier. De son cĂŽtĂ©, il commence Ă rĂ©diger des piĂšces de théùtre Le Mari Sarcastique, en un acte, publiĂ© aux Ă©ditions de la Salamande. Ami et grand admirateur de Jean Cocteau, Moerman lit Opium avec passion, peut-ĂȘtre est-ce dans ces pages quâil dĂ©couvre une rĂ©fĂ©rence au personnage de FantĂŽmas dont il va faire son avatar poĂ©tique. 125Ernst Moerman partage alors son temps entre le barreau, les boĂźtes » de jazz et les femmes. Il annonce un autre personnage fictionnel, double de FantĂŽmas Clappique, lâantiquaire dandy, lui aussi gentleman dĂ©moralisateur », comme se surnommait Moerman, de La Condition humaine dâAndrĂ© Malraux. Dans les annĂ©es trente, il rencontre Eluard et le SurrĂ©alisme. En 1933, Ernst Moerman publie FantĂŽmas 33 dans Les Cahiers du Journal des PoĂštes. En 1935, il publie Vie imaginaire de JĂ©sus Christ aux Ă©ditions CorrĂȘa et en 1937, 37°5, Ă nouveau dans Les Cahiers du Journal des PoĂštes. En 1936, le Théùtre des Arts crĂ©e au Trou Vert, salle Barcelone, Ă Bruxelles, Tristan et Yseult, piĂšce en trois actes. Parmi les accessoires du dĂ©cor du deuxiĂšme acte figure un tableau de Magritte reprĂ©sentant un ciel en construction. En 1937, Moerman prĂ©sente au cinĂ©ma M. FantĂŽmas, 280 000e chapitre que Paul Eluard nâhĂ©site pas Ă comparer au Chien Andalou, autre film Ă lâesthĂ©tique surrĂ©aliste. Victime de fortes fiĂšvres quâil Ă©voque dans son recueil 37°5, le poĂšte sâĂ©teint le 12 fĂ©vrier 1944. Auteur inclassable, Ă lâhumour infaillible, il a parfois suivi la voie du SurrĂ©alisme, mais il est Ă©galement restĂ© autonome dans sa dĂ©marche artistique se nourrissant des courants et mouvements qui lâintĂ©ressaient mais conservant son libre arbitre. Ersnt Moerman et le cinĂ©ma 126FantĂŽmas emprunte, au cours de sa carriĂšre cinĂ©matographique, deux voies diffĂ©rentes celle dâun cinĂ©ma populaire qui sâadresse au plus grand nombre et celle du cinĂ©ma dâauteur qui rĂ©flĂ©chit et expĂ©rimente au risque de dĂ©plaire au public. La diffĂ©rence entre ces deux axes nâapparaĂźt cependant pas dĂšs la naissance du cinĂ©matographe. 58 Dans les salles populaires, le cinĂ©ma populaire », article de Daniel Serceau, in Le cinĂ©ma du sa ... En terme de sociologie de lâart, la littĂ©rature populaire est une antithĂšse de la littĂ©rature aristocratique, faite de bon goĂ»t, de raffinement psychologique, voire dâhumanisme. Mais la ligne de partage nâest pas si nette quâil le paraĂźt. Il est des formes, des Ă©tats, des pans entiers de la littĂ©rature qui ont une origine populaire [âŠ]58. 127Cette rĂ©flexion entamĂ©e par Daniel Serceau dans un article sur le cinĂ©ma populaire rend compte de la difficultĂ© Ă dĂ©finir lâart populaire. Les propos ici tenus sur le concept dĂ©licat de littĂ©rature populaire valent Ă©galement pour le cinĂ©ma. Pendant longtemps en effet, il sâest qualifiĂ© sans distinction dans ses productions, dâ art populaire ». DiffusĂ© dans les baraques foraines, il touche en effet un public que lâon peut qualifier de peuple ou populaire. Le terme sâadresse donc ici au public visĂ© et en ce sens le cinĂ©ma des baraques foraines trouve une rĂ©surgence dans les cinĂ©mas de quartier frĂ©quentĂ©s par ces couches de la population que lâon dĂ©signe du mĂȘme mot. Cependant, lĂ aussi, la dĂ©finition sâavĂšre vacillante, et, lĂ aussi, les niveaux culturels et Ă©conomiques se mĂ©langent. 128Une autre approche consiste Ă mesurer non pas le public visĂ© mais le nombre de spectateurs pour qualifier un film de populaire ». Lâadjectif se confond alors avec le substantif de popularitĂ© qui peut recouvrir des rĂ©alitĂ©s de productions proches de la littĂ©rature de grande consommation » appelĂ©e en son temps elle aussi littĂ©rature populaire. Ici, le film se fait objet mercantile, rĂ©alisĂ© avant tout dans le but de sĂ©duire un plus grand nombre, au mĂ©pris de partis pris esthĂ©tiques, idĂ©ologiques, narratifs. Le cinĂ©aste sâefface devant lâobjet filmique. Participant aux rouages de cette Ă©conomie cinĂ©matographique, les salles dans lesquelles sont projetĂ©s les films jouent un rĂŽle prĂ©pondĂ©rant. Des annĂ©es trente aux annĂ©es cinquante, elles remplacent mĂȘme les théùtres dans leur fonction sociale et adoptent parfois leur architecture Ă lâitalienne avec trois niveaux, les balcons, les loges et le parterre Ă des prix diffĂ©rents. Chaque film sort dans une ou plusieurs salles prĂ©cises. Ainsi, le film de Paul FĂ©jos est-il projetĂ© au Gaumont-Palace, comme ceux de Louis Feuillade avant lui. Les salles choisies, notamment le Gaumont-Palace, prennent activement part au succĂšs des films. Leur emplacement est souvent privilĂ©giĂ©. Ils ont une grande capacitĂ© dâaccueil, dans des conditions luxueuses. Mais il existe aussi des salles de deuxiĂšme, voire de troisiĂšme catĂ©gorie qui proposent des places moins chĂšres. Le public, qui ne connaĂźt pas encore la tĂ©lĂ©vision, se rend quotidiennement dans ces salles oĂč sâorganisent de vĂ©ritables pratiques rituelles mĂȘme jour, mĂȘme heure, mĂȘme place. Divertissement rĂ©current, le cinĂ©ma perpĂ©tue une tradition orale sĂ©culaire, celle du conte puis des rĂ©cits radiophoniques pour un public qui nâa pas toujours accĂšs facilement Ă la culture de lâĂ©crit. Et câest sans doute cette caractĂ©ristique qui caractĂ©rise le mieux le cinĂ©ma dans sa dimension populaire la transmission orale. 129Les artistes surrĂ©alistes ont Ă©tĂ© particuliĂšrement sensibles Ă cet accĂšs direct Ă lâimaginaire, voire Ă lâinconscient, que permettait le cinĂ©matographe, Ă la fois dans son esthĂ©tique et dans sa pratique sociale collective. Ado Kyrou, dans son livre intitulĂ© Le SurrĂ©alisme au cinĂ©ma explique mĂȘme que 59 Kyrou Ado, Le SurrĂ©alisme au cinĂ©ma, op. cit., p. 9. [Le cinĂ©ma] peut et doit ĂȘtre le meilleur tremplin dâoĂč le monde moderne plongera dans les eaux magnĂ©tiques et brillamment noires du subconscient, de la poĂ©sie, du rĂȘve. Le cinĂ©ma est dâessence surrĂ©aliste. Les rĂȘves du dormeur perdent leur nature de rĂȘve tel que le considĂšrent les tenants du vĂ©risme pour se muer devant nos yeux Ă©merveillĂ©s en rĂ©alitĂ©. Cette rĂ©alitĂ© est enrichie par tout son contenu latent, elle devient absolue, surrĂ©elle59. 60 Moerman Ernst, M. FantĂŽmas », in Le Rouge et le Noir, numĂ©ro spĂ©cial du 29 novembre 1937, consul ... 61 Ibid. 62 Ibid. 63 Propos dâAndrĂ© Breton, Second Manifeste du SurrĂ©alisme in Le SurrĂ©alisme au cinĂ©ma Kyrou Ado, op. ... 64 Moerman Ernst, M. FantĂŽmas », op. cit., p. 225. 130Cependant, ils utilisent ce mĂ©dium comme un support expĂ©rimental et tĂ©moignent avant tout dâune recherche artistique et non dâune dĂ©marche commerciale. Pourtant, le cinĂ©ma semble constituer, aux yeux de certains artistes surrĂ©alistes, un nouveau moyen de toucher le public. Dans un article pour la revue Le Rouge et le Noir, Moerman Ă©crit Il y a de nombreuses annĂ©es dĂ©jĂ que le poĂšme, et, en gĂ©nĂ©ral, la chose Ă©crite ont cessĂ© dâĂȘtre les messagers Ă©coutĂ©s [âŠ]60. » Conscient du manque dâintĂ©rĂȘt du public pour la poĂ©sie Ă©crite, Ernst Moerman, se demande alors si prĂ©sentĂ©e sous une autre forme, elle ne rĂ©ussirait pas mieux [âŠ]61 ? ». Lâartiste belge, ami du peintre RenĂ© Magritte, lui aussi grand admirateur de FantĂŽmas, explique alors comment lâimage cinĂ©matographique pourrait venir remplacer le vers poĂ©tique Les yeux qui voient le film ne sont pas les mĂȘmes que ceux qui parcourent distraitement un poĂšme ; ils sont plus attentifs, plus Ă©veillĂ©s, plus sensibles62. » Lâartiste belge nâest pas le seul Ă sâintĂ©resser au cinĂ©matographe comme nouveau moyen dâexpression poĂ©tique. Il faut dire que dĂšs les dĂ©buts du cinĂ©ma, notamment avec MĂ©liĂšs, le contenu manifeste de la vie est pour la premiĂšre fois mis en spectacle et sa reprĂ©sentation dĂ©voile une surrĂ©alitĂ© Ă laquelle le public adhĂšre, grĂące Ă la magie du montage. Le voyage dans la lune devient possible, le cinĂ©ma de MĂ©liĂšs fait disparaĂźtre et rĂ©apparaĂźtre des personnages en chair et en os, la pellicule devient un poĂšme irrĂ©el oĂč les fondus enchaĂźnĂ©s remplacent subtilement la rime littĂ©raire par le rythme du SeptiĂšme Art. La camĂ©ra peut dĂ©sormais tout dire et montrer, elle atteint le point de lâesprit dâoĂč la vie et la mort, le rĂ©el et lâimaginaire, le passĂ© et le futur, le communicable et lâincommunicable, le haut et le bas cessent dâĂȘtre perçus contradictoirement63 » car selon Moerman Les ĂȘtres ne sont pas las des prodiges et du merveilleux [âŠ]64. » Mais lâimage cinĂ©matographique permet le rapprochement entre le rĂ©el et le surrĂ©el. Or FantĂŽmas apparaĂźt comme un sujet prĂ©destinĂ© pour la poĂ©sie selon lâartiste qui sâinscrit ici dans la mouvance surrĂ©aliste. Il tĂ©moigne dâailleurs de son intĂ©rĂȘt poĂ©tique pour le GĂ©nie du crime » dans un recueil de poĂ©sie qui lui est dĂ©diĂ© FantĂŽmas 33, rĂ©digĂ© en 1933 et que nous Ă©tudierons dans une troisiĂšme partie consacrĂ©e Ă la littĂ©rature. En effet, le bandit masquĂ© renvoie le poĂšte Ă une source dâinspiration originelle, prisĂ©e des surrĂ©alistes celle de lâenfance. M. FantĂŽmas 131La source dâinspiration de Moerman est double. Le cinĂ©aste se rĂ©fĂšre Ă la fois aux romans de Souvestre et Allain et aux films de Louis Feuillade. Dans son article paru dans Le Rouge et le noir en prĂ©lude Ă la premiĂšre » de FantĂŽmas le 12 octobre 1937, il se rappelle ses Ă©mois de jeune lecteur des fabuleuses aventures de lâInsaisissable » 65 Notons que la sĂ©rie comporte 32 volumes jusquâen 1913 puis viennent sâajouter dĂšs 1919 dâautres av ... 66 Moerman Ernst, M. FantĂŽmas », op. cit., p. 126. Jâai conservĂ© de la lecture des 3565 volumes de FantĂŽmas, ce souvenir obsĂ©dant et diffus que lâon garde parfois dâun rĂȘve, dâune Ă©popĂ©e plus irrĂ©elle que rĂ©elle, dâun monde oĂč rien nâest impossible, oĂč le miracle est le plus court chemin de notre inquiĂ©tude au mystĂšre, de ce monde oĂč tout nie la rĂ©alitĂ©, la vraisemblance, la pesanteur, lâĂ©quilibre, et en lequel se rĂ©fugient ceux Ă qui tant de lois donnent la nausĂ©e66. 132Le cinĂ©aste reprend Ă©galement des situations narratives des romans initiaux dans son scĂ©nario, notamment lâenlĂšvement de lady Beltham, qui sâest rĂ©fugiĂ©e dans un couvent par le MaĂźtre du crime ». Cet Ă©pisode tirĂ© de Juve contre FantĂŽmas illustre, dans le roman, la cruautĂ© de FantĂŽmas nâhĂ©sitant pas Ă torturer lady Beltham en lâenlevant du couvent oĂč elle avait voulu Ă©chapper Ă son pouvoir de sĂ©duction malĂ©fique. Le message de Souvestre et Allain nâest nullement anticlĂ©rical, les auteurs de romans populaires visant au contraire au consensus le plus large. Lâacte de FantĂŽmas nâest lĂ que pour lâinscrire dans une confrontation manichĂ©enne et pour illustrer sa toute puissance. Cependant, la dimension anarchiste et anticlĂ©ricale de son acte affleure. Les adaptions de Feuillade Ă©vitaient par lâautocensure, la nature libertaire de FantĂŽmas, le cinĂ©ma surrĂ©aliste de Moerman, lui, la rĂ©vĂšle. 133Si M. FantĂŽmas affiche des intentions parodiques, il est surtout extrĂȘmement irrĂ©vĂ©rencieux et franchement anticlĂ©rical, Ă lâimage de son double, Don Juan. La premiĂšre sĂ©quence place ainsi lâaction dans un dĂ©cor monacal, sans doute le cloĂźtre de Nivelles. Les religieuses vont et viennent entiĂšrement dĂ©vouĂ©es Ă leur vie contemplative. Pourtant, celle qui ouvre la porte du confessionnal, aperçoit un abbĂ© qui se maquille et dont la soutane relevĂ©e jusquâĂ la ceinture, laisse voir des sous-vĂȘtements fĂ©minins. Suit un intertitre qui signale Le coupable ? â FantĂŽmas, toujours lui ! » Dans la mouvance des idĂ©es rĂ©volutionnaires des surrĂ©alistes, Moerman prolonge, au cinĂ©ma, des idĂ©es quâil dĂ©veloppait aussi en poĂ©sie, notamment avec son recueil intitulĂ© Vie imaginaire de JĂ©sus Christ. Mais, au-delĂ de la provocation destinĂ©e Ă choquer un public bourgeois et du canular cinĂ©matographique qui montre un chien dans le rĂŽle dâun policier ayant du flair, il faut voir dans ce film une volontĂ© de crĂ©ation poĂ©tique que Moerman emprunte Ă Feuillade, et nourrit des thĂ©ories esthĂ©tiques surrĂ©alistes. 134Grand admirateur de lâhomme aux cent visages », Moerman est sans doute lâartiste dâinspiration surrĂ©aliste qui a le plus dĂ©veloppĂ© le traitement du mythe. 135Parisienne dâĂdition, entre avril et mai 1926, FantĂŽmas roi des receleurs, de mai Ă juillet 1926, FantĂŽmas en danger, de juillet Ă septembre 1926, FantĂŽmas prend sa revanche, de septembre Ă novembre 1926, FantĂŽmas attaque Fandor, de novembre Ă dĂ©cembre 1926. Lorsquâil cite ce chiffre, Moerman fait-il une erreur de mĂ©moire ou inclut-il les textes dâAllain ? Nous pensons plutĂŽt Ă une erreur, Ă©tant donnĂ© quâil nâĂ©tablit par de distinction entre les romans et les feuilletons. 67 Ibid. 136Tout dâabord par le biais de la poĂ©sie comme nous lâavons dĂ©jĂ soulignĂ©, puis par le mĂ©dium cinĂ©matographique. Il qualifie dâailleurs FantĂŽmas de miracle, et sâen sert afin de mettre en Ćuvre ses rĂ©flexions sur le passage de lâimage poĂ©tique Ă lâimage cinĂ©matographique. En composant le scĂ©nario de son film, il souhaite renouer avec cette rĂ©alitĂ© surnaturelle qui renvoie, par bien des aspects, au RĂ©alisme merveilleux » des films de feuillade. De fait, le cinĂ©aste se rapproche du directeur artistique de la sociĂ©tĂ© Gaumont. Dans un premier temps, le choix du retour au muet Ă©tablit un lien Ă©troit avec les premiĂšres versions sans paroles de Feuillade. Le cinĂ©aste belge se justifie sur ses choix artistiques par un manque de moyens qui lâa amenĂ© Ă tourner des scĂšnes en plein air et en version muette. Le titre du film apparaĂźt Ă©galement comme un clin dâĆil ironique au format feuilletonesque des films de Feuillade, qui en usa notamment dans Les Vampires et bien dâautres Ćuvres. De mĂȘme, les nombreux plans fixes du film de Moerman apparaissent comme des rĂ©fĂ©rences Ă la camĂ©ra fixe des dĂ©buts du cinĂ©ma. Le film est tournĂ© en dĂ©cor naturel, notamment les dunes et la plage. On retrouve ici, une des marques du cinĂ©ma feuilladien, rĂ©alisĂ© lui aussi en dĂ©cors naturels, ce qui Ă©tait nouveau Ă lâĂ©poque. Cependant, Moerman explique Ă©galement que ses choix, dictĂ©s par des contingences Ă©conomiques, suivent aussi des orientations artistiques. Ainsi, afin de renouer avec la dimension onirique des textes, le rĂ©alisateur cherche Ă tout dĂ©personnaliser afin que les acteurs adoptent le mĂȘme naturel que les objets qui les entourent. Nous nous sommes attachĂ©s Ă rĂ©primer chez les acteurs la virtuositĂ© individuelle, toute vellĂ©itĂ© de jeu67 », explique-t-il. Ces prĂ©cisions sur le jeu des acteurs rappellent les recherches de Feuillade, afin dâimposer Ă sa troupe un jeu plus naturel et Ă©loignĂ© du jeu plus appuyĂ© des acteurs de théùtre qui ne convient plus aux plans rapprochĂ©s de la camĂ©ra. Comme Louis Feuillade en son temps, Moerman sait dĂ©tourner des problĂšmes financiers au profit de la crĂ©ation. 137En reprenant une adaptation du personnage de FantĂŽmas, Moerman sâinscrit dans la mythologie moderne des surrĂ©alistes. Ceux-ci, Ă lâinstar de Louis Aragon, voient en FantĂŽmas Ă la fois une incarnation du systĂšme dâinversion des valeurs sociales et le maĂźtre des clefs de la psychĂ© humaine. Ainsi, le film dâErnst Moerman apparaĂźt comme une parodie Ă la fois des aventures de FantĂŽmas et de Don Juan. Mais au-delĂ de la pochade surrĂ©aliste, il faut voir dans cette association entre deux mythes lâun paralittĂ©raire et lâautre littĂ©raire, des significations plus profondes. Tout dâabord, nous remarquons le goĂ»t de la transgression des systĂšmes de valeurs sur le plan artistique. En effet, en rassemblant Don Juan et FantĂŽmas, Moerman traduit la quĂȘte surrĂ©aliste de dĂ©passement des clivages qui Ă©loignent la littĂ©rature populaire et la littĂ©rature institutionnelle. FantĂŽmas devient une rĂ©fĂ©rence aussi importante que Don Juan dont il possĂšde les mĂȘmes qualitĂ©s subversives. La dimension libertaire du bandit masquĂ© se trouve ici mise en valeur. Cela dĂ©passe cependant le cadre de la provocation gratuite. Au contraire, FantĂŽmas se fait porteur de la rĂ©volte surrĂ©aliste contre des principes sociaux que ces artistes nâacceptent pas, quâil sâagisse de religion, de sexualitĂ©, de justice. Si le film de Moerman sâinscrit dans des thĂ©matiques surrĂ©alistes, il adopte aussi une esthĂ©tique qui leur est propre. On peut tout dâabord remarquer lâinfluence dâun de ses amis, autre admirateur de FantĂŽmas, Magritte, sur la composition de ses images cinĂ©matographiques. En effet, les plans de la sĂ©quence qui rĂ©unit Elvire et FantĂŽmas sur la plage rappellent le tableau du peintre belge LâHomme du large rĂ©alisĂ© en 1927. Non seulement le cadre spatial est identique, mais les objets, Ă©lĂ©ments sommaires dâun dĂ©cor qui pourrait ĂȘtre un salon bourgeois, renvoient Ă lâutilisation des accessoires par Moerman. Des Ă©lĂ©ments Ă©voquant un dĂ©cor embryonnaire sont ainsi Ă©parpillĂ©s sur la plage oĂč se promĂšnent Elvire et FantĂŽmas. Lâutilisation de lâobjet rejoint ici la rencontre dâun parapluie et dâune machine Ă coudre, sur une table de dissection. selon lâimage de LautrĂ©amont. Ernst Moerman explique plus prĂ©cisĂ©ment son intention dans la revue Le Rouge et le noir 68 Moerman Ernst, M. FantĂŽmas », op. cit., p. 226. En composant le scĂ©nario de M. FantĂŽmas » câest avec ce monde recréé que jâai tentĂ© dâĂ©tablir une communication ; il y rĂšgne une rĂ©alitĂ© surnaturelle oĂč chaque objet, devenu visible, a trouvĂ© sa vraie lumiĂšre, son Ă©clairage vital, pendant que chaque objet qui lâentoure, confrontĂ© soudain avec lui, dĂ©pouillĂ© de la housse que des siĂšcles dâhabitudes ont dĂ©posĂ©e sur lui, cesse dâĂȘtre invisible pour nous rĂ©vĂ©ler sa beautĂ© mĂ©connue68. 69 Blanco M. R., Luis Buñel, Paris BiFi, 2000, p. 201, propos de Robert Desnos, in Le Merle, 28 jui ... 138FantĂŽmas lui-mĂȘme, apparaĂźt comme crĂ©ateur dâune surprise esthĂ©tique qui concourt Ă crĂ©er la beautĂ© surrĂ©aliste. Le cinĂ©ma permet Ă lâartiste dâaborder diffĂ©remment lâimage poĂ©tique. La surprise ne naĂźt pas de lâhypallage, de lâoxymore ou de toute autre association surprenante de termes. Elle provient du rapprochement dans le champ de la camĂ©ra, dâĂ©lĂ©ments inattendus. Ce concept esthĂ©tique laisse ainsi libre cours Ă lâexploration des rĂȘves et des fantasmes. Le prĂȘtre en sous-vĂȘtements en est une illustration, de mĂȘme que la nuditĂ© de lady Beltham sur la plage associĂ©e Ă lâinterdit sexuel qui est symbolisĂ© par sa coiffe de religieuse. Mais la dichotomie entre le bas organique et le haut intellectuel est dĂ©passĂ©e par le plan qui montre lady Beltham libre aux bras de FantĂŽmas. Le cinĂ©ma de Moerman tend ainsi, comme le prĂ©conisait le cinĂ©aste lui-mĂȘme, Ă dĂ©passer les contradictions dâun esprit rationnel et Ă se placer sur un autre plan onirique et inconscient, oĂč ces clivages nâexistent pas [âŠ] le SurrĂ©alisme est une baguette magique qui transforme en merveille tout ce quâelle touche. » Les surrĂ©alistes pratiquaient la dĂ©formation comme les peintres de la Renaissance avaient pu le faire avec les anamorphoses. Hans Holbein le jeune, avec le portrait des Ambassadeurs en 1533, se servait de la distorsion pour dire que nous ne faisons quâapercevoir lâapparence des choses. La tĂȘte de mort ovalisĂ©e et dĂ©formĂ©e, situĂ©e au-dessous des trois personnages, suggĂšre la fragilitĂ© de lâexistence le SurrĂ©alisme avait dĂ©jĂ fait ses premiers pas⊠Les tableaux de Dali exhibent souvent des pendules lascives, ramollies et Ă©tirĂ©es qui Ă©pousent le relief on pensera Ă La persistance de la mĂ©moire en 1931 ou bien Ă La dissolution de la persistance de la mĂ©moire en 1954. Câest une vĂ©ritable forme dâanĂ©antissement par lâapplication particuliĂšre des lois de la gĂ©omĂ©trie. Les surrĂ©alistes nous obligent Ă percevoir le monde sous lâangle dâun visuel atypique. Robert Desnos dira Ă propos dâUn chien andalou Je ne connais aucun film qui agisse directement sur le spectateur, qui soit fait pour lui, qui entre en conversation, en rapports intimes avec lui69. » Ce visuel permet une communication privilĂ©giĂ©e avec le rĂ©el en le sublimant afin de soulever des interrogations chez celui qui souhaiterait comprendre. 70 Cocteau Jean, Entretiens sur le cinĂ©matographe, Saint-Amand, Pierre Belfond, 1973, p. 13. 139Les surrĂ©alistes ne cherchent pas Ă travers le lecteur ou le spectateur des significations, lĂ oĂč il nây en a pas. Jean Cocteau suggĂšre lâidĂ©e suivante Jâestime que le cinĂ©matographe est une arme puissante pour projeter la pensĂ©e, mĂȘme dans une foule qui sây refuse70. » Il ne sâagit pas dâune pensĂ©e rationnelle mais dâun compromis entre le rĂ©el et lâirrĂ©el. En cela, le cinĂ©ma surrĂ©aliste sâĂ©loigne du cinĂ©ma populaire qui vise au contraire Ă satisfaire le plus grand nombre en usant du consensus. Vie et mort dâun mythe cinĂ©matographique populaire 71 Delvaux AndrĂ©, Rendez-vous Ă Bray, 1971. 72 SĂ©rie tĂ©lĂ©visĂ©e rĂ©alisĂ©e pour France 2 en 1980. 140Pourtant, cette arme puissante » quâĂ©voque Cocteau ne parvient pas Ă sâimposer. En 1936, Alain Resnais sâĂ©tait essayĂ© Ă une rĂ©alisation muette en huit minutes intitulĂ©e FantĂŽmas mais elle est demeurĂ©e inachevĂ©e. Dans Rendez-Vous Ă Bray71, AndrĂ© Delvaux cite FantĂŽmas. Son hĂ©ros, Julien Eschenbach va au cinĂ©ma voir les aventures du bandit adaptĂ©es par Feuillade. Dans lâentrĂ©e du cinĂ©ma, on aperçoit Ă lâarriĂšre-plan lâaffiche de FantĂŽmas. Puis, on suit, par lâentremise du personnage principal, les exactions du criminel par Ă©cran interposĂ©. Delvaux salue ainsi les cinĂ©astes qui lâont inspirĂ© et les artistes surrĂ©alistes. Cette rĂ©fĂ©rence Ă FantĂŽmas illustre la volontĂ© dâun Ă©panchement du songe dans la vie rĂ©elle » pour paraphraser Nerval, voulue par le cinĂ©aste. Mais la mise en abyme du film dans le film traduit aussi lâĂ©loignement. FantĂŽmas nâest plus au centre de lâaction, il est relĂ©guĂ© au deuxiĂšme plan. Plus tard, des noms comme Bunuel ou Chabrol qui adaptent la sĂ©rie72 pour la tĂ©lĂ©vision dans les annĂ©es 1980, illustrent Ă©galement la double nature fantĂŽmassienne Ă la fois figure du cinĂ©ma populaire, il apparaĂźt aussi comme source dâinspiration dâun septiĂšme art moins commercial. 141Cependant, la majoritĂ© des Ćuvres cinĂ©matographiques cĂ©lĂ©brant les exactions fantĂŽmassiennes appartiennent au registre populaire. En 1944, on retrouve un film italien en noir et blanc Macario contre Zigomar rĂ©alisĂ© par Giorgo Ferroni, mĂ©lange entre Zigomar et FantĂŽmas. En 1947, Jean Sacha tourne un FantĂŽmas avec Marcel Herrand dans le rĂŽle de FantĂŽmas, Simone Signoret interprĂ©tant HĂ©lĂšne et Alexandre Rignault jouant Juve. Il est suivi en 1949 dâune version de Robert Vernay FantĂŽmas contre FantĂŽmas et entre 1964 et 1967 de la sĂ©rie de Hunebelle qui va fixer, mais aussi annihiler, le mythe fantĂŽmassien. FantĂŽmas de Jean Sacha 142En 1947, Jean Sacha, affichiste puis assistant rĂ©alisateur et monteur, signe lui aussi un FantĂŽmas ». Il sâagit du premier film de ce cinĂ©aste qui se spĂ©cialisera dans lâadaptation dâĆuvres populaires comme Cet homme est dangereux, en 1953, considĂ©rĂ© comme une des meilleures adaptations du cycle Eddie Constantine » de Peter Cheyney ou OSS 117 nâest pas mort en 1956. Lâessentiel de ses rĂ©alisations se range dans le genre policier Carrefour du crime en 1947, Une balle suffit en 1954, qui est alors trĂšs en vogue. Au sortir de la seconde guerre mondiale, les Français, aprĂšs quatre annĂ©es dâoccupation, dâhumiliation et de souffrances, se passionnent pour un nouveau genre venu des Ătats-Unis le film noir. Entre mi-juillet et fin aoĂ»t 1946, cinq films sortent sur les Ă©crans parisiens dans un pays depuis longtemps privĂ© de cinĂ©ma amĂ©ricain Le Faucon maltais, Laura, Adieu ma jolie, Assurance sur la mort et La femme au portrait. La mĂȘme annĂ©e, Marcel Duhamel crĂ©e la SĂ©rie Noire » et fait connaĂźtre les romanciers Ă lâorigine de ces adaptations cinĂ©matographiques. 143Lâadaptation cinĂ©matographique des aventures de FantĂŽmas sâinscrit cependant davantage, dans la veine du film populaire dâaventures avec ses bagarres, ses arrestations et ses Ă©vasions. Pour la troisiĂšme fois, depuis Feuillade et FĂ©jos, Jean Sacha reprend donc Ă son compte, les exactions du hĂ©ros de Souvestre et Allain. Mais lâĂ©cart se creuse avec lâĆuvre originelle dont il nâest plus mentionnĂ©, au gĂ©nĂ©rique et sur lâaffiche, que lâun des gĂ©niteurs, Marcel Allain qui continue dâĂ©crire les aventures de LâInsaisissable », depuis la mort de Pierre Souvestre. 144De plus, le film ne se veut pas une adaptation exacte dâun volume de la sĂ©rie mais plutĂŽt une libre interprĂ©tation, reprenant quelques indications diĂ©gĂ©tiques des romans et en ajoutant dâautres, inventĂ©es par le cinĂ©aste. Jean Sacha, en sâĂ©loignant des textes matriciels, marque ainsi une rupture dĂ©jĂ amorcĂ©e avec Paul FĂ©jos dans la deuxiĂšme partie de son film, et une autonomisation du personnage par rapport au genre romanesque qui lui a donnĂ© vie. FantĂŽmas, devenu mythe cinĂ©matographique, Ă©chappe de plus en plus Ă son dernier gĂ©niteur. InterrogĂ© sur les multiples adaptations cinĂ©matographiques de son antihĂ©ros, Marcel Allain reconnaĂźt dâailleurs ce quâil considĂšre comme une trahison 73 Allain Marcel in La Tour de Feu, n° spĂ©cial FantĂŽmas. Dans les films quâon a tirĂ©s de FantĂŽmas ; il y a des choses ahurissantes. Pas dans ceux de Feuillade, qui sont admirables, avec un dĂ©but, une suite et une fin toute autre chose que ce quâon voit en ce moment Ă la tĂ©lĂ©vision73 ! 74 Le Cercueil vide. 145Lâadaptation de Sacha reprend ainsi le titre du premier volume de la sĂ©rie de Souvestre et Allain mais de façon plus gĂ©nĂ©rique que particuliĂšre. Il rĂ©utilise cependant les figures centrales des romans FantĂŽmas, bien sĂ»r, mais aussi Juve, Fandor et HĂ©lĂšne, la fille du criminel. Apparue tardivement dans la sĂ©rie initiale, elle devient ici une figure centrale du long mĂ©trage, et inscrit la dramaturgie du film au cĆur dâun triangle oedipien FantĂŽmas-HĂ©lĂšne-Fandor. La sĂ©quence liminaire de FantĂŽmas place ainsi en exergue cette problĂ©matique familiale, utilisĂ©e comme ressort dramatique par les deux auteurs de la sĂ©rie. Empruntant une situation du volume XXVIII74 des aventures du bandit masquĂ©, la premiĂšre sĂ©quence du film de Sacha, se dĂ©roule dans une mairie et prĂ©sente le mariage civil de JĂ©rĂŽme Fandor et HĂ©lĂšne Gurn. CĂ©lĂ©brĂ©e par le maire, cette union se rĂ©vĂšle finalement nulle, FantĂŽmas ayant assassinĂ© lâĂ©lu et ayant ensuite usurpĂ© son identitĂ©, afin dâinvalider le mariage de sa fille. Jean Sacha est ainsi le premier cinĂ©aste Ă Ă©voquer le personnage dâHĂ©lĂšne, et Ă prĂ©senter FantĂŽmas en tant que pĂšre. Avant lui, Feuillade avait dĂ©jĂ inscrit son personnage dans une sphĂšre privĂ©e sulfureuse par le biais de sa relation ambiguĂ« avec sa maĂźtresse, lady Beltham. Plus tard, Paul FĂ©jos nâa accordĂ© que peu dâimportance Ă cette liaison qui ne trouve, dans son film, aucune rĂ©sonance dramatique. Sacha renoue pourtant avec une des composantes des textes originels et sera sans doute le cinĂ©aste qui sâintĂ©ressera le plus aux motivations personnelles et Ă la part inconsciente du bandit masquĂ© tournĂ©e vers la sphĂšre familiale. 75 Lacassin Francis, Pour une contre histoire du cinĂ©ma, Paris, Acte Sud, coll. Essai », p. 167. 76 Le faiseur de reines. 146Le film met, de la sorte, en exergue, la dimension merveilleuse de cette histoire. Ainsi que lâindique Francis Lacassin dans sa Contre-Histoire du cinĂ©ma FantĂŽmas, câest un conte de fĂ©es moderne et tragique dont le vil enchanteur a toujours le dernier mot sur le preux chevalier75. » Ainsi, dans Le cercueil Vide, FantĂŽmas assiste comme tĂ©moin et sous les traits de lâinfirmier Claude, au mariage in extremis de sa fille HĂ©lĂšne, et du jeune journaliste de Fandor. Mais la jeune mariĂ©e, dĂ©jĂ mourante lors de la cĂ©rĂ©monie ne semble survivre que peu de temps Ă cette union. PlacĂ©e dans un cercueil, sa dĂ©pouille disparaĂźt mystĂ©rieusement Ă la fin du livre. Dans le tome suivant76, les parois sont minces entre la sĂ©rie et le feuilleton, le lecteur dĂ©couvre le stratagĂšme mis au point par FantĂŽmas, pour reprendre sa fille. En effet, il lui a administrĂ© un puissant narcotique afin de faire croire Ă son dĂ©cĂšs et enlever son corps, Ă lâinstar dâautres dormeuses de conte La Belle aux bois dormant ou Blanche Neige. 147Les conditions du mariage entre les deux personnages apparaissent moins tragiques dans le film de Jean Sacha et HĂ©lĂšne se rĂ©vĂšle dans toute sa splendeur sous les traits de Simone Signoret qui joue lĂ lâun de ses premiers rĂŽles importants. Mais si les circonstances sont moins extrĂȘmes pour le couple, le vĂ©ritable maire devant cĂ©lĂ©brer leur union paye, lui, le prix fort. Ainsi, le spectateur dĂ©couvre-t-il, lors dâun plan impressionnant, la face cadavĂ©rique de lâĂ©lu, en gros plan, avec, Ă lâarriĂšre-plan, un F » en lettres de sang en guise de signature, tracĂ© sur un mur. On connaissait dĂ©jĂ la cruautĂ© vĂ©nale de ce bandit masquĂ©, cependant il la montre ici sous un plan plus profond et plus trouble, celle dâun pĂšre jaloux. 148Certes, ce triangle oedipien constitue avant tout un nĆud dramatique apte Ă produire de nombreux rebondissements et se rĂ©vĂšle un rĂ©servoir narratif fĂ©cond. Cependant, au-delĂ de son aspect productif, il renvoie Ă une dimension plus profonde de lâĆuvre de Souvestre et Allain. Cette face cachĂ©e et inconsciente se retrouve dans le traitement de lâespace. Les romans de la sĂ©rie dĂ©clinent ainsi les espaces cachĂ©s, souterrains, grottes, caves ; ou insoupçonnĂ©s fausses cloisons, tentures de rideaux dissimulant portes et interstices, mais aussi illusoires et baroques comme une galerie des glaces ou une maison Ă double fond amovible qui menace dâengloutir Juve et Fandor. VĂ©ritables mĂ©taphores des caractĂ©ristiques de FantĂŽmas, ces espaces constituent un des aspects importants du film de Jean Sacha, comme chez Feuillade avant lui. Ainsi, certains dĂ©cors sâinscrivent-ils dans cet univers en trompe-lâĆil telle la façade dâun garage qui cache, sous des dehors anodins, lâantre du monstre. VĂ©ritable Minotaure moderne, ce dernier rĂšgne sur un monde chthonien constituĂ© de sous-sols amĂ©nagĂ©s cependant avec les derniers progrĂšs techniques du siĂšcle. De la liaison sonore entre les Ă©tages par des talkie-walkie », au contact visuel assurĂ© par des Ă©crans vidĂ©o rien ne manque Ă cette base scientifique clandestine. 149Cet espace fantĂŽmassien se trouve tendu entre deux pĂŽles mythiques lâun antique et lâautre moderne. En effet, on remarque une reprise du mythe de ThĂ©sĂ©e dans le film de Sacha et plus prĂ©cisĂ©ment, de lâĂ©pisode crĂ©tois. Ainsi, Fandor-ThĂ©sĂ©e pĂ©nĂštre-t-il dans le repĂšre du Minotaure-FantĂŽmas et sây retrouve-t-il prisonnier, sauvĂ© par Ariane-HĂ©lĂšne qui nâest plus sĆur, mais fille du monstre. Comme dans le mythe originel, les arcanes des dĂ©sirs inconscients sont ici mis en scĂšne amour Ćdipien assumĂ© de FantĂŽmas pour sa fille lorsquâil empĂȘche son mariage et la sĂ©questre ; sentiments plus troubles pour HĂ©lĂšne qui, en se rendant seule dans la taniĂšre du criminel afin dây dĂ©livrer son mari », transgresse Ă©galement un espace symbolique celui du pĂšre et de son intimitĂ©, mĂ©taphore de sa sexualitĂ©. Nous retrouvons ici une exploitation du mythĂšme du labyrinthe renvoyant au domaine du cachĂ©, de lâinconscient qui se dissimule en chacun de nous et qui sĂ©duit particuliĂšrement les surrĂ©alistes dans leur reprise du mythe de FantĂŽmas. Ici, lâespace chthonien ne dissimule plus le fruit des amours coupables de PasiphaĂ© pour un taureau mais il rejoint, par le dĂ©tour vers un autre mythe, un autre tabou sexuel le dĂ©sir entre parent et enfant qui sâapparente lui aussi Ă une forme de monstruositĂ©. Le film de Jean Sacha est sans doute celui qui exploite le plus cette veine mythologique et psychanalytique. Sans en faire une analyse profonde, il sâen sert comme un ressort tragique et rejoint ici les Ćuvres de Souvestre et Allain dont les sources multiples ajoutent Ă lâunivers baroque de la sĂ©rie. Car lâunivers fantĂŽmassien est construit sur des apparences trompeuses qui sâajoutent les unes aux autres pour ne plus offrir quâun monde dâillusions. 77 Pour une analyse plus poussĂ©e de cette problĂ©matique, nous renvoyons Ă notre prĂ©cĂ©dente partie sur ... 150Dans ce théùtre du monde » Ă©voluent des personnages, acteurs aux nombreux grimages, sur lesquels FantĂŽmas rĂšgne en maĂźtre. Or, si les romans multiplient les identitĂ©s de leurs protagonistes sans que cela heurte la vraisemblance de la diĂ©gĂšse, la prĂ©cision des images cinĂ©matographiques rend dĂ©licate lâadaptation de cette thĂ©matique du travestissement. Louis Feuillade se rĂ©vĂšle ainsi le cinĂ©aste qui explore le plus cette dimension, rejoint plus tard par AndrĂ© Hunebelle. Cependant, la version de Paul FĂ©jos autant que celle de Jean Sacha contournent cette caractĂ©ristique des personnages de la sĂ©rie. Le premier rend ainsi compte de la nature Ă©nigmatique du criminel protĂ©iforme par une technique de cadrage qui tend Ă la fois Ă dissimuler la face du personnage et Ă parcelliser son corps77. Quand au deuxiĂšme cinĂ©aste, bien quâil montre FantĂŽmas Ă lâĂ©cran sous de fausses identitĂ©s le maire puis Lord Grimsay, il nâabuse pas des talents transformationnels de cet antihĂ©ros. Finalement, on remarque un dĂ©placement de ce mythĂšme vers le domaine spatial. En effet, nombreux sont les lieux dissimulĂ©s dans ce film. Ainsi, HĂ©lĂšne trouve-t-elle refuge chez Juve, dans un appartement dont seules quelques personnes connaissent lâadresse. FantĂŽmas lui-mĂȘme dissimule son antre derriĂšre la façade anodine dâun garage masquant un domaine labyrinthique oĂč rĂšgne les faux-semblants plafonds amovibles qui menacent dâĂ©craser Fandor et Juve ou galerie des glaces dans le reflet desquelles se dĂ©multiplie la silhouette de lâhomme aux cent visages ». Ici, le dĂ©cor devient vĂ©ritablement une mĂ©taphore de la dimension protĂ©iforme de FantĂŽmas. Cette topographie baroque renvoie, bien sĂ»r, aux romans mais elle permet Ă©galement au support cinĂ©matographique de supplĂ©er Ă ses limites techniques dans la reprĂ©sentation des personnages. En effet, les talents de lâinsaisissable bandit masquĂ©, sâils trouvent une excellente illustration dans les gĂ©nĂ©riques en fondu enchaĂźnĂ© de Louis Feuillade, requiĂšrent, pour une mise en scĂšne cinĂ©matographique, le recours Ă des effets spĂ©ciaux que ne maĂźtrise pas encore le cinĂ©ma des annĂ©es quarante. 78 Le Rour, feuilleton publicitaire paru dans le journal LâAuto en 1909 et dans lequel on trouve le s ... 151Or, le traitement de lâespace fantĂŽmassien par Jean Sacha, sâil entre en Ă©cho avec celui des livres de Souvestre et Allain, semble Ă©galement se nourrir de mythologies absentes des romans originels, notamment, celle du savant fou. Certes, ce personnage, porteur des craintes liĂ©es aux Ă©volutions scientifiques entamĂ©es au dix-neuviĂšme, puis au vingtiĂšme siĂšcle, se retrouve dans lâĆuvre des deux auteurs, mais câest dans Le Rour, et non dans FantĂŽmas quâil prend vĂ©ritablement sa place78. Jean Sacha apparaĂźt ainsi comme le premier cinĂ©aste Ă doubler ce voleur masquĂ© dâun scientifique, ou du moins dâun aspirant scientifique Ă la pointe des nouvelles technologies. Ainsi, le criminel compte-t-il deux savants Ă sa solde, afin de mettre au point une arme chimique capable de tuer en masse. De mĂȘme, son repaire tĂ©moigne dâun Ă©quipement Ă la pointe du progrĂšs interphones, Ă©crans de tĂ©lĂ©vision viennent complĂ©ter la panoplie du savant tubes Ă essai et autres paillasses, autour desquels sâaffairent des hommes en blouse blanche. Ă la tĂȘte de cette Ă©quipe scientifique, FantĂŽmas, qui apparaĂźt Ă dĂ©couvert, fait office de chef dâorchestre. 152Nous entrons ici dans la dimension synchronique dâun mythe apparaissant souvent lors de pĂ©riodes de transition. Avant 1914-1918, il est encore possible de traiter la violence sur un mode carnavalesque et ludique. FantĂŽmas est encore FantĂŽmasque ». AprĂšs cette premiĂšre guerre mondiale, ses crimes sâĂ©loignent de la cĂ©lĂ©bration de la violence et sont davantage orientĂ©s vers des causes vĂ©nales et restreintes. FantĂŽmas apparaĂźt alors Ă visage dĂ©couvert chez Sacha puis chez Vernay, la dimension carnavalesque a complĂštement dĂ©sertĂ© ces adaptations sombres. MĂ©taphore diabolique, il sait sâadjoindre des moyens dâĂ©limination massive qui rappellent les Ă©vĂ©nements tragiques de 1939-1945. Robert Vernay, dans FantĂŽmas contre FantĂŽmas pousse encore plus loin cette rĂ©fĂ©rence aux nazis avec le personnage du professeur BrĂ©val dont les reprĂ©sentations menĂ©es dans les murs dâun chĂąteau font rĂ©fĂ©rence aux terribles expĂ©riences rĂ©alisĂ©es sur les prisonniers juifs par certains mĂ©decins allemands. Mais pour lâheure, il sâagit davantage de rĂ©fĂ©rence aux armes de destruction que de manipulations gĂ©nĂ©tiques. FantĂŽmas, en tenue de dandy, se rĂ©vĂšle par moment reflet du FĂŒhrer Ă la fin de la guerre. DissimulĂ© dans son bunker, il rappelle Ă©trangement dâautres monstres chthoniens, dont FantĂŽmas qui lui a aussi trouvĂ© refuge dans une cellule blindĂ©e Ă lâintĂ©rieur dâun souterrain, cellule qui abrite aussi lady Beltham, Eva Braun Ă ses heures. Ainsi, les incursions historiques dans ce film confirment la dimension mythique du personnage de FantĂŽmas capable dâincarner Ă la fois des donnĂ©es universelles et atemporelles de mĂȘme que des rĂ©fĂ©rences au temps linĂ©aire. 153Mais on retrouve Ă©galement la dimension synchronique du mythe Ă travers des mythĂšmes comme la remise en question de lâordre public, le changement dâidentitĂ© ou des thĂšmes tels que la dĂ©nonciation du manque de moyens de la police ou bien encore lâassimilation de FantĂŽmas Ă un dandy masquĂ© dĂ©jĂ prĂ©sente dans les romans puis dans les films de Feuillade et FĂ©jos. FantĂŽmas contre FantĂŽmas de Pierre Vernay 154En 1948, Robert Vernay rĂ©alise FantĂŽmas contre FantĂŽmas, trĂšs libre adaptation des aventures du bandit insaisissable », qui ne reprend aucune trame prĂ©cise des trente-deux romans publiĂ©s chez Fayard, mais plutĂŽt des personnages et des situations de la sĂ©rie. Le personnage de FantĂŽmas ne tient dâailleurs pas la vedette » du film, remplacĂ© par le professeur BrĂ©val, un savant fou qui se rapproche Ă©troitement du docteur Mabuse. Cette nouvelle version des exploits fantĂŽmassiens apparaĂźt aussi comme une suite du film de Jean Sacha. On y retrouve lâauteur Alexandre Rignault prĂȘtant dĂ©jĂ ses traits au commissaire Juve dans le film de Sacha ainsi que des thĂ©matiques communes comme le mythe du savant fou aux rĂ©sonances nazies et langiennes. De plus, Robert Vernay, comme Sacha, sâinscrit dans la famille des rĂ©alisateurs de films populaires ». 79 Souvestre et Allain, Le Policier apache, volume V, Le livre Populaire », ArthĂšme Fayard, Paris, ... 155Dâabord journaliste Ă CinĂ©magazine, il dĂ©bute comme assistant de Duvivier avant de devenir rĂ©alisateur. Il tourne ainsi de nombreux films adaptĂ©s de romans populaires dont Le Comte de Monte Cristo en 1942 qui constitue son plus grand succĂšs, mais aussi Le PĂšre Goriot ou Le Capitan en 1946. HabituĂ© des adaptations cinĂ©matographiques de romans Ă succĂšs, il sâinscrit non seulement Ă la suite de Jean Sacha mais place Ă©galement en abyme la nature sĂ©rielle des textes originels, reprise aussi par Louis Feuillade. Sans rĂ©aliser plusieurs FantĂŽmas », Robert Vernay rappelle aux spectateurs les exploits du personnage créé par Souvestre et Allain lors de la premiĂšre sĂ©quence de son film. Ainsi, cette premiĂšre sĂ©quence joue un vĂ©ritable rĂŽle dâincipit. Elle introduit le spectateur dans un univers prĂ©existant et active un horizon dâattente en rappelant les Ă©pisodes prĂ©cĂ©dents, celui du film Le Policier apache79. Par le biais de lâentrĂ©e de FantĂŽmas au musĂ©e GrĂ©vin, Robert Vernay prĂ©sente ainsi, Ă travers plusieurs tableaux mettant en scĂšne des poupĂ©es de cire, les exactions du criminel Ă©chappant au commissaire Juve, en assassinant une femme. Nous dĂ©couvrons Ă©galement les principales caractĂ©ristiques de cet antihĂ©ros par le biais dâune voix off Je vous raconterai un jour lâhistoire du sang, de la voluptĂ©, de la mort » qui ajoute celui qui fait trembler Paris, la France, le monde ». Enfin, la sĂ©quence sâachĂšve par un travelling latĂ©ral dĂ©couvrant lâidentitĂ© de la voix off appartenant en fait Ă un auteur grimĂ© en FantĂŽmas dans sa tenue de rat dâhĂŽtel et clĂŽt la mise en scĂšne de lâinauguration du musĂ©e de cire. La nature théùtrale de cette premiĂšre sĂ©quence place Ă©galement en abyme toute une esthĂ©tique. Tout dâabord, on retrouve dans le discours de bonimenteur du Faux FantĂŽmas », la mĂȘme emphase que celle du roman. Ainsi, dans Le Policier apache nous prĂ©sente-t-on le bandit masquĂ© comme un Costume terrible ! Figure dramatique⊠» Relevant Ă la fois du genre romanesque que du genre théùtral, cette sĂ©quence met ainsi en exergue la nature populaire du texte originel et ses emprunts au genre théùtral du Grand-Guignol La vengeance sera terrible ! » annonce le bonimenteur dans une rĂ©plique digne du théùtre sanglant de lâimpasse Chaptal. 156Ă un autre niveau, le cinĂ©aste sâinscrit Ă©galement dans la continuitĂ© dâune esthĂ©tique cinĂ©matographique et renoue avec le film horrifique, notamment par le biais des dĂ©cors, des Ă©clairages ou de la musique, comme Paul FĂ©jos avant lui dans sa version de FantĂŽmas. Le film de Robert Vernay sâouvre donc sur un horizon dâattente Ă la fois diĂ©gĂ©tique et esthĂ©tique plutĂŽt convenu. Cependant, on note une mise en abyme dĂ©notant une prise de distance du cinĂ©aste. La mise en scĂšne fonctionne ainsi Ă plusieurs niveaux qui sâemboĂźtent comme des poupĂ©es gigognes les tableaux de cire, la visite guidĂ©e par le bonimenteur et enfin le film lui-mĂȘme. Cette triple mise en abyme du spectacle fantĂŽmassien rĂ©vĂšle bien une prise de distance opĂ©rĂ©e par le cinĂ©aste. Dâautant que lâhorizon dâattente quâouvre cette premiĂšre sĂ©quence sâavĂšre en fait un trompe-lâĆil pour le spectateur. En effet, FantĂŽmas nâest finalement pas le personnage central du film car le professeur BrĂ©val va lui dĂ©rober son identitĂ©. Sa fonction habituelle ainsi que sa suprĂ©matie se trouvent mĂȘme gravement remises en question puisque le personnage, rejoignant ainsi lâĂ©tymologie de persona », devient en quelque sorte une coquille vide », un masque creux que lâon peut revĂȘtir comme bon nous semble. Ă force de transformation, aurait-il perdu sa substance ? Finalement, cette interrogation constitue la nature mĂȘme de la problĂ©matique du film de Vernay par rapport au mythe fantĂŽmassien. En effet, celui-ci constitue en fait un prĂ©texte Ă ce long mĂ©trage qui aborde, par rĂ©fĂ©rence Ă ce personnage dâautres thĂ©matiques comme la folie ou les sĂ©quelles de la seconde guerre mondiale. Ces deux points, nous lâavons dĂ©jĂ vu, ont dĂ©jĂ Ă©tĂ© traitĂ©s par Sacha et le film de Robert Vernay sâinscrit ainsi dans sa lignĂ©e. Mais FantĂŽmas contre FantĂŽmas les dĂ©veloppe encore davantage et affirme ainsi une autonomie encore plus grande par rapport aux textes de Souvestre et Allain. On peut donc souligner la nature double et ambivalente de cette nouvelle version des aventures de FantĂŽmas. Elle semble sâinscrire dans un prolongement paralittĂ©raire et cinĂ©matographique et profite par lĂ -mĂȘme de la notoriĂ©tĂ© du personnage et de son succĂšs populaire, tĂ©moignant dâun souci commercial. Mais, ce film, par le phĂ©nomĂšne de distanciation que nous venons de dĂ©montrer, tend Ă©galement Ă se construire comme un objet autonome et autorĂ©flexif une Ćuvre artistique unique. De cette dichotomie, cette Ćuvre tire toute sa richesse. 157Dans un premier temps, FantĂŽmas contre FantĂŽmas sâinscrit donc dans une continuitĂ©, la plus proche est celle de Sacha. Comme nous lâavons dĂ©jĂ Ă©voquĂ©, plusieurs aspects du film permettent vĂ©ritablement de voir en cette nouvelle adaptation, une suite du FantĂŽmas » de 1947. Le changement de rĂ©alisateur ne fait dâailleurs que confirmer des mĂ©thodes propres aux mĂ©dias populaires, romans ou cinĂ©ma, dans lesquels le hĂ©ros compte finalement plus que son gĂ©niteur. Souvestre lui-mĂȘme, premier signataire du contrat le liant Ă Fayard pour les aventures de FantĂŽmas, nâavait-il pas signĂ© un contrat permettant Ă son Ă©diteur de reprendre lâĂ©dition de ses romans afin de les confier Ă©ventuellement Ă dâautres Ă©crivains », ou faut-il dire Ă©crivants » ? Cette inscription dans une continuitĂ© qui semble assez Ă©troite avec un autre film, Ă la façon des serials » du dĂ©but du siĂšcle, paraĂźt donc bien Ă©loignĂ©e de lâautonomie dâun objet proprement artistique. De fait, Robert Vernay rend hommage Ă cette production du multiple et Ă la nature populaire de son personnage dans la sĂ©quence inaugurale de son film. Ici, on peut retrouver lâambiance des romans mais aussi des films de Feuillade ou FĂ©jos. Le titre mĂȘme du film reprend celui de Louis Feuillade qui lui prĂ©fĂ©ra cette formulation plus sage au provocateur Policer apache, titre initial du cinquiĂšme volume de Souvestre et Allain. Le directeur artistique de la Gaumont du dĂ©but de siĂšcle ayant respectĂ© assez prĂ©cisĂ©ment les Ă©pisodes fondamentaux des rĂ©cits romanesques, on retrouve ces similitudes au dĂ©but du film de Vernay. Ainsi, lâĂ©pisode du bal chez lady Beltham constitue-t-il le point de dĂ©part de lâaventure. De plus, la valse identitaire du roman et du film de Feuillade se trouve rejouĂ©e. Fandor occupe, ici encore, une place centrale, Juve Ă©tant pour un temps relayĂ© au second plan. Le dĂ©but de la diĂ©gĂšse fantĂŽmassienne apparaĂźt donc respectĂ©. 158Cependant, on remarque les premiĂšres variantes, notamment Ă propos des noms des personnages. Câest la premiĂšre fois quâun cinĂ©aste change ainsi les identitĂ©s des actants de la sĂ©rie originelle. Lady Beltham devient ici IrĂšne de Charras et Ălisabeth Dollon, premiĂšre fiancĂ©e de Fandor avant HĂ©lĂšne, est incarnĂ©e par sa fille. Le trio agissant, lui, demeure inchangĂ© et le spectateur retrouve les noms connus de Juve, Fandor et FantĂŽmas lui-mĂȘme, dĂ©jĂ convoquĂ© dans le titre. Ce dernier est dâailleurs invoquĂ© lors du bal masquĂ© donnĂ© par IrĂšne de Charras oĂč lâon retrouve plusieurs FantĂŽmas dâemprunt ». Mais paradoxalement, celui-ci semble dâemblĂ©e Ă©vacuĂ©, malgrĂ© cette prĂ©sence obsĂ©dante de masques et costumes Ă son effigie. En effet, lors dâun plan rapprochĂ© sur Fandor, on apprend la mort prĂ©sumĂ©e du bandit masquĂ©. De plus, lâaction se centre sur lâun de ces faux FantĂŽmas qui, relevant son masque, se rĂ©vĂšle ĂȘtre le professeur BrĂ©val. Ă aucun moment, contrairement au texte, le vĂ©ritable bandit masquĂ© nâintervient pour signifier sa suprĂ©matie sur tous les fantoches qui entendent jouer avec son image. FantĂŽmas, au contraire nâest plus quâun nom, un paravent identitaire qui va dissimuler un temps la folie amoureuse puis meurtriĂšre du professeur BrĂ©val. 159Le traitement du mythe fantĂŽmassien, sur le plan diachronique, reprend le mythe de la figure du Mal. Or, nous lâavons dĂ©jĂ soulignĂ©, depuis la fin de la seconde guerre mondiale, ce Mal a un visage. FantĂŽmas rejoint ainsi diachronie et synchronie le mythe de Satan sâincarne dans lâHistoire et lâhomme aux cent visages » cache un visage dâhomme et non plus de super-hĂ©ros, incarnant par sa fragilitĂ©, ce no future » des gĂ©nĂ©rations de pĂ©riodes transitoires sur le plan historique. Cependant, Robert Vernay opĂšre un prolongement plus radical encore au mal FantĂŽmassien. Ainsi, celui-ci perd-il la dimension carnavalesque et, en quelque sorte ludique, que lui offrait le jeu des masques et des costumes. Chez Vernay, le masque fantĂŽmassien est vide comme lâillustre la troisiĂšme sĂ©quence du film qui montre le professeur BrĂ©val conduisant sa voiture Ă un rythme endiablĂ© Ă la sortie du bal de madame de Charral et dont un plan rapprochĂ© de dos nous fait voir le masque noir de FantĂŽmas, vide, rabattu derriĂšre sa nuque. Or, cette image paraĂźt emblĂ©matique du traitement que Vernay opĂšre sur le personnage de Souvestre et Allain. DĂ©laissant la thĂ©matique du travestissement physique, il indique que le monstre de lâaprĂšs seconde guerre mondiale est devenu intĂ©rieur. Ainsi, la manipulation des identitĂ©s, aux douloureux Ă©chos dâexpĂ©riences mĂ©dicales nazies, devient vĂ©ritablement invasive. Et le mythe du savant fou, dĂ©jĂ prĂ©sent chez Sacha, prend ici toute sa dimension. En effet BrĂ©val, entreprend, pour arriver Ă ses fins, non dâadopter lâapparence de ses victimes, mais bien de manipuler le cerveau de celles-ci afin de les rĂ©duire Ă lâĂ©tat de zombies dirigeables Ă distance. Le seul masque utilisĂ© est donc celui du chirurgien, surmontĂ© des yeux fous de BrĂ©val, et son omnipotence vient de son bistouri et non de son ingĂ©niositĂ©. DĂ©gagĂ© de sa dimension ludique et théùtrale, le mythe fantĂŽmassien devient de plus en plus inquiĂ©tant, dâautant que le hĂ©ros de Souvestre et Allain semble lui-mĂȘme avoir dĂ©sertĂ© ce monde oĂč la folie rĂšgne. Robert Vernay paraĂźt donc radicaliser le mythe, et il lui donne un vĂ©ritable visage celui de BrĂ©val, mais aussi celui du nazisme. La taniĂšre du professeur, dissimulĂ©e derriĂšre les pierres dâun vieux chĂąteau, entre dâailleurs en Ă©cho avec cette Ă©vocation du nazisme ainsi la salle gĂ©omĂ©trique qui abrite en son centre une piscine dâacide sulfurique destinĂ©e Ă faire disparaĂźtre les indĂ©sirables. On perçoit de forts Ă©chos langiens dans cette vision dâune folie totalitaire et dans lâesthĂ©tique expressionniste des dĂ©cors du chĂąteau. Le professeur BrĂ©val se dessine ainsi dans lâombre du docteur Mabuse. NĂ© sous la plume de lâĂ©crivain luxembourgeois, Norbert Jacques, le Docteur Mabuse est un psychologue et hypnotiseur, gĂ©nie du crime, se dissimulant sous de multiples masques et apparaĂźt comme un avatar contemporain de FantĂŽmas, nĂ© au dĂ©but du vingtiĂšme siĂšcle. Comme son double français, Mabuse accĂšde Ă la postĂ©ritĂ© par le biais du cinĂ©ma et des adaptations nombreuses de Fritz Lang. Comme BrĂ©val, Mabuse dĂ©passe la figure du mĂ©chant aux multiples visages ». Il ne commet en effet que trĂšs peu de crimes de sa propre main, mais sâappuie sur sa maĂźtrise de lâhypnose pour exercer un pouvoir total sur ses victimes et les rĂ©duire Ă une armĂ©e de zombie » Ă sa solde. Ă lâinstar de Mabuse mâabuse, qui finit par sâabuser lui-mĂȘme, BrĂ©val obĂ©it moins Ă des visĂ©es vĂ©nales quâĂ des pulsions autodestructrices remarquables dĂšs son Ă©chappĂ©e en automobile vers le chĂąteau qui abrite ses furieux desseins. Ainsi, la sĂ©quence alterne-t-elle des gros plans du conducteur. Le champ de la camĂ©ra, en se fixant sur le visage de lâauteur rend ainsi compte de sa psychologie les traits tendus et les yeux fixes tĂ©moignent dĂ©jĂ de la folie du personnage. En alternance, on remarque des plans extĂ©rieurs, filmĂ©s en camĂ©ra subjective. FixĂ©e Ă lâautomobile qui roule Ă toute allure, celle-ci place le spectateur au sein de cette course suicidaire alors quâune musique extradiĂ©gĂ©tique, rappelant une valse du bal de madame de Charras, Ă©tablit un raccord son entre la conduite suicidaire de BrĂ©val et son amour déçu. 160Au-delĂ des rapprochements diĂ©gĂ©tiques, on peut Ă©galement Ă©tablir des parallĂšles esthĂ©tiques entre lâĆuvre expressionniste de Lang et certains dĂ©cors de FantĂŽmas contre FantĂŽmas. Par exemple, les structures gĂ©omĂ©triques de la salle centrale du ChĂąteau, abritant la piscine dâacide sulfurique, lâĂ©clairage en clair-obscur et les prises de vue en plongĂ©e rappellent certains plans langiens, notamment la façon de filmer lâimmeuble abritant la petite victime de M. Le Maudit. 80 Docteur Mabuse, Le joueur, Doktor Mabuse, der Spiegel, 1922 et Le Testament du docteur Mabuse D ... 161Sur un plan thĂ©matique, on peut aussi relever des parallĂšles, notamment sur le contexte historique des films. RĂ©alisĂ©es avant la seconde guerre mondiale en Allemagne en 1922 et 193380, les deux premiĂšres adaptations de ce roman populaire du dĂ©but de vingtiĂšme siĂšcle, tĂ©moignent dâun totalitarisme en gestation. Le film de Robert Vernay Ă©voque, lui, lâaprĂšs-guerre et les sĂ©quelles du nazisme. Les rĂ©fĂ©rences au cinĂ©aste allemand tĂ©moignent dâune recherche de profondeur et dâun dĂ©passement tant thĂ©matique quâesthĂ©tique du film de Jean Sacha. La trilogie » dâAndrĂ© Hunebelle la dĂ©sagrĂ©gation dâun mythe 162Entre 1965 et 1967, AndrĂ© Hunebelle rĂ©alise trois nouvelles adaptations des aventures de FantĂŽmas. Il a Ă©tĂ© contactĂ© par la sociĂ©tĂ© Gaumont pour utiliser les droits achetĂ©s quelques annĂ©es plutĂŽt Ă Marcel Allain qui arrivent Ă leur Ă©chĂ©ance. Ce seront les derniĂšres et elles marquent la fin du mythe fantĂŽmassien. Toujours attentif Ă la vie cinĂ©matographique de son personnage, Marcel Allain dĂ©clare Ă propos des films de Hunebelle 81 Actes du colloque de Cerisy, op. cit. , p. 82. Dans les films quâon a tirĂ© de FantĂŽmas, il y a des choses ahurissantes. Pas dans ceux de Feuillade qui sont admirables, avec un dĂ©but, une suite et une fin toute autre chose que ce quâon voit en ce moment Ă la tĂ©lĂ©vision ! Et pourtant, il fallait travailler dans un champ limitĂ© par deux fils, sans travelling. Mais avec le parlant, les choses ont changĂ©. Vous savez que FantĂŽmas est le pĂšre dâHĂ©lĂšne. Câest trĂšs important, câest une situation cornĂ©lienne. FantĂŽmas a dit Ă HĂ©lĂšne Si tu Ă©pouses Fandor, je le tue aussitĂŽt ! » Mais ce quâon prĂ©sente en ce moment sur les Ă©crans, câest un FantĂŽmas dĂ©clarant Ă Fandor Je la trouve trĂšs bien, la petite HĂ©lĂšne, vous verrez que dans trois mois, elle tombe dans mes bras. » Nous sommes en plein inceste ! Dans le dernier Hunebelle, on trouve mieux encore HĂ©lĂšne prend un revolver et tire sur son pĂšre. Cette fois, câest le parricide81 ! 82 La grande colĂšre de FantĂŽmas », La Tour de Feu, n° 88 spĂ©cial FantĂŽmas, p. 79. 83 Ibid., p. 80. 84 Ibid. 163De plus, un article rĂ©digĂ© par Allain pour la revue La Tour de Feu sâintitule dâailleurs La grande ColĂšre de FantĂŽmas ». LĂ encore, lâauteur y fait part de son dĂ©saccord avec le travail dâAndrĂ© Hunebelle, lâaccusant de dĂ©naturer complĂštement [lâĆuvre] en faussant les caractĂšres des personnages et en ne tenant aucun compte de lâintrigue82 ! » Lâutilisation du verbe dĂ©naturer » marque bien la fracture dĂ©finitive entre le texte et lâadaptation cinĂ©matographique. Selon le dernier gĂ©niteur du bandit masquĂ©, câest de lâanti-FantĂŽmas ». Dans un article Ă©crit par la revue Positif, le critique Albert Bolduc sâinsurge Ă©galement contre la destruction du mythe Le film dâHunebelle nâest acceptable quâĂ une condition oublier le titre et les noms des personnages83. » Quant Ă Francis Lacassin, il se prend Ă regretter que lâon ne protĂšge pas les mythes avec autant de rigueur que les sites84 ». De fait, AndrĂ© Hunebelle emprunte surtout le nom du personnage FantĂŽmas », et sâĂ©loigne radicalement des textes originels. 164Cependant, si les fantĂŽmassiens plutĂŽt Ă la sphĂšre intellectuelle des admirateurs de lâhomme aux cent visages » crient Ă la trahison, un large public plĂ©biscite le premier film dâAndrĂ© Hunebelle, sorti sur les Ă©crans le 4 novembre 1964, Ă tel point quâil est rapidement suivi dâun deuxiĂšme opus Fantomas se dĂ©chaĂźne, en 1965. Il faut dire que la stratĂ©gie dâAndrĂ© Hunebelle est bien pensĂ©e il sâagit, Ă lâaide dâun titre porteur » FantĂŽmas, de construire un film autour de quatre axes incarnĂ©s par quatre personnages. FantĂŽmas illustre le suspense, Juve est le principe comique, HĂ©lĂšne, la part de charme et Fandor, lâaction. Or, ce cocktail » fonctionne Ă merveille. Ces deux premiers films rĂ©unissent plus de deux millions de spectateurs ! Comment donc expliquer cette dichotomie entre critique et public alors que FantĂŽmas se faisait fort, jusque-lĂ , dâĂȘtre un personnage fĂ©dĂ©rateur ? Serait-ce un signe du dĂ©clin de celui qui Ă©tend son ombre grise sur Paris depuis le dĂ©but du vingtiĂšme siĂšcle ? 165Comme nous lâavons dĂ©jĂ soulignĂ©, le personnage de FantĂŽmas sâest dâabord constituĂ© en tant que mythe sur le plan romanesque. Puis sa dimension mythique sâest trouvĂ©e potentialisĂ©e par une prĂ©coce et longue carriĂšre cinĂ©matographique. Il organise ainsi une sĂ©rie dâexplications et dâordonnancements du monde espace urbain, notamment celui de la ville de Paris, modernitĂ© des nouvelles technologies du vingtiĂšme siĂšcle, ordre et dĂ©sordre des nouvelles institutions dont celle de la police et de la justice, ou encore identitĂ© sociale ou privĂ©e dans cette sociĂ©tĂ© moderne toujours en fluctuation. Tous ces schĂšmes narratifs structurent ainsi le rĂ©cit des romans et se retrouvent avec plus ou moins de force dans les diffĂ©rents films de Feuillade, FĂ©jos, Sacha ou Vernay. De façon rapide, on peut rĂ©sumer les invariants mythologiques le crime, et lâopposition ordre/dĂ©sordre quâil induit, la peur que gĂ©nĂšre le personnage de FantĂŽmas, et la modernitĂ© quâil reprĂ©sente, notamment technologique, voire scientifique pour les deux derniers films. Tous ces mythĂšmes gravitent donc autour du noyau fondamental du mythe le personnage de FantĂŽmas, qui, dĂšs son entrĂ©e, paradoxalement marquĂ©e par son absence, dans la sĂ©rie de Souvestre et Allain, se dĂ©finit davantage comme un Grand Tout », une sorte de divinitĂ© qui fait peur » que comme un simple actant. 166Or, le plus grand outrage quâHunebelle fait subir Ă cette sĂ©rie de la Belle Ăpoque, câest la disparition progressive de ce noyau mythologique que constituait jusque-lĂ FantĂŽmas. DĂ©jĂ en 1949, Robert Vernay Ă©branlait ses facultĂ©s protĂ©i-formes et le relĂ©guait au second plan. Cependant, il lui rendait sa force en le faisant, comme toujours triompher de son imposteur, le professeur BrĂ©val et de Juve, son Ă©ternel ennemi, Ă la fin de son film. AndrĂ© Hunebelle va plus loin en transfĂ©rant, au fil de ses trois longs mĂ©trages, le noyau actanciel de FantĂŽmas vers Juve et, plus que le commissaire, vers lâacteur Louis FunĂšs. Dâailleurs, en guise dâun nouvel horizon dâattente, les affiches des films français, ainsi que celles des distributeurs Ă©trangers Italie, Espagne, Allemagne ou Mexique mettent en scĂšne les trois protagonistes Juve, HĂ©lĂšne et Fandor aux prises avec un FantĂŽmas dâarriĂšre-plan. Autre amputation significative, celle de lâaccent circonflexe qui disparaĂźt du o » de Fantomas chez Hunebelle ! Cette appropriation onomastique en annonce une autre, plus physique. DissimulĂ© derriĂšre un masque bleu qui semble lui coller au visage, sanglĂ© dans un costume cintrĂ©, ce nouveau Fantomas », par ses allures pop », semble bien Ă©loignĂ© de lâallure sobre du MaĂźtre du crime selon Allain et Souvestre. Câest Jean Marais qui interprĂšte les doubles rĂŽles de Fandor et FantĂŽmas, condition selon laquelle il accepta de jouer dans le film. Il est prĂ©fĂ©rĂ©, par son physique sportif Ă un autre auteur Raymond Pellegrin, pourtant plus jeune et tout dâabord choisi pour incarner le bandit masquĂ©. Il faut dire que lâadaptation des aventures de lâInsaisissable » constitue, tout dâabord, un prĂ©texte Ă son dĂ©sir de faire tourner Jean Marais, lâidĂ©e Ă©tant alors venue Ă Jean Cocteau qui lui-mĂȘme avait entretenu des rapports fĂ©conds avec lâĆuvre de Souvestre et Allain. Lâacteur, jouant Ă la fois dans des films dâauteurs dont ceux de Cocteau et dans des productions populaires se trouve, comme le personnage quâil interprĂšte, au croisement de plusieurs niveaux culturels. Cependant, lâassociation identitaire entre le journaliste et lâassassin repose sur une pure invention dâAndrĂ© Hunebelle et de Jean Halain. Afin de dissimuler cette double identitĂ©, qui restera dâailleurs implicite dans les trois films et dont les scĂ©narii ne tirent curieusement aucun profit, Jean Marais Ă lâidĂ©e du masque bleu qui adhĂšre au visage de FantĂŽmas et quâil dessine lui-mĂȘme. Il rappelle ainsi une idĂ©e de Marcel Allain qui, dans le volume XL des aventures de son antihĂ©ros explique comment le personnage, Ă force de traitements Ă©lectriques, aurait distendu son visage de façon Ă lui donner la forme souhaitĂ©e. Ainsi, contrairement aux premiers volumes rĂ©digĂ©s avec Souvestre, et aux films de Feuillade Ă Vernay, FantĂŽmas ne peut plus apparaĂźtre Ă visage dĂ©couvert, puisquâil nâa plus de traits propres. 85 CrĂ©ateur du cĂ©lĂšbre masque bleu. 86 On peut voir les mentions aventures entiĂšrement inĂ©dites inspirĂ©es de Souvestre et Allain » ou, ... 167Cet effacement physique tend cependant, chez AndrĂ© Hunebelle, Ă annoncer une disparition de la figure fantĂŽmassienne au profit des acteurs eux-mĂȘmes. En effet, comme nous lâavons dĂ©jĂ soulignĂ©, lâidĂ©e du film semble, dans un premier temps, motivĂ©e par le choix dâun acteur Jean Marais. De plus, son omniprĂ©sence, associĂ©e Ă son omnipotence rendue possible par les effets spĂ©ciaux de GĂ©rard Cognan85 et Gilles Delamare, en fait un personnage central du premier Fantomas sorti en 1964. Au gĂ©nĂ©rique, lâapparition liminaire du nom et prĂ©nom de lâauteur marque bien sa mise en vedette, viennent ensuite Louis de FunĂšs puis HĂ©lĂšne De Mongeot. De mĂȘme, la diĂ©gĂšse du film se dĂ©roule autour du personnage central de Fandor. Ainsi, mĂȘme si Halain et Foucaud revendiquent leur autonomie par rapport aux textes de la sĂ©rie de Souvestre et Allain86, ils reprennent cependant des situations des romans et rejoignent Ă©galement le film de Jean Sacha centrĂ© sur le triangle Ćdipien FantĂŽmas/HĂ©lĂšne/Fandor, dans lequel Juve ne joue quâun rĂŽle satellitaire. De plus, sâil occupe une place importante sur le plan affectif en prenant la place dâun pĂšre de substitution, Ă la fois dans les textes, et dans les adaptations cinĂ©matographiques rĂ©alisĂ©es jusque-lĂ , il perd ce statut privilĂ©giĂ© dans les films dâHunebelle. Le rapport qui sâinstaure entre le commissaire et le journaliste apparaĂźt ici comme dĂ©sĂ©quilibrĂ© et les premiĂšres sĂ©quences instaurent un lien de moquerie entre les deux hommes, Fandor ayant entrepris de monter un canular visant Ă ridiculiser le commissaire Juve. Dâailleurs, la mise en scĂšne quâimagine Fandor, soutenu dans son projet par HĂ©lĂšne, tend Ă©galement Ă parodier FantĂŽmas, qui, Ă lâinstar de son antithĂ©tique double, perd de sa superbe. La capacitĂ© Ă usurper les identitĂ©s dâautrui de lâhomme aux cent visages » avait, certes, Ă©tĂ© prĂ©cĂ©demment Ă©branlĂ©e par le professeur BrĂ©val dans le film de Vernay. Cependant, le ton parodique utilisĂ© par Hunebelle achĂšve de vider le personnage fantĂŽmassien de sa substance. De fantĂŽme, il devient fantoche un pantin vide dont on peut abuser sans trop de risque. Mais nous aborderons cette dĂ©rive tonale dans une autre partie. Ainsi, dans ce premier opus, le noyau actanciel sâest-il dĂ©placĂ© de FantĂŽmas vers Fandor. Il faut dire que ce personnage sied particuliĂšrement Ă Jean Marais, dĂ©jĂ connu du public pour ses rĂŽles de cape et dâĂ©pĂ©e » aux nombreuses cascades, et son physique de jeune premier. DĂ©jĂ se met en place un systĂšme de vedettariat qui valorise davantage lâacteur et son image que le personnage. Or, dans ce culte de lâapparence, le pouvoir identitaire de FantĂŽmas ne peut trouver sa place, si ce nâest justement en devenant un reflet de la vedette, Jean Marais que lâon devine derriĂšre le masque bleu. 87 Fantomas se dĂ©chaĂźne, 1965 et Fantomas contre Scotland Yard, 1967. 88 DerniĂšre sĂ©quence de Fantomas. 168Rendu cĂ©lĂšbre et populaire depuis 1963 grĂące Ă un rĂŽle que Jean Girault lui offre dans Pouic-Pouic, Louis de FunĂšs interprĂšte un commissaire Juve facĂ©tieux. DĂšs le deuxiĂšme volet des aventures de FantĂŽmas et surtout dans le troisiĂšme87, il supplante ces deux acolytes Jean Marais et MylĂšne Demongeot. Pourtant, ce nâest pas Louis de FunĂšs qui est pressenti pour interprĂ©ter le commissaire, mais Bourvil. Celui-ci refuse au dernier moment et De funĂšs le remplace. Ce rĂŽle fera de lui une vedette. Son personnage, trĂšs Ă©loignĂ© de celui des romans, devient un prĂ©texte au jeu comique de lâacteur. On observe alors une disparition du mythe de FantĂŽmas au profit dâun autre mythe celui de De FunĂšs. Il sâagit dâun transfert gĂ©nĂ©rique qui vise Ă offrir aux spectateurs non des adaptations des aventures de lâInsaisissable », mais bien des parodies. Si les aventures de FantĂŽmas ne sont pas originellement exemptes de passages comiques, ces derniers ne constituent pas la tonalitĂ© majeure ni des romans, non plus que des adaptations jusque-lĂ rĂ©alisĂ©es. Or, les films dâAndrĂ© Hunebelle placent dâemblĂ©e le rire comme registre principal au dĂ©triment du genre horrifique qui prĂ©valait jusque-lĂ aux aventures de celui que ses pĂšres qualifiaient de MaĂźtre de lâeffroi ». PlacĂ© comme horizon dâattente, le registre humoristique apparaĂźt par la prĂ©sence mĂȘme de Louis de FunĂšs au gĂ©nĂ©rique. En effet, depuis le succĂšs de Pouic-Pouic, celui-ci est surtout connu pour son jeu farcesque. Le motif musical, composĂ© par Michel Magne, qui accompagne de façon extra-diĂ©gĂ©tique le personnage de Juve, apparaĂźt lui-mĂȘme comme une dĂ©clinaison grotesque de celui de FantĂŽmas. Lâun grave aux accents de jazz et de pop » Ă©voque le supĂ©rioritĂ© et la force, lâautre aux accents plus aiguĂ«s, tend Ă ironiser les scĂšnes quâil accompagne, notamment celle oĂč lâon voit Juve courir maladroitement sur les toits Ă la poursuite de son ennemi88. 89 Fantomas, AndrĂ© Hunebelle. 169Pourtant, malgrĂ© cette dĂ©naturation du personnage, Juve occupe au fil des trois films de plus en plus de place et cristallise la volontĂ© parodique du rĂ©alisateur. Fonctionnant comme un vĂ©ritable noyau actanciel, il multiplie les scĂšnes et les effets comiques de toutes sortes au point de devenir le vĂ©ritable hĂ©ros des films au dĂ©triment des autres personnages et surtout des acteurs, mais aussi des aventures de FantĂŽmas qui deviennent ainsi alibi aux pitreries de De FunĂšs. Les Ă©pisodes comiques sont trop nombreux pour les citer tous, mais rappelons en cependant quelques-uns qui illustrent une utilisation complĂšte de la gamme du registre comique. Tout dâabord, le comique de situation apparaĂźt Ă de nombreuses reprises. Reposant sur le quiproquo Juve est pris pour un fou alors quâil enquĂȘte en Italie et se trouve internĂ© dans un hĂŽpital psychiatrique lors du deuxiĂšme opus dâHune-belle Fantomas se dĂ©chaĂźne. Durant Fantomas contre Scotland Yard, les scĂšnes de dĂ©couvertes de pendus dans la chambre quâoccupe le pauvre commissaire dans le chĂąteau Ă©cossais de Lord Mac Rashley le font Ă©galement passer pour un fou. Ici, on note Ă©galement lâutilisation du comique de rĂ©pĂ©tition associĂ© au jeu de mots On mâa dĂ©pendu mon pendu ! » Plus tard, alors que le policier participe Ă une chasse Ă cour, il croit entendre un cheval parler, alors quâil sâagit du talkie walkie dont lâanimal est en fait muni⊠La gestuelle de lâacteur concourt Ă©galement Ă la crĂ©ation dâun comique clownesque. Utilisant les mines exagĂ©rĂ©es du clown ou du mime, De FunĂšs enchaĂźne ainsi les grimaces les plus variĂ©es, lorsquâil reçoit sa dĂ©coration lors de la premiĂšre sĂ©quence de Fantomas, il alterne ainsi un visage au sourire satisfait Ă un air dĂ©confit le contraste et lâoutrance du jeu provoque le comique, tandis que le jeu renvoie aux comĂ©dies théùtrales de la farce ou de la Comedia dell Arte. Le comique de mots est aussi utilisĂ©, notamment dans le troisiĂšme film, lors de la confrontation entre Juve et un serviteur. Alors que le premier annonce Il y a un pendu dans ma chambre ! », le deuxiĂšme rĂ©pĂšte Ah, mon Dieu, câest horrible, un pendu dans ma chambre ! » reprenant Ă son compte les propos et la frayeur du commissaire. On remarque mĂȘme une mise en abyme de lâhumour du film, lors de cet Ă©change de rĂ©plique entre FantĂŽmas et Fandor Je tue pas mal, mais avec le sourire, annonce le criminel. Vous avez le sens de lâhumour, lâhumour noir, lui rĂ©pond Fandor89. » Les couples comiques sont Ă©galement prĂ©sents, par le biais du tandem de policiers maladroits Juve/Bertrand, ou celui antithĂ©tique, constituĂ© par Juve/Fandor. Enfin, les films dâHunebelle constituent une reprise parodique, dâailleurs revendiquĂ©e par le cinĂ©aste lui-mĂȘme, des aventures de Souvestre et Allain. DĂ©jĂ , le gĂ©nĂ©rique prĂ©cise cette prise distance en indiquant quâil sâagit dâune libre adaptation des romans de Marcel Allain. Notons Ă©galement, alors quâil nâavait pas mĂȘme co-signĂ©, aux cĂŽtĂ©s de Pierre Souvestre, le premier contrat dâĂ©dition des aventures de FantĂŽmas chez Fayard, que Marcel Allain, seul survivant, apparaĂźt dĂ©sormais comme lâunique gĂ©niteur du bandit masquĂ©. Par son Ă©tymologie, le terme parodie renvoie aux chants odes », de lâĂ©popĂ©e. AprĂšs le Virgile travesti de Scarron, la sĂ©rie que Desnos qualifiait dâĂnĂ©ide des temps modernes » se trouve Ă©galement moquĂ©e, plaisantĂ©e, pour reprendre la racine burla », dâun burlesque largement prĂ©sent dans les films dâAndrĂ© Hunebelle. Or, il est intĂ©ressant de souligner que la parodie des exactions fantĂŽmassiennes passe, comme lâindique le titre de Scarron par le thĂšme du travestissement. Principe fondateur des romans de Souvestre et Allain, le thĂšme du dĂ©guisement nâentre pas dans le registre comique au niveau des textes originels, ni des adaptations cinĂ©matographiques de Feuillade et Vernay. Au contraire, les facultĂ©s, dignes de ProtĂ©e de FantĂŽmas, mais Ă©galement des autres personnages des romans, servent dâautres desseins comme le vol, le crime mais aussi la manipulation ou lâingĂ©niositĂ©. Plus profondĂ©ment, les deux autres posent les questionnements identitaires dâune sociĂ©tĂ© de plus en plus urbaine. Le travestissement apparaĂźt donc comme inquiĂ©tant dans le sens oĂč il brouille les repĂšres. MĂȘme lâinversion des sexes, dâun Fandor ou dâun FantĂŽmas dĂ©guisĂ©s en femme, ne dĂ©clenche pas le rire mais plutĂŽt lâadmiration des talents de transformation des personnages. 170Au contraire, le plus souvent, le travestissement chez Hunebelle est abordĂ© de façon parodique, dans la mesure oĂč il passe dâun traitement sĂ©rieux Ă un traitement humoristique. Le personnage le plus emblĂ©matique de cette dĂ©gradation dâun des Ă©lĂ©ments fondateurs du mythe est Juve, mais au-delĂ de lâĂȘtre fiction, câest Ă nouveau de lâĂ©mergence dâun autre mythe dont il est question celui de lâacteur Louis de FunĂšs. En effet, les postiches, costumes et autres gadgets deviennent le prĂ©texte Ă mettre en valeur les talents clownesques de lâacteur plutĂŽt quâĂ le dissimuler. Ainsi, dans le deuxiĂšme opus dâHunebelle Fantomas se dĂ©chaĂźne, Juve et son acolyte Bertrand se rendent-ils Ă un bal masquĂ© en Italie, celui-ci faisant Ă©cho au bal costumĂ© donnĂ© par la grande-duchesse Alexandre, qui nâest autre que lady Beltham, dans Le Policier apache. Or, si cet Ă©pisode du sixiĂšme volume des aventures de FantĂŽmas donnait lieu Ă une scĂšne baroque de dĂ©multiplication inquiĂ©tante de la figure fantĂŽmassienne, il apparaĂźt ici comme une scĂšne comique dont le vĂ©ritable hĂ©ros est Louis de FunĂšs. AffublĂ© dâun costume de pirate, lâacteur dĂ©ploie ici son jeu grĂące Ă son costume. Jambe de bois et cache-Ćil fonctionnent comme des gadgets de farces-et-attrapes destinĂ©s Ă provoquer le rire du spectateur. Dans le mĂȘme film, lâaccessoire devient aussi porteur dâune dimension parodique Ă lâencontre dâun autre mythe, lui aussi mis Ă mal par Hunebelle celui de lâagent secret et notamment de James Bond. 171Le cinĂ©aste AndrĂ© Hunebelle reprend ainsi une scĂšne habituelle des films de 007 la prĂ©sentation dâun matĂ©riel de haute technicitĂ© Ă lâattention des agents secrets. Devant un parterre de policiers, Juve fait ainsi son entrĂ©e afin de prĂ©senter le dernier gadget mis au point pour dĂ©jouer les manĆuvres de FantĂŽmas. Diapositives Ă lâappui, il explique de maniĂšre pseudo-scientifique le fonctionnement dâun troisiĂšme bras mĂ©canique dont il vient de dĂ©montrer lâefficacitĂ© devant son public. Cependant, les grimaces, autrement dit le jeu facial de lâacteur, associĂ© Ă lâincrĂ©dulitĂ© de ses subalternes rendent la scĂšne comique et rappellent lâutilisation des gadgets du cĂ©lĂšbre agent britannique 007. Dâailleurs, Juve lui-mĂȘme fait une rĂ©fĂ©rence explicite au personnage de lâagent secret. Louis de FunĂšs devient une figure bouffonne de James Bond, tandis que FantĂŽmas endosse le rĂŽle du Docteur No oĂč tout autre savant fou opposĂ© Ă lâagent britannique. Dans le premier opus, sa grotte high-tech » fait ainsi penser aux refuges des savants diaboliques antagonistes de James Bond. De mĂȘme, Ă lâinstar de ce hĂ©ros populaire, il utilise les moyens techniques les plus modernes pour Ă©chapper Ă son ennemi Juve hĂ©licoptĂšre dans le premier volet, sous-marin dans le deuxiĂšme et mĂȘme fusĂ©e dans le dernier film ! Nous assistons Ă une surenchĂšre de moyens qui, dans son exagĂ©ration, parodie Ă un double niveau les inventions de Souvestre et Allain mais aussi les films dâespionnage, alors trĂšs en vogue, que le cinĂ©aste a dĂ©jĂ abordĂ©s Ă plusieurs reprises. Le personnage de FantĂŽmas apparaĂźt donc vidĂ© de sa substance horrifique, plus proche de la caricature que du mythe. Il conserve cependant sa capacitĂ© Ă changer dâapparence en revĂȘtant des masques-peau » plus vrais que nature. 172Ici, les avancĂ©es des moyens techniques du cinĂ©ma permettent enfin dâaborder frontalement le problĂšme de vraisemblance de la transformation identitaire de lâhomme aux cent visages ». Or, depuis lâutilisation astucieuse du fondu enchaĂźnĂ© des gĂ©nĂ©riques de Louis Feuillade, tous les cinĂ©astes avaient Ă©ludĂ© cette question. Lâutilisation des masques en latex permet au cinĂ©aste des annĂ©es soixante de montrer FantĂŽmas en phase de mĂ©tamorphose. De plus, le montage donne lâillusion de lâubiquitĂ©. Ainsi, Fandor et FantĂŽmas, en rĂ©alitĂ© le mĂȘme acteur, peuvent-ils se retrouver face Ă face. De mĂȘme, lâinspecteur Juve et son double, Louis de FunĂšs, lĂ©gĂšrement boursouflĂ© afin de souligner une lĂ©gĂšre diffĂ©rence, sont-ils capables dâapparaĂźtre en mĂȘme temps Ă lâĂ©cran alors quâils ne font quâun. Par lâĂ©volution des effets spĂ©ciaux, le cinĂ©ma redonne alors des facultĂ©s dignes de ProtĂ©e Ă FantĂŽmas. Cependant, en lui offrant un visage propre et identifiable, par le biais de son masque bleu, Hunebelle sâapproprie lâimage mĂȘme de celui qui en possĂšde de multiples et il le rĂ©duit Ă une image de marque. Il est tout Ă fait remarquable de souligner lâimpact de cette image qui est restĂ©e attachĂ©e, dans lâopinion populaire, au personnage de FantĂŽmas, associĂ©e Ă son rire sardonique. Ainsi, ironie du sort, celui qui Ă©tait lĂ©gion, sâest figĂ© sous un masque de latex et rend le mythe exsangue. La dimension parodique des films dâAndrĂ© Hunebelle tend donc Ă une dĂ©naturation du mythe fantĂŽmassien. Ainsi, mĂȘme si la sĂ©rie renoue avec le thĂšme du travestissement, elle ne rejoint pas la nature carnavalesque et rĂ©gĂ©nĂ©ratrice des textes, mais place une distance ironique et destructrice. 173FantĂŽmas a trĂšs vite migrĂ© vers le mĂ©dium cinĂ©matographique qui a favorisĂ© la construction de sa mythologie. On peut donc dire quâau dĂ©part, FantĂŽmas est un mythe cinĂ©matographique. Or, les films dâHunebelle, dont on a dĂ©jĂ soulignĂ© la portĂ©e destructrice au niveau actanciel, provoquent Ă©galement un autre transfert, vers un nouveau moyen de communication de la France des annĂ©es soixante la tĂ©lĂ©vision. Fantomas, Fantomas se dĂ©chaĂźne, Fantomas contre Scotland Yard, connaissent un succĂšs cinĂ©matographique croissant. Plusieurs millions de spectateurs vont ainsi se dĂ©placer dans les salles obscures, participant aux rituels liĂ©s au cinĂ©ma. Cependant, la sĂ©rie connaĂźt une deuxiĂšme vie tĂ©lĂ©visuelle beaucoup plus longue et donc plus marquante. Ces nombreux passages Ă la tĂ©lĂ©vision font entrer le mythe dans de nouvelles pratiques culturelles. La dimension de cĂ©lĂ©bration collective que permet lâespace-temps du visionnage cinĂ©matographique disparaĂźt. Nous passons de la sphĂšre publique Ă la sphĂšre privĂ©e de la famille postĂ©e devant son tĂ©lĂ©viseur. De plus, le mĂ©dium tĂ©lĂ©visuel permet une rĂ©currence de diffusions qui crĂ©e finalement dâautres formes rituelles. Pendant des annĂ©es, par exemple, on va retrouver la sĂ©rie dâHunebelle diffusĂ©e pendant la pĂ©riode des fĂȘtes de NoĂ«l. Or, ces nouvelles pratiques crĂ©ent un nouveau mythe et effacent totalement les antĂ©cĂ©dents fantĂŽ-massiens devenus fantomatiques ! 174Il y a plusieurs explications Ă ce transfert mĂ©diatique. La premiĂšre, sociologique et historique sâexplique par lâentrĂ©e de la tĂ©lĂ©vision dans les foyers et la sociĂ©tĂ© française. Dans les annĂ©es soixante, de plus en plus de mĂ©nages en sont Ă©quipĂ©s. Le nouveau mĂ©dium marque dâailleurs synchroniquement les films dâAndrĂ© Hunebelle et apparaĂźt Ă la fois comme un marqueur temporel et sociologique, mais aussi, comme un objet fantasmatique. La communication par les canaux cathodiques devient un vĂ©ritable enjeu de pouvoir. Ainsi, le premier opus des aventures du bandit masquĂ© prĂ©sente-t-il un plan cinĂ©matographique qui place en abyme ce thĂšme des mĂ©dias. Juve apparaĂźt sur des Ă©crans de tĂ©lĂ©viseurs prĂ©sentĂ©s en vitrine dâun magasin dâĂ©lectromĂ©nager. Son image se trouve ainsi multipliĂ©e Ă lâidentique sous les yeux dâun public de passants qui sâarrĂȘtent dans la rue pour Ă©couter son discours sĂ©curitaire. Cette scĂšne peut ĂȘtre analysĂ©e Ă plusieurs niveaux. Dans un premier temps, sur le plan thĂ©matique, elle annonce lâintĂ©rĂȘt portĂ© Ă ce nouveau mĂ©dium quâest la tĂ©lĂ©vision, mais aussi dâautres mĂ©dias comme la presse dont Fandor, par son statut de journaliste, est principalement reprĂ©sentant. Finalement, cet intĂ©rĂȘt thĂ©matique renvoie aux textes originels et Ă ses auteurs ayant eu, tous deux, des expĂ©riences journalistes. Mais, au-delĂ du personnage de reporter » quâincarnait Fandor, Ă lâinstar dâautres de son Ă©poque comme Rouletabille, le cinĂ©aste des annĂ©es soixante tend Ă reflĂ©ter le pouvoir en marche des mass mĂ©dias » et notamment celui de la communication tĂ©lĂ©visuelle. Elle devient dâailleurs un instrument privilĂ©giĂ© de prise de pouvoir fantĂŽmassienne. En effet, lâhomme masquĂ© bleu apparaĂźt comme un pirate de lâaudiovisuel en parasitant le discours de Juve Ă la tĂ©lĂ©vision. Car le mĂ©dium tĂ©lĂ©visuel permet une propagation immĂ©diate et massive, Ă la fois de la parole mais aussi de lâimage cette derniĂšre offrant un reflet dĂ©multipliĂ© de Juve lors du premier plan de la sĂ©quence oĂč le visage du commissaire passe Ă lâĂ©cran. 175Nous entrons ici dans une dimension plus symbolique du traitements des mĂ©dias. Les effets de la mise en abyme insistent dâailleurs sur le vertige de la dĂ©multiplication de lâimage que permet le petit Ă©cran ». Il sâagit donc de lâimage dans lâimage, celle du petit Ă©cran » sur grand Ă©cran ». Un autre Ă©cran vient sâinterposer lors de cette scĂšne, celui de la vitrine du magasin devant laquelle se sont rassemblĂ©s quelques passants devenus eux-mĂȘmes spectateurs Ă lâinstar du propre spectateur du film de Hunebelle⊠Nonobstant de renvoyer Ă une esthĂ©tique baroque dĂ©jĂ prĂ©sente dans les romans de Souvestre et Allain Ă propos de la dĂ©multiplication des apparences rĂ©vĂ©latrice dâune rĂ©alitĂ© trompeuse, cette utilisation en ricochet de la mise en abyme tend aussi Ă cristalliser les peurs fantasmatiques liĂ©es au nouveau mĂ©dium tĂ©lĂ©visuel. Ainsi, le message audiovisuel relayĂ© par la tĂ©lĂ©vision est-il montrĂ© comme extrĂȘmement efficace, au point de devenir un enjeu de pouvoir Ă lâĂ©chelle planĂ©taire. Sa maĂźtrise par des ĂȘtres malintentionnĂ©s, symbolisĂ©s FantĂŽmas, permettrait donc une potentialisation de leur nocivitĂ© câest le cas lors du message quâenvoie FantĂŽmas au monde entier, par le biais du petit Ă©cran lorsquâil menace lâhumanitĂ© de destruction. Le tĂ©lĂ©viseur devient ainsi le vĂ©ritable enjeu de la prise de pouvoir et sa destruction lors de lâattentat au magasin dâĂ©lectromĂ©nager dans FantĂŽmas marque particuliĂšrement lâimportance de ce mĂ©dium qui devient lui-mĂȘme un mythe moderne. Dâailleurs, il est tout Ă fait intĂ©ressant de souligner les Ă©chos de ces angoisses de lâhomme moderne face aux nouveaux moyens de communication comme instrument de pouvoir ou de contre-pouvoir Ă lâorĂ©e de notre xxie siĂšcle. Les instruments tĂ©lĂ©visuels de Bin Laden forment ainsi un Ă©cho douloureux aux peurs que cristallise ce mythe. 176La deuxiĂšme explication au transfert mĂ©diatique du mythe de FantĂŽmas du cinĂ©ma Ă la tĂ©lĂ©vision rĂ©side dans la nature mĂȘme des textes originels. Tout dâabord, la dimension populaire des aventures de ce personnage créé au dĂ©but du vingtiĂšme siĂšcle par Souvestre et Allain le rapproche du support tĂ©lĂ©visuel et de la diffusion de masse. De nombreux autres hĂ©ros de la littĂ©rature populaire vont Ă©galement connaĂźtre une longue carriĂšre tĂ©lĂ©visuelle ArsĂšne Lupin ou Rocambole par exemple deviennent des sĂ©ries Ă succĂšs. Car le dĂ©coupage narratif sĂ©riel tend lui aussi Ă favoriser une adaptation tĂ©lĂ©visuelle qui provient dĂ©jĂ dâun passage par le cinĂ©ma. En effet, dĂšs les origines, le mĂ©dium cinĂ©matographique sâintĂ©resse aux sĂ©ries soit elles sont dâorigine textuelle, comme FantĂŽmas, adaptĂ© en une sĂ©rie de cinq Ă©pisodes par Louis Feuillade dĂšs 1913, soit elles sont créées, voire mĂȘme improvisĂ©es pour ce seul support mĂ©diatique comme Les Vampires du mĂȘme rĂ©alisateur. Cette vogue va aboutir Ă un vĂ©ritable marchĂ© liant films et textes avec les cinĂ©romans qui, de maniĂšre rĂ©currente, attirent les spectateurs dans les salles et les lecteurs dans les kiosques. Cependant, la tĂ©lĂ©vision entrant peu Ă peu dans les foyers, la sĂ©rie disparaĂźt des Ă©crans de cinĂ©ma et se dĂ©veloppe Ă la tĂ©lĂ©vision. Les aventures de FantĂŽmas elles-mĂȘmes seront adaptĂ©es sous forme de sĂ©rie tĂ©lĂ©visĂ©e par Bunuel et Chabrol en 1980. Le mythe cinĂ©matographique devient mythe tĂ©lĂ©visuel, associĂ© Ă des pratiques culturelles nouvelles et Ă dâautres figures actancielles, elles aussi liĂ©es Ă ce transfert mĂ©diatique comme lâillustre la progressive suprĂ©matie de Louis de FunĂšs sur le bandit masquĂ©. 177Câest donc Ă la transformation progressive du mythe fantĂŽmassien que nous assistons par le biais de ces derniĂšres adaptations cinĂ©matographiques. FantĂŽmas finit par ĂȘtre rattrapĂ© Ă la fois par une Ă©poque, mais aussi un changement de registre vers la parodie. Cette nouvelle dimension achĂšve de sonner le glas du mythe surrĂ©aliste en le dĂ©truisant mais Ă©galement en le dĂ©naturant profondĂ©ment. Ainsi ne reste-t-il plus dans la mĂ©moire collective que le masque bleu et les facĂ©ties de Louis de FunĂšs effaçant des pans entiers de la richesse du mythe et des textes originels. Il ne faut cependant pas enterrer trop tĂŽt lâ as » des mĂ©tamorphoses car ses vĂ©ritables hĂ©ritiers ont pris dâautres apparences pour mieux nous Ă©chapper. La premiĂšre anamorphose de FantĂŽmas, se trouve dans lâhomme sans visage » qui vole et tue en compagnie de sa petite amie dans Nuits rouges de Georges Franju. Le vide identitaire du protagoniste de ce long mĂ©trage rĂ©alisĂ© par le cofondateur de la cinĂ©mathĂšque française tĂ©moigne en fait dâune absence fondamentale, rĂ©vĂ©lĂ©e en creux par lâhomonymie du titre, celle de lâhomme aux cent visages », le mythe de FantĂŽmas irradie dans tout le long-mĂ©trage, soleil noir qui Ă©claire les desseins criminels de son avatar. En effet, Franju avait envisagĂ© une adaptation de FantĂŽmas proche de celle de Feuillade, au cinĂ©ma en 1963. Mais il fut dissuadĂ© par des producteurs qui misaient davantage sur la comĂ©die en cours dâAndrĂ© Hunebelle⊠90 Boyer Alain-Michel, FantĂŽmas », in Dictionnaire des mythes du fantastique, op. cit., p. 127-137. 178Plus rĂ©cemment, avec O fantasma, Joao Pedro Rodrigues, nous renvoie Ă la fois au cinĂ©ma de Feuillade dont il emprunte un plan montrant la silhouette de rat dâhĂŽtel du bandit, mais aussi Ă la veine de cinĂ©ma dâauteur et du film surrĂ©aliste dâErnst Moerman qui traite Ă©galement de la nature sulfureuse du personnage. Le FantĂŽmas » de Moerman entre en conflit avec la morale religieuse lorsquâil enlĂšve sa maĂźtresse lady Beltham du couvent oĂč elle se cache. Le cinĂ©aste confronte alors, dans une sĂ©quence provocatrice pour lâĂ©poque 1937, la sensualitĂ© la libertĂ© des corps des deux amants, uniquement vĂȘtus de maillots de bain, Ă la cornette de religieuse que lady Beltham porte encore sur la tĂȘte. Rodrigues va plus loin dans le fantasme et raconte lâhistoire dâun jeune homme ayant revĂȘtu la tenue de rat dâhĂŽtel de FantĂŽmas pour sĂ©questrer un homme dans sa chambre et pour le violer. Le cinĂ©aste portugais dĂ©veloppe ainsi Ă lâextrĂȘme une thĂ©matique sexuelle jusque-lĂ peu abordĂ©e. FantĂŽmas se rĂ©vĂšle bien un sĂ©ducteur dans les films de Hunebelle, mais toute son Ă©nergie sexuelle est annihilĂ©e par le rire. Ainsi, de mĂ©tamorphoses en anamorphoses successives, FantĂŽmas meurt de rire90 » mais câest pour renaĂźtre dâun plaisir interdit.
Thriller 1965 1 h 34 min iTunes Disponible sur Salto, Prime Video, iTunes Le commissaire Juve est dĂ©corĂ© pour avoir triomphĂ© du monstre malĂ©fique. Mais au mĂȘme moment, FantĂŽmas enlĂšve le professeur LefĂšvre au cours de son voyage Ă Rome. Juve met en place son dispositif de surveillance. Et les aventures recommencent avec ses poursuites infernales, quiproquos et enlĂšvements. D'un congrĂšs de savants au cratĂšre d'un volcan, Juve, Fandor et HĂ©lĂšne poursuivent inlassablement un FantĂŽmas dĂ©bordant de gĂ©nie. Thriller 1965 1 h 34 min iTunes Tout public En vedette Jean Marais, Louis de FunĂšs, MylĂšne Demongeot RĂ©alisation AndrĂ© Hunebelle
Over FantÎmas se Déchaßne De gemaskerde misdadiger Fantomas is nog steeds op vrije voeten en is van plan de hele wereld aan zijn voeten te krijgen. Wanneer professor Marchand mysterieus verdwijnt, verdenkt commissaris Juve onmiddellijk Fantomas. Fantomas Collection FantÎmas se Déchaßne trailer
FantĂŽmas se dĂ©chaĂźne est un film d'aventure franco-italien d'AndrĂ© Hunebelle, sorti en 1965. DĂ©corĂ© de la LĂ©gion d'honneur, le commissaire Juve Ă©cume. Il vient de recevoir un tĂ©lĂ©gramme de fĂ©licitations de FantĂŽmas, dont les autoritĂ©s se croyaient justement dĂ©barrassĂ©es. Pendant ce temps, les hommes de FantĂŽmas enlĂšvent le professeur Marchand, l'inventeur du rayon tĂ©lĂ©pathique. FantĂŽmas compte faire de ce rayon une arme terrifiante qui lui permettra de dominer le monde. Il lui faut pourtant s'adjoindre les services d'un autre savant, le professeur LefĂšvre. Juve et Fandor dĂ©cident de tendre un piĂšge Ă FantĂŽmas. Fandor se substitue au savant menacĂ©. FantĂŽmas a eu la mĂȘme idĂ©e. La confusion est totale. Finalement, c'est HĂ©lĂšne qui est enlevĂ©e... FantĂŽmas se dĂ©chaĂźne d'AndrĂ© Hunebelle avec Jean Marais - Raymond Pellegrin - Louis de FunĂšs - MylĂšne Demongeot - Jacques Dynam - Robert Dalban - Henri Attal Fiche techniqueTitre FantĂŽmas se dĂ©chaĂźneRĂ©alisation AndrĂ© Hunebelle, assistĂ© de Jacques Besnard seconde Ă©quipeScĂ©nario Jean Halain et Pierre Foucaud, d'aprĂšs les personnages des romans de Pierre Souvestre et Marcel AllainDĂ©cors Max DouyCostumes Mireille Leydet ; robe Mille et une nuits » créée pour MylĂšne Demongeot par Jacques HeimPhotographie Raymond LemoigneSon RenĂ©-Christian ForgetMontage Jean FeyteMusique Michel MagneProduction Paul CadĂ©ac, Alain PoirĂ©, AndrĂ© HunebelleSociĂ©tĂ©s de production Gaumont, Production artistique et cinĂ©matographique, Victory Films, Story Films France ; Da. Ma. Produzione ItalieSociĂ©tĂ© de distribution Gaumont FrancePays d'origine France / ItalieLangue de tournage françaisFormat Couleur Eastmancolor - 35 mm - 2,351 Franscope - Son monophoniqueGenre ComĂ©die policiĂšre, Aventures, ActionDurĂ©e 99 minutesDates de sortie France 8 dĂ©cembre 1965 DistributionJean Marais FantĂŽmas / le journaliste JĂ©rĂŽme Fandor / le professeur LefebvreRaymond Pellegrin FantĂŽmas voix, non crĂ©ditĂ©Louis de FunĂšs le commissaire JuveMylĂšne Demongeot HĂ©lĂšne GurnJacques Dynam l'inspecteur Michel BertrandMichel Duplaix Leon, un inspecteurChristian Toma l'autre inspecteurPietro Tordi le prĂ©sident de l'assemblĂ©eRobert Dalban le rĂ©dacteur du journal Le Point du jourHenri Attal et Dominique Zardi hommes de mains de FantĂŽmasYvan Chiffre, Antoine Baud, AndrĂ© Cagnard hommes de main de FantĂŽmasFlorence Blot la dame qui attend devant les toilettes du trainAlbert Dagnant le professeur MarchandArturo Dominici le professeur canadienMino Doro le professeur suisseOlivier de FunĂšs Michel Gurn, dit Michou »Robert Le BĂ©al le ministreJacques Marin l'agent de police ferroviaireJean Michaud le directeur de la clinique psychiatriqueEric Vasberg le faux huissier et homme de main de FantĂŽmas non crĂ©ditĂ©Philippe Castelli l'inspecteur en retard non crĂ©ditĂ©Max Montavon le surveillant de l'institut non crĂ©ditĂ©Bob Morel l'homme hypnotisĂ© non crĂ©ditĂ©Mario Pisu un danseur du bal de FantĂŽmas non crĂ©ditĂ©Albert Daumergue le serveur du wagon-restaurant non crĂ©ditĂ©Gil Delamare cascadeur / doublure de Jean Marais non crĂ©ditĂ©Henri Violin cascadeur / doublure de Louis de FunĂšs non crĂ©ditĂ©Roger Lumont un inspecteur non crĂ©ditĂ©Pierre Palfray un garde du corps de FantĂŽmas non crĂ©ditĂ©Silvio Laurenzi invitĂ© au bal masquĂ© Critique lors de la sortie en salle le 15/08/2009 Par Jacques SiclierFilm d'AndrĂ© Hunebelle France/Italie, 1965. ScĂ©nario Jean Halain et Pierre Foucaud, d'aprĂšs les personnages de Pierre Souvestre et Marcel Allain. Image Raymond Lemoigne. Musique Michel Magne. 95 mn. Avec Jean Marais, Louis de FunĂšs, MylĂšne Demongeot, Jacques comĂ©die policiĂšre avec est dĂ©corĂ© de la LĂ©gion d'honneur. FantĂŽmas lui envoie un tĂ©lĂ©gramme de fĂ©licitations, puis enlĂšve le professeur Marchand, dont l'invention doit lui permettre de dominer le monde. Mais celle-ci ne peut ĂȘtre utilisĂ©e qu'avec le concours du professeur LefĂšvre...Le dĂ©tournement cinĂ©matographique du roman-feuilÂleton Belle Epoque de SouÂvestre et Allain ayant Ă©tĂ© accompli dĂšs 1914, il n'y avait plus Ă se gĂȘner. En avant le vaudeville, façon Hunebelle ! Les transforÂmations et les acrobaties de Jean Marais comptent moins que les numĂ©ros de Louis de FunĂšs. On se grime Ă qui mieux mieux. Le film s'est bonifiĂ© avec l'Ăąge, prenant une patine nostalgique qui force l'indulgence...
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