Bande originale du film "FantĂŽmas se dĂ©chaĂźne") is an English language song and is sung by Michel Magne. OĂč est le bien, oĂč est le mal ? (Bande originale du film "FantĂŽmas se dĂ©chaĂźne"), from the album Trilogie Fantomas, was released in the year 2001. The duration of the song is 1:47. Download English songs online from JioSaavn. FantĂŽmasse dĂ©chaĂźne, un film de AndrĂ© Hunebelle | Synopsis : Alors qu'on dĂ©core le commissaire Juve de la LĂ©gion d'honneur pour avoir mis un terme aux activitĂ©s criminelles de Fantomas FantĂŽmasse dĂ©chaĂźne Bande-annonce VF. 19 976 vues. 11 juil. 2012. FantĂŽmas se dĂ©chaĂźne. Sortie : 8 dĂ©cembre 1965 | 1h 34min. De AndrĂ© Hunebelle. Avec Jean Marais , Louis de FunĂšs Linspecteur Juve et ses compagnons commencent Ă  connaĂźtre les mĂ©thodes diaboliques de FantĂŽmas. Aussi, lorsque le professeur Marchand disparaĂźt mystĂ©rieusement, l’étrange personnage masquĂ© est immĂ©diatement RegarderScooby-Doo 2 – Les Monstres se dĂ©chaĂźnent Streaming VF (VOSTFR) Gratuit en HD Scooby-Doo 2 – Les Monstres se dĂ©chaĂźnent (2004) film Complet en Français vous pouvez profiter en ligne gratuitement et sans inscription en un seul clic. SO.JACAIDAN Vay Tiền Nhanh Chỉ Cáș§n Cmnd Nợ Xáș„u. 1 Agel Henri, Un art de la cĂ©lĂ©bration, le cinĂ©ma de Flaherty Ă  Rouch, Paris, les Ă©ditions du Cerf, ... 1Le mythe de FantĂŽmas est vĂ©ritablement nĂ© de son adaptation cinĂ©matographique par Louis Feuillade en 1913. En faisant de FantĂŽmas un hĂ©ros du grand Ă©cran, le cinĂ©aste Ă©largit et prolonge le succĂšs populaire du personnage de papier et le lĂšgue aux surrĂ©alistes Ă  venir qui feront de ce souvenir d’enfance un personnage constitutif de leur mythologie. Nous avons vu prĂ©cĂ©demment que la pratique de la lecture des romans de Souvestre et Allain semblait s’éloigner de la collectivitĂ© propre Ă  la cĂ©lĂ©bration d’un mythe. À ce titre, le mĂ©dium cinĂ©matographique offre une nouvelle ampleur au personnage de papier. En effet, le cinĂ©ma s’inscrit, par ses rites, dans une dimension de cĂ©lĂ©bration proche du sacrĂ© ainsi que l’indique Henri Agel dans son ouvrage Un art de la cĂ©lĂ©bration, le cinĂ©ma de Flaherty Ă  Rouch1. Le rassemblement du public dans un mĂȘme lieu, le rĂŽle frappant de l’image analogique pour transmettre un monde imaginaire tout cela participe Ă  l’édification de FantĂŽmas en mythe moderne. 2 Voir filmographie Ă  la fin de l’ouvrage. 2Mais si l’adaptation de Louis Feuillade apparaĂźt comme constitutive de la crĂ©ation du mythe fantĂŽmassien, elle se rĂ©vĂšle aussi ĂȘtre la premiĂšre pierre d’un autel Ă©rigĂ© Ă  la gloire du criminel qui s’effondrera dans les annĂ©es 1960 les derniers films reprenant les aventures du bandit masquĂ© seront rĂ©alisĂ©s par AndrĂ© Hunebelle avec Louis de FunĂšs et Jean Marais. Paradoxalement les plus connues, ces versions figeront FantĂŽmas sous le masque bleu d’un fantoche. Entre ces deux extrĂ©mitĂ©s, de nombreux cinĂ©astes adapteront, Ă  leur façon, les pĂ©ripĂ©ties de l’Insaisissable » Edward Sedgwick au dĂ©but des annĂ©es vingt, Paul FĂ©jos en 1932 qui signe la premiĂšre version parlante de FantĂŽmas ou Ersnt Moerman en 1936 ainsi que Jean Sacha en 1947, Robert Vernay en 1949 et enfin Hunebelle en 1964, 1966 et 1967. Claude Chabrol proposera Ă©galement une adaptation tĂ©lĂ©visĂ©e diffusĂ©e sous la forme d’une sĂ©rie sur Antenne 2 » en 19802. 3Si la sĂ©rie de Souvestre et Allain a connu un tel retentissement cinĂ©matographique, c’est parce qu’elle s’y prĂȘtait particuliĂšrement. Ainsi, dĂšs ses dĂ©buts, le cinĂ©matographe entretient des rapports Ă©troits avec le roman populaire. AprĂšs la pĂ©riode de films brefs et montrĂ©s dans des baraques de fĂȘtes foraines qui appartiennent davantage au registre du spectacle, le cinĂ©ma Ă©volue vers la forme des films longs nĂ©cessitant une Ă©criture et un dĂ©roulement cohĂ©rent. D. W Griffith, considĂ©rĂ© comme le prĂ©curseur du cinĂ©ma actuel, met en place un mode de production rationalisĂ© des films dans les studios d’Hollywood et procĂšde Ă  leur homogĂ©nĂ©isation. Sur le plan du rĂ©cit, Ă  la succession de tableaux sans raccords du cinĂ©ma primitif, se substituent une linĂ©aritĂ© et une cohĂ©rence qui forment un rĂ©cit filmique linĂ©aire. Par l’utilisation de raccords sonores, visuels ou spatiaux, le montage fait oublier au spectateur le caractĂšre profondĂ©ment discontinu du cinĂ©ma. Or, cette recherche d’homogĂ©nĂ©itĂ© narrative rapproche ce nouveau mĂ©dium du roman. Griffith se rĂ©clame d’ailleurs de Charles Dickens dans ses dĂ©marches novatrices. 3 1895 numĂ©ro spĂ©cial hors sĂ©rie sur Louis Feuillade, Jacques Champreux et Alain Carou dir., octob ... 4En France, deux industries du cinĂ©ma s’affrontent alors la Gaumont » et la PathĂ© ». Louis Feuillade, directeur artistique de la sociĂ©tĂ© Gaumont, choisit d’adapter la sĂ©rie des FantĂŽmas qui remporte un vif succĂšs populaire pour concurrencer PathĂ© voulant offrir une version cinĂ©matographique de Rocambole. Les arts populaires se rejoignent ainsi, entremĂȘlant romans et cinĂ©ma quasiment dĂšs les premiers temps. De plus, le cinĂ©ma est parfois Ă  l’origine de publications de fascicules narratifs c’est la vogue des cinĂ©romans » qui dĂ©bute avec des distributions gracieuses de petits livrets d’une vingtaine de pages illustrĂ©es reprenant les dialogues des personnages des films correspondants. DistribuĂ©s aprĂšs la projection, ils font revivre, sur un autre support, les aventures auxquelles le public vient d’assister dans les salles obscures. Les MystĂšres de New York sort en novembre 1915 de façon simultanĂ©e en feuilleton dans le journal Le Matin et sous forme de serial au cinĂ©ma. Durant cinq semaines, chaque Ă©pisode est ainsi racontĂ© dans le journal pendant la semaine qui prĂ©cĂšde la sortie au cinĂ©ma. Il est Ă  noter que Marcel Allain participera lui aussi Ă  la rĂ©alisation de cinĂ©romans n’ayant pas trait Ă  FantĂŽmas, aprĂšs la mort de Pierre Souvestre. Les cinĂ©astes de l’époque cherchent aussi l’inspiration et le succĂšs dans les productions paralittĂ©raires. En 1908 Victorin Jasset, l’un des fondateurs de la sociĂ©tĂ© Éclair », lance la sĂ©rie des Nick Carter, une adaptation cinĂ©matographique d’un dime novel amĂ©ricain et remporte un franc succĂšs. En 1910, PathĂ© produit un avatar Nick Winter. Jacques Champreux, dans un numĂ©ro spĂ©cial de 1893 sur Louis Feuillade, indique la rĂ©ticence morale de la maison Gaumont Ă  bĂ©nĂ©ficier de cette manne du film policier, jugĂ© alors immoral par la sociĂ©tĂ© bien-pensante de l’époque qui y voit l’apologie du crime et de la violence, tandis que les foules le prĂ©fĂšrent au cinĂ©ma d’Art. En tant que chrĂ©tien conservateur, Louis Feuillade insiste, lors de la sortie en 1911 de La Vie telle qu’elle est, sur la nĂ©cessitĂ© du cinĂ©ma de se soustraire Ă  l’influence de Rocambole. Mais les choix du public dictent dĂ©jĂ  les dĂ©marches des cinĂ©astes et bientĂŽt Feuillade convainc LĂ©on Gaumont d’acquĂ©rir les droits de FantĂŽmas, d’autant que la sociĂ©tĂ© Éclair vient de connaĂźtre un immense succĂšs avec l’adaptation du feuilleton populaire de LĂ©on Zazie Zigomar, dont le hĂ©ros Ă©ponyme est un autre bandit masquĂ© aux intentions malĂ©fiques. 4 Planche tracĂ©e au F. MassĂ©, orateur du Couvent de 1903 », par Louis Feuillade, La Tomate n° 4, 4 ... 5FantĂŽmas a donc trĂšs vite migrĂ© vers le mĂ©dium cinĂ©matographique. Or, la conjoncture de l’époque, qui pousse les rĂ©alisateurs Ă  l’adaptation d’Ɠuvres populaires, ne suffit pas Ă  expliquer cette association prĂ©coce. La sĂ©rie de Souvestre et Allain tend Ă  constituer un support parfait pour le cinĂ©ma. En effet, dans sa dimension populaire, au sens backthinien » du terme, Ă  savoir celui de la rĂ©gĂ©nĂ©rescence par un retour aux sources primitives, l’Ɠuvre des deux hommes correspond Ă  l’esprit du cinĂ©ma art populaire par excellence. Leur alliance se rĂ©vĂšle aussi porteuse de vie pour un art encore jeune qui prend de l’ampleur grĂące au plĂ©biscite du public et sort de la marginalitĂ© des théùtres de foire. Bien sĂ»r, les voix de l’élite intellectuelle s’élĂšvent et critiquent un cinĂ©aste qui cĂšde Ă  la facilitĂ© de la veine populaire. Vuillermoz, un journaliste du Temps, Ă©crit dans sa rubrique Devant l’écran » du 20 juin 1917, Ă  propos de Louis Feuillade C’est un auteur peu enclin Ă  faire un sĂ©rieux crĂ©dit au goĂ»t littĂ©raire du public [
]4. » Cependant, Feuillade trouve dans FantĂŽmas matiĂšre Ă  un rĂ©alisme fantastique » qu’il commence Ă  mettre en place notamment dans La Vie telle qu’elle est. 6Il est vrai que, par l’art des mĂ©tamorphoses que possĂšde le hĂ©ros de Souvestre et Allain, le personnage entretient la confusion entre illusion et rĂ©alitĂ© au point que l’on exĂ©cute Ă  sa place l’acteur qui jouait son rĂŽle sur scĂšne Valgrand dans le premier volume. La version filmique fait disparaĂźtre cet Ă©pisode, rendant la vie sauve au pauvre acteur. Ici transparaĂźt la sensibilitĂ© royaliste du catholique et conservateur directeur artistique de la Gaumont », mais Ă©galement une forme de respect symbolique du cinĂ©ma, encore jeune, qui se refuse Ă  Ă©vacuer si vite son aĂŻeul théùtral, mĂȘme si sa forme tend dĂ©jĂ , dans ses influences romanesques, Ă  s’en dĂ©tacher. Cette scĂšne finale illustre aussi une mĂ©taphore mĂȘme du cinĂ©ma dont le paradoxe rĂ©side dans la mimĂ©sis la plus absolue et, pour le spectateur, la simultanĂ©itĂ© de perception entre le rĂ©el et l’imaginaire. S’il existe bien un art des mĂ©tamorphoses du rĂ©el et du rĂȘve il s’agit du cinĂ©ma. Cette thĂ©matique de la transformation se rĂ©vĂšle en fait, Ă  la fois un obstacle et en mĂȘme temps, une aide Ă  l’adaptation cinĂ©matographique du texte. En effet, transcrire les exploits transformationnels de FantĂŽmas constitue une gageure que les moyens techniques Ă  disposition du cinĂ©aste ne permettent pas de dĂ©passer aisĂ©ment. Louis Feuillade utilise ainsi, dans le gĂ©nĂ©rique de FantĂŽmas, Ă  l’ombre de la guillotine, la technique de montage en fondu enchaĂźnĂ© avec l’apparition en surimpression des diffĂ©rentes identitĂ©s endossĂ©es par l’Insaisissable » le pĂšre Moche, Tom-Bob, Gurn, le vieux magistrat, apparaissent successivement sur le mĂȘme visage vide, celui de FantĂŽmas. L’anecdote de cette sĂ©quence rĂ©vĂšle particuliĂšrement la dimension crĂ©ative de Louis Feuillade. En effet, Ă  son acteur, RenĂ© Navarre, qui craint que le public ne le reconnaisse pas sous ses multiples masques et parce qu’encore confiant en l’esthĂ©tique théùtrale de convention, il rĂ©pond par la modernitĂ© de son art. Enfin, le roman possĂšde une dimension contemporaine qui rejoint le nouveau mĂ©dium cinĂ©matographique par les thĂ©matiques qu’il aborde Ă©volutions technologiques comme le train, la voiture ou l’électricitĂ© mais aussi par le dynamisme de l’Ɠuvre portĂ©e par un mouvement qui va de l’avant celui des courses-poursuites en voiture, des filatures
 que la cinĂ©tique parvient particuliĂšrement Ă  mettre en scĂšne. Ainsi, si le propos peut choquer la morale, les exactions spectaculaires, de mĂȘme que la matiĂšre intime du roman, semblent particuliĂšrement convenir au support cinĂ©matographique. 7Le vendredi 9 mai 1913 sort ainsi l’adaptation cinĂ©matographique du premier volume des aventures de l’Insaisissable » sous le titre FantĂŽmas, Ă  l’ombre de la guillotine. Le film est projetĂ© au Gaumont Palace et le succĂšs est immĂ©diat le Petit Journal du 16 mai annonce alors le chiffre de quatre-vingt mille spectateurs dans la semaine. Suivront quatre autres adaptations, chacune, Ă  l’instar de l’hypotexte, formant une unitĂ© narrative et autonome qui dĂ©ment l’appellation communĂ©ment employĂ©e de serial », s’appliquant Ă  des films Ă©pisodiques, pour cette sĂ©rie » de cinq films. L’aventure se prolonge jusqu’en 1914, la premiĂšre guerre mondiale venant stopper l’entreprise. Naissance d’un mythe cinĂ©matographique les adaptations de Louis Feuillade Biographie de Feuillade 5 Le Cerf », Le Torero, 17 juillet 1904, in 1895 numĂ©ro spĂ©cial, op. cit., p. 26. 6 Ibid. 8NĂ© le 19 fĂ©vrier 1873 Ă  Lunel dans l’HĂ©rault d’une famille de modestes viticulteurs et commissaires de vins, Louis Feuillade Ă©crit trĂšs jeune des poĂšmes acadĂ©miques, qui sont parfois publiĂ©s dans la presse locale oĂč il tient Ă©galement une petite chronique critique de tauromachie. AprĂšs avoir obtenu un baccalaurĂ©at littĂ©raire et fait son service militaire, le jeune homme vient Ă  Paris en 1898 pour y connaĂźtre une pĂ©riode assez misĂ©rable pendant laquelle il est journaliste. À partir de 1905, il vend rĂ©guliĂšrement des scĂ©narii chez Gaumont et fait bientĂŽt de la mise en scĂšne. DĂšs 1903, Louis Feuillade manifeste un intĂ©rĂȘt particulier pour le cinĂ©matographe. Dans le journal satirique La Tomate n° 4 du 4 octobre, il porte un regard trĂšs critique sur l’association entre le cinĂ©ma et les opĂ©rations chirurgicales filmĂ©es du docteur Doyen. Alors qu’en 1904, dans Le Torero du 17 juillet, il fait part de ses Ă©mois en tant que spectateur [
] dans un chemin creux tapissĂ© d’herbes et d’arbustes frĂ©missant sous la brise, le cerf parut. L’image Ă©tait si vivante, cette vision si inattendue qu’une rumeur admirative monta de l’assistance5. » Ce film documentaire, projetĂ© aux Folies BergĂšres, tĂ©moigne d’un certain lyrisme trahissant l’admiration mais Ă©galement d’une veine satirique qui ne quitte jamais le journaliste Le music-hall s’emplit par les yeux des spectateurs d’une grĂące champĂȘtre et je gage que les pĂ©ripatĂ©ticiennes de l’endroit oubliĂšrent un moment les prochains entĂŽlages pour rĂȘver de fraĂźches idylles6. » 7 Nos rĂ©alisateurs », Gaston Philip, Le courrier cinĂ©matographique, 14e annĂ©e, n° 33, 16 aoĂ»t 1924 ... 9En 1905, un de ses amis, AndrĂ© HenzĂ©, l’introduit auprĂšs du directeur artistique de la maison PathĂ© Dupuis. Mais ce dernier, congĂ©diĂ© peu de temps aprĂšs, n’a pas mĂȘme le temps de lire les scĂ©narii du lunellois. HenzĂ© le dirige alors vers une toute petite boite, qui ne te paiera certainement pas aussi bien qu’ici, mais oĂč tu feras tes premiĂšres armes
7 ». Or, cette toute jeune entreprise a pour nom SociĂ©tĂ© en commandite LĂ©on Gaumont & Cie ». Alice Bery, qui y fait office de directeur artistique, lui propose de rĂ©diger des scĂ©narii pour cent francs la semaine puis de les mettre en images. Le lundi 20 novembre 1905, son premier scĂ©nario sort en salle ArrĂȘtez mon chapeau ! mis en images par Etienne Arnaud, un ami. DĂšs 1906, il se lance dans une adaptation d’un poĂšme Ă©pique de FrĂ©dĂ©ric Mistral Mireille et tĂ©moigne de sa conception originale de la mise en scĂšne en choisissant de tourner sur les lieux mĂȘmes oĂč se dĂ©roule le roman, la Camargue, et non en studio comme cela se faisait alors. En 1907, il remplace Alice Bery Ă  la direction artistique de Gaumont. 10En 1911, il lance le cycle La Vie telle qu’elle est 1911-1913 qui est une Ă©tude de mƓurs intimiste Ă  la maniĂšre de Paul Bourget ou de Marcel PrĂ©vost. LĂ  encore, il fait preuve d’un rĂ©alisme qui choque par sa remise en question de certains tabous sociaux dans des films tels que Les VipĂšres, La Tare ou Le Destin des MĂšres. Il se dĂ©fend en Ă©voquant son souhait de reprĂ©senter les gens et les choses tels qu’ils sont et non pas tels qu’ils devraient ĂȘtre. Pourtant, son goĂ»t pour la fantaisie et le fantastique social » va trouver son expression dans l’adaptation des cinq premiers Ă©pisodes des aventures de FantĂŽmas en 1913. Il y mĂȘle Ă  la fois rĂ©el et imaginaire et reprend Ă  son compte une dimension mythologique, dĂ©jĂ  prĂ©sente dans le texte, Ă  travers ses prises de vue du Paris de l’époque dont certaines scĂšnes sont filmĂ©es dans les entrepĂŽts de Bercy ou Boulevard de La Chapelle. Cette premiĂšre sĂ©rie, interrompue par la guerre, connaĂźt un succĂšs phĂ©nomĂ©nal, saluĂ© autant par un public populaire que cultivĂ© parmi lequel se trouvent les futurs surrĂ©alistes
 11Feuillade rĂ©cidive en 1915 avec Les Vampires 1915-1916, une fresque en dix Ă©pisodes dont il tisse lui-mĂȘme la trame quasiment au jour le jour reprenant Ă  son compte les techniques du roman populaire afin de rĂ©diger, voire d’improviser les scĂ©narii. Il abandonne ici toute vraisemblance au profit des coups de théùtre de la pĂšgre et de la sensualitĂ© de la belle Musidora, troublante dans le collant noir moulant entiĂšrement son corps qui, mieux que quiconque, sait faire oublier les horreurs de la guerre Ă  un public fascinĂ©. Les surrĂ©alistes y verront la grande rĂ©alitĂ© de la guerre », mais en attendant, la PrĂ©fecture de police s’en Ă©meut et Louis Feuillade opĂšre son mea culpa, en mettant en scĂšne les bonnes actions du justicier Judex, en 1918. Il fait encore quelques Ă©clats avec Tih-Minh en 1919 et Barrabas en 1920 avant de revenir Ă  une inspiration plus conventionnelle en tournant VendĂ©miaires, Les Deux Gamines et Parisette. Il meurt sur le tournage de Stigmate en 1925 laissant derriĂšre lui l’hĂ©ritage d’un cinĂ©aste qui a su conjuguer crĂ©ativitĂ© avant-gardiste et souci de plaire au plus grand nombre, notamment par son goĂ»t pour les feuilletons ou abominations feuilletonesques » ainsi que les nommait Louis Deluc, lui-mĂȘme cinĂ©aste d’avant-garde. Des auteurs au rĂ©alisateur 8 Coryell John, Nick Carter créé en 1884 et apparu sur le marchĂ© français Ă  partir du 22 mars 1907. 12En mai 1913, le premier film de FantĂŽmas, rĂ©alisĂ© par Louis Feuillade, sort sur les Ă©crans parisiens. Il s’agit d’une adaptation cinĂ©matographique des cinq premiers Ă©pisodes d’une sĂ©rie qui en comptait alors vingt-sept. C’est Feuillade lui-mĂȘme, directeur artistique de la maison Gaumont, qui convainc son patron, LĂ©on Gaumont, d’acheter les droits de FantĂŽmas pour sept mille francs or, ce qui constitue une somme importante Ă  l’époque. Au moment de s’attaquer Ă  ce monument de papier qu’est alors la sĂ©rie, Feuillade est un rĂ©alisateur accompli qui a dĂ©jĂ  deux films Ă  son actif. Il faut dire que la pĂ©riode 1900-1914 est une sorte d’apogĂ©e de la fascination du public pour le criminel. DĂšs 1908, Victorin Jasset dĂ©cide d’adapter pour la sociĂ©tĂ© Éclair une sĂ©rie de fascicules rencontrant un grand succĂšs, ceux de la maison Eichler de Dresde. Cette maison lance sur le marchĂ© français une nouvelle formule Ă©ditoriale venant des États-Unis au lieu de longs feuilletons se poursuivant semaines aprĂšs semaines ou de vĂ©ritables livres, il s’agissait de fines brochures peu coĂ»teuses dix cents d’oĂč le dime-novel dont nous avons dĂ©jĂ  parlĂ© reprenant de numĂ©ros en numĂ©ros les aventures des mĂȘmes personnages. Victorin Jasset choisit la sĂ©rie Nick Carter8. Le succĂšs phĂ©nomĂ©nal amĂšne d’autres les cinĂ©astes Ă  s’intĂ©resser Ă  des sĂ©ries dĂ©jĂ  Ă©crites comme Zigomar de LĂ©on Zazie. L’Éclipse produit Nat Pinkerton en 1911 dirigĂ© par Pierre Bressol, l’ex-interprĂšte de Nick Carter. PathĂ© commence par proposer une sĂ©rie parodique Nick Winter rĂ©alisĂ©e par Paul Garbagni avant de confier au grand feuilletoniste Gustave Le Rouge une sĂ©rie de trois films Charley Colms, Le Club des Ă©lĂ©gants, Le Collier de la danseuse. Gaumont riposte avec la sĂ©rie Main de fer rĂ©alisĂ©e par LĂ©once Perret. Mais le cinĂ©ma ne s’intĂ©resse pas uniquement au feuilleton. La sĂ©rie le sĂ©duit aussi comme c’est le cas de Louis Feuillade avec FantĂŽmas. 9 Entretiens avec Francis Lacassin in FantĂŽmas, tome I, Robert Laffont, coll. Bouquins », op. cit.... 10 Ibid. 13Il travaille en Ă©troite collaboration avec Allain et Souvestre À vous de me donner des idĂ©es ! si elles me plaisent, je me charge de les traduire en images9 », dĂ©clare-t-il aux deux auteurs de la cĂ©lĂšbre sĂ©rie, comme le confiera Marcel Allain lors d’un entretien repris par Francis Lacassin. Il a Ă©tĂ©, je crois bien, le premier Ă  raconter une histoire Ă  l’écran, Ă  la raconter telle que les auteurs l’avaient inventĂ©e10 », remarque, a posteriori, le plus jeune pĂšre de FantĂŽmas. L’adaptation semble donc avoir Ă©tĂ© fidĂšle au texte originel. Pourtant, la tĂąche est ardue. L’Ɠuvre est dense, l’intrigue multiple et souvent illogique. À travers une sĂ©rie d’images de quelques dizaines de minutes, il faut capter plus de quatre cents pages et les enfermer dans le champ Ă©troit de la camĂ©ra qui est alors immuable. De cette gageure, Feuillade semble sortir sans peiner, son gĂ©nie et son imagination supplĂ©ant aux carences techniques du septiĂšme art Ă  retranscrire les multiples actions et rebondissements en cascade, inventĂ©s pratiquement de façon automatique par Souvestre et Allain. 14La parentĂ© qui semble unir depuis le dĂ©but du vingtiĂšme siĂšcle le support cinĂ©matographique et le roman fonctionne avant tout sur une similaritĂ© cognitive pour le spectateur. HabituĂ© depuis le dix-neuviĂšme siĂšcle au genre romanesque et notamment au roman populaire, celui-ci se rend plus volontiers dans les salles obscures oĂč il retrouve un fonctionnement narratif similaire aux feuilletons et aux sĂ©ries lues dans la presse ou sous forme de volume. Cependant, les deux mĂ©dias sont trĂšs Ă©loignĂ©s dans leur fonctionnement. La premiĂšre Ă©vidence rĂ©side dans le fait que le roman construit son univers sur une somme de mots, ce qui offre aux auteurs un espace linĂ©aire infini alors que le cinĂ©ma muet des dĂ©buts n’est qu’images et mouvements. Il faut savoir gommer le caractĂšre profondĂ©ment discontinu des scĂšnes qui le constituent et restituer la continuitĂ© narrative que permettent les mots. À une Ă©poque oĂč les contraintes techniques ne donnent que peu de champ aux cinĂ©astes, ce n’est pas chose facile. Les raccords qui assurent cette continuitĂ© sont encore limitĂ©s souvent, un carton permet d’introduire une cheville narrative entre les sĂ©quences. Devant la somme colossale de mots qui dĂ©veloppe les aventures de FantĂŽmas, il faut faire des choix et opĂ©rer des coupes tout en gardant une cohĂ©rence narrative au film. De plus, sans parole, il s’agit de faire comprendre des situations psychologiques au public sans abuser de la pantomime dont les spectateurs se lassent tout en n’ajoutant pas trop de cartons qui risqueraient d’interfĂ©rer sur la fluiditĂ© recherchĂ©e. Louis Feuillade, en accordant plus de naturel au jeu des acteurs, et en privilĂ©giant l’action et le mouvement, parvient Ă  restituer le monde fantĂŽmassien. Il introduit une crĂ©ativitĂ© propre au mĂ©dium cinĂ©matographique, en donnant Ă  voir Ă  la fois des dĂ©cors et des scĂšnes rĂ©alistes, mais aussi des images qui laissent une part au symbolique et traduisent la dimension onirique du roman. Louis Feuillade apparaĂźt donc comme un cinĂ©aste inclassable. Dans la Vie Telle qu’elle est, cycle cinĂ©matographique rĂ©alisĂ© entre 1911 et 1913, il entreprend une Ă©tude de mƓurs qui se veut rĂ©aliste. Ainsi, dans le numĂ©ro 139 de CinĂ©-journal du 22 avril 1911, il fait paraĂźtre un communiquĂ© dans lequel on peut lire 11 CinĂ© Journal du 28 mai 1910, extrait de La vie telle qu’elle est un manifeste pour rien ? Ou p ... Les scĂšnes de la Vie telle qu’elle est ne ressemblent Ă  rien de ce qui a Ă©tĂ© fait jusqu’ici par les diffĂ©rents Ă©diteurs du monde. Elles sont un essai de rĂ©alisme transportĂ© pour la premiĂšre fois sur l’écran comme le fut, il y a des annĂ©es dans la littĂ©rature, le théùtre et les arts11. 12 Sorti le 3 septembre 1915. 15Dans cette scĂšne, on peut ainsi voir une profusion de salons bourgeois aux dĂ©tails soignĂ©s mais finalement peu de scĂšnes d’extĂ©rieur. Et, ce sont davantage des films comme l’AventuriĂšre12, tournĂ© entiĂšrement en extĂ©rieur, ou bien les scĂšnes des VipĂšres, qui montrent des plans amples et aĂ©rĂ©s de troupeaux de bĂ©tail s’éloignant des salons bourgeois aux allures de dĂ©cor théùtral de La Vie telle qu’elle est. Cette recherche de vĂ©ritĂ© » n’empĂȘche cependant pas le cinĂ©aste de rĂ©diger dĂšs 1910 un manifeste ayant trait Ă  ce qu’il nomme Le Film EsthĂ©tique 13 CinĂ©-journal du 28 mai 1910, extrait de Art et imitation sur une bande de la sĂ©rie “Le film esth ... Sous une forme vraiment nouvelle, nous osons dire que nous prĂ©sentons aujourd’hui une chose vraiment nouvelle, le Film EsthĂ©tique. Son nom est une dĂ©finition et un programme beautĂ© de l’idĂ©e, beautĂ© de la forme. Le Film EsthĂ©tique doit rĂ©aliser l’une et l’autre au plus haut point dans l’art de la cinĂ©matographie13. 16Le cinĂ©aste Ă©voque aussi la nature picturale du cinĂ©ma qui engage le metteur en scĂšne Ă  se rĂ©fĂ©rer davantage Ă  la peinture qu’au théùtre 14 Ibid. Or, par la richesse de ses ressources, par la variĂ©tĂ© de ses moyens, la CinĂ©matographie peut, Ă  l’infini, Ă©largir les champs de ses Ɠuvres et multiplier ses manifestations. En rĂ©alitĂ©, elle procĂšde autant, sinon plus, de l’art du peintre que de celui du dramaturge puisque c’est Ă  nos jeunes qu’elle s’adresse14. 17Puisant, Ă  la fois dans le rĂ©alisme des frĂšres LumiĂšre, et dans le fantastique de MĂ©liĂšs » dont il reprend la veine de film Ă  trucs dans La LĂ©gende de la Fileuse en 1908, Louis Feuillade apparaĂźt, non pas tant comme paradoxal, mais curieux d’une dimension plus artistique pour composer ses images. Ce goĂ»t de l’ambiguĂŻtĂ© se retrouve Ă©galement dans la diversitĂ© de ses inspirations chrĂ©tiennes La NativitĂ© en 1910 ou grecques antiques PromĂ©thĂ©e, La lĂ©gende de la fileuse, La lĂ©gende de Narcisse, Amour et PsychĂ© en 1908, Le Voile des Nymphes, Idylle corinthienne en 1909, La LĂ©gende de Midas en 1910, Le Tyran de Syracuse, Flore et ZĂ©phir en 1911, et romaines HĂ©liogabale, Le Fils de Locuste en 1911, AndroclĂšs en 1912, La Destruction de Carthage en 1913. En 1911, ThaĂŻs tĂ©moigne de la conversion d’une courtisane paĂŻenne vers la chrĂ©tientĂ©. Dans son manifeste pour La Vie telle qu’elle est, Feuillade explique cependant ce syncrĂ©tisme » cinĂ©matographique. Il s’agit d’adapter des techniques et une esthĂ©tique novatrice Ă  tous les sujets, nobles ou bas ». 15 CinĂ©-journal du 22 avril 1911, La vie telle qu’elle est. », in 1895 numĂ©ro spĂ©cial Louis Feuilla ... Si le plan que nous avions conçu d’une innovation qui tend Ă  soustraire la CinĂ©matographie française Ă  l’influence de Rocambole pour l’aiguiller vers de plus hautes destinĂ©es, si le plan n’avait pu ĂȘtre dignement rĂ©alisĂ©, nous aurions patiemment attendu l’heure propice15. 18Au sein de cette multitude de sujets se dĂ©tachent ainsi des constantes stylistiques qui montrent la modernitĂ© du cinĂ©aste. Tout d’abord, la vitesse de narration des films de Feuillade leur confĂšre une singularitĂ© majeure. L’Ɠuvre, surtout les films Ă  Ă©pisodes, paraĂźt toujours en Ă©bauche, ce qui lui donne un dynamisme tout particulier. Cette vitesse de narration, qui offre aux films feuilladiens une forme de modernitĂ©, peut s’expliquer dans un premier temps par des critĂšres Ă©conomiques. Il s’agit de rĂ©pondre Ă  la concurrence de la sociĂ©tĂ© PathĂ© et des AmĂ©ricains. C’est d’ailleurs pour contrer la sortie sur les Ă©crans de Rocambole que LĂ©on Gaumont dĂ©cide de produire la sĂ©rie des FantĂŽmas ! Il faut donc travailler vite, voire pour des sĂ©ries inventĂ©es par Feuillade, comme Les Vampires, improviser. Finalement, les conditions mercantiles se rĂ©vĂšlent un formidable champ d’expĂ©rimentation pour le cinĂ©aste curieux de nouveautĂ©s. 16 Propos recueillis lors d’un entretien personnel avec Jacques Champreux, petit-fils de Louis Feuill ... 19Le gĂ©nĂ©rique de FantĂŽmas, que nous avons dĂ©jĂ  Ă©voquĂ© prĂ©cĂ©demment, apparaĂźt ainsi comme particuliĂšrement rĂ©vĂ©lateur de l’ingĂ©niositĂ© de Feuillade. Montrant les diffĂ©rentes apparences que prendra FantĂŽmas au cours du film, il utilise pour relier toutes ses identitĂ©s entre elles, la technique du fondu enchaĂźnĂ©. Ainsi, en quelques images, le cinĂ©aste offre-t-il une synthĂšse de l’Ɠuvre Ă  venir et permet au spectateur une meilleure comprĂ©hension de la diĂ©gĂšse. De plus, ce gĂ©nĂ©rique semble fonctionner comme un pacte entre le cinĂ©aste et le spectateur, ce dernier acceptant alors qu’un seul acteur RenĂ© Navarre, puisse incarner diffĂ©rentes identitĂ©s tout en restant identifiable, ce qui correspondait Ă©galement Ă  un souhait de l’acteur qui dĂ©sirait rester visible aux yeux de son public16. Par le choix du fondu enchaĂźnĂ©, Louis Feuillade met en valeur les talents transformationnels de FantĂŽmas et utilise le mouvement afin de crĂ©er du sens. Car le cinĂ©ma du directeur artistique de la sociĂ©tĂ© Gaumont n’est pas un art figĂ©, un théùtre filmĂ©. Au contraire, le metteur en scĂšne entend bien diffĂ©rencier les acteurs de théùtre de ceux du cinĂ©ma. Ce qui paraĂźt encore nouveau. Dans un article pour Le Courrier CinĂ©matographique du 28 fĂ©vrier 1914, LĂ©on Demachy Ă©voque ainsi les propos recueillis de Louis Feuillade sur son choix d’acteurs 17 Le courrier cinĂ©matographique, 28 mai 1914, citĂ© in 1895 numĂ©ro spĂ©cial Louis Feuillade, op. cit., ... Sans mĂ©connaĂźtre [
] le talent reconnu des acteurs de théùtre et l’avantage que l’on a Ă  s’en servir dans une production, je prĂ©fĂšre cependant, avoir mes propres acteurs. En voici une des principales raisons. Les acteurs de théùtre ne sont pas libres de disposer de tout leur temps. Ils ont leurs matinĂ©es et leurs rĂ©pĂ©titions
 Avec nos propres acteurs, c’est diffĂ©rent, nous les avons toujours sous la main
 De plus, nos acteurs se passionnent pour le cinĂ©ma, et en font leur mĂ©tier17. 18 Comoedia, 11 mai 1913, extrait du livret d’accompagnement des DVD de la sĂ©rie des FantĂŽmas, rĂ©alis ... 20Le premier Ă©pisode de FantĂŽmas est jouĂ© au Gaumont Palace le vendredi 9 mai 1913. Le triomphe est immĂ©diat. Selon le Comoedia Monsieur Navarre est un FantĂŽmas terrifiant. Il fait preuve dans ce rĂŽle d’une rĂ©elle maĂźtrise. Quant Ă  sa complice, Lady Beltham, elle est tout simplement remarquable18. » C’est donc un succĂšs total qui accueille ce premier Ă©pisode d’une sĂ©rie dĂ©jĂ  trĂšs apprĂ©ciĂ©e du public. RĂ©ussissant le pari de rendre crĂ©dible les aventures incroyables de FantĂŽmas, grĂące Ă  la magie de la mimĂ©sis du cinĂ©ma, Feuillade brouille les repĂšres et rend plus mince encore la frontiĂšre entre rĂ©alitĂ© et fiction. RenĂ© de Navarre, par exemple, reçoit des menaces de mort bien rĂ©elles mais Ă©galement des tĂ©moignages de passionnĂ©s, dĂ©vouĂ©s Ă  sa cause
 celle de FantĂŽmas ! Une anecdote illustre bien la confusion qui rĂšgne et le fait que ce personnage, issu de la littĂ©rature populaire, appartienne Ă  la vie quotidienne d’alors, au mĂȘme titre que La Bande Ă  Bonnot ». Ainsi, on raconte que les clients d’un cafĂ© parisien ayant reconnu FantĂŽmas » Ă  une table, se partagĂšrent en deux clans, et se battirent sĂ©rieusement, les uns dĂ©fendant le GĂ©nie du crime », les autres une morale bafouĂ©e par cet antihĂ©ros que l’on accuse de donner des idĂ©es » aux spectateurs. Ainsi, le public d’alors qui, non corrompu par un cinĂ©ma de masse », croit plus naĂŻvement aux histoires qu’on lui raconte, entre de plain-pied dans un univers qu’il connaĂźt dĂ©jĂ  un Paris peuplĂ© de gens normaux mais au sein duquel apparaissent des cadavres cachĂ©s, des voleurs grimĂ©s ! Le spectateur actuel, rompu au langage du septiĂšme art, porte un regard plus distancĂ© sur les Ă©vĂ©nements qu’on lui prĂ©sente, distinguant rĂ©alitĂ© et fiction plus naturellement quoique l’accusation d’une mauvaise influence, de l’immoralitĂ© d’un FantĂŽmas existe encore concernant des films plus rĂ©cents. Mais finalement, sommes-nous si Ă©loignĂ©s des premiers spectateurs du cinĂ©ma ? Ne demeure-t-il pas cette mĂȘme part de rĂȘve, cette mĂȘme reconnaissance envers le cinĂ©aste qui, au dĂ©tour d’une image, nous invite Ă  voir au-delĂ  des apparences, ce qui se passe derriĂšre l’aspect coutumier des choses et des Ă©vĂ©nements ? Ado Kyrou, dans son essai sur le cinĂ©ma surrĂ©aliste, souligne ainsi cette part du rĂȘve qui, plus tard, enchantera les surrĂ©alistes. 19 Kyrou Ado, Le SurrĂ©alisme au CinĂ©ma, Paris, Ramsay, p. 87. Je plains ceux qui disent aujourd’hui, avec une moue de mĂ©pris c’est du cinĂ©ma » ; eux n’auront jamais la chance de rencontrer au coin d’une rue la sympathique HĂ©lĂšne, au fond d’une cave, au coin d’un rĂȘve, FantĂŽmas qui, je persiste Ă  le croire, n’est pas mort et se manifestera encore [
]19. 20 La traite des blanches » au cinĂ©ma, in Shelley Stamp, Movies-Struck Girls women and motion pic ... 21Aux États-Unis, le film ne remporte pas le mĂȘme succĂšs. Alors que les comĂ©dies de la firme Gaumont s’exportent bien ainsi que des films historiques comme La Chute de Constantinople The Fall of Constantinople de Feuillade, FantĂŽmas est boudĂ© par le public amĂ©ricain. De plus, Gaumont sort le deuxiĂšme et troisiĂšme FantĂŽmas au moment oĂč la presse amĂ©ricaine Ă©voque le problĂšme de la traite des blanches20 » au cinĂ©ma et dĂ©nonce les films amoraux, voire immoraux, oĂč abonde, Ă  l’instar de FantĂŽmas, le crime sans jugement critique. Le film rĂ©apparaĂźt cependant sur les Ă©crans en 1916, deux ans plus tard, sous la forme d’une sĂ©rie de cinq Ă©pisodes diffusĂ©s par la Mutual, entre le 5 septembre et le 5 octobre 1916. Cette sortie est prĂ©cĂ©dĂ©e d’une campagne de presse dans les journaux amĂ©ricains associant des FantĂŽmas Stories et des affiches du criminel masquĂ©. Finalement, cette sĂ©rie sert davantage la sortie d’une suite plus attendue outre-Atlantique Les Vampires The Vampires, pris en charge par la Mutual sous la forme de neuf Ă©pisodes entre le 24 novembre 1916 et le 18 janvier 1917. Mais lĂ  aussi, l’accueil est tiĂšde et le public ne se dĂ©place pas. Ainsi Feuillade et la Gaumont » paient encore la cabale de 1913, et dĂ©mentent les publicitĂ©s qui prĂ©cĂšdent la sortie du premier FantĂŽmas 21 Handford C. Tudson, FantĂŽmas III, Moving Picture World, 22 dĂ©cembre 1913 extrait de Le fantĂŽme d ... LĂ  oĂč l’on cherche des sensations saisissantes et terribles prĂ©sentĂ©es avec assez de logique pour les assembler temporairement dans un tout apparemment organisĂ©, ce troisiĂšme Ă©pisode de FantĂŽmas sera bien accueilli, et soulĂšvera mĂȘme l’enthousiasme21. 22 Pour une liste complĂšte des acteurs de Louis Feuillade, voire l’articlede Jacques Richard Une ... 23 BReton AndrĂ© et Aragon Louis Ă©crivent pour elle Le TrĂ©sor des JĂ©suites en 1928. 22D’ailleurs, Feuillade possĂšde une troupe d’acteurs22, venus pour la plupart du théùtre, avec qui il tourne rĂ©guliĂšrement. De la scĂšne, ils n’ont pourtant pas importĂ© » un jeu trop marquĂ©, dont les effets appuyĂ©s se retrouvent dans nombre de films de la mĂȘme Ă©poque. Au contraire, le jeu des acteurs de la sociĂ©tĂ© Gaumont se caractĂ©rise par un grand naturel et un rythme soutenu. Chacun cultive une image particuliĂšre Ă  la façon des types » de la Comedia dell’Arte. La plus cĂ©lĂšbre est sans aucun doute Musidora qui marque les esprits dans son collant noir de vampire dans le rĂŽle Irma Vep, crĂ©ature mythologique que les surrĂ©alistes vont placer au PanthĂ©on cinĂ©matographique23. Autre femme, autre type RenĂ©e Carl, d’abord comĂ©dienne de théùtre, rejoint la troupe en 1907. Elle interprĂšte lady Beltham dans la sĂ©rie des FantĂŽmas. RenĂ© Navarre, modeste acteur de théùtre, se rĂ©vĂšle un grand acteur de cinĂ©ma sous les traits de FantĂŽmas, jusqu’à ce qu’il crĂ©e sa propre sociĂ©tĂ© de cinĂ©romans Les films RenĂ© Navarre ». Louis Feuillade se fait aussi dĂ©couvreur de talent avec RenĂ© Poyen, un jeune garçon qui devient Bout-de-Zan, ou Bouboule, fille d’un coiffeur cĂ©lĂšbre Ă  l’époque, qui forme avec RenĂ© Poyen, un couple d’enfants facĂ©tieux. 23À ces acteurs, le metteur en scĂšne Feuillade, demande d’adopter un jeu plus libre, plus naturel que ce qui se fait alors. FantĂŽmas symbolise particuliĂšrement la recherche d’un jeu nouveau. En tentant de faire exĂ©cuter Ă  sa place, l’acteur de théùtre Valgrand, il veut tuer le pĂšre, en quelque sorte. DĂ©barrassĂ© de son ancĂȘtre, il montre aussi la suprĂ©matie d’une mise en scĂšne plus vivante la sienne en tant que roi du grimage et qui n’est plus uniquement cantonnĂ©e sur les planches théùtrales. Et, si dans l’adaptation cinĂ©matographique du roman, Valgrand est dĂ©couvert avant d’ĂȘtre exĂ©cutĂ©, il apparaĂźt nĂ©anmoins comme impuissant et passif face Ă  la situation dans laquelle il se trouve et perd son aura d’acteur. 24Autre Ă©lĂ©ment de modernitĂ© chez le cinĂ©aste la rencontre entre rĂ©el et fiction, l’un venant enrichir l’autre sans jamais la contrarier. Ainsi, l’on peut voir dans la sĂ©rie des FantĂŽmas », de nombreux plans de Paris tournĂ©s en extĂ©rieur, notamment dans le deuxiĂšme volet des aventures de l’Insaisissable » Juve contre FantĂŽmas. Les nombreuses filatures prĂ©sentent dans le film, offrent en effet au spectateur des plans du Paris 1900 » dans lesquels Ă©voluent des personnages fictifs. Comme il le fera pour VendĂ©maire en 1918, Louis Feuillade rompt avec la pratique d’enregistrement en studio de la majoritĂ© des cinĂ©astes de son Ă©poque, cependant qu’il innove avec le cinĂ©ma rĂ©aliste des frĂšres LumiĂšre. Et, si le rĂ©alisateur entend fixer les images d’un monde rural dĂ©jĂ  condamnĂ© dans VendĂ©miaire en filmant la tradition des vendanges mĂȘlant culture des hommes et nature Ă  un rythme narratif lent, saisissant ainsi dans sa durĂ©e les mĂ©canismes artisanaux de production traditionnelle, il porte un autre regard sur la capitale. MĂ©taphorisĂ©e par ses multiples moyens de transports voiture, mĂ©tro souterrain et aĂ©rien ou train, elle apparaĂźt comme un lieu de vitesse et de modernitĂ©. Certains plans semblent ainsi de vĂ©ritables documentaires sur la vie parisienne de l’époque comme certains plans d’ensemble ou de demi-ensemble de rue Ă  valeur descriptive. Cependant, une analyse plus poussĂ©e de la construction des plans dĂ©voile des vis0Ă©es esthĂ©tiques et narratives rapprochant ces effets de rĂ©el » d’une Ɠuvre fictionnelle. Sur le plan technique tout d’abord, Feuillade et ses techniciens tirent de la gageure d’un tournage en extĂ©rieur des effets novateurs. Ainsi, la plupart du temps, la camĂ©ra est-elle fixe et ne filme que l’entrĂ©e et la sortie des automobilistes dans son champ. Par exemple, alors que le docteur Chaleck monte Ă  bord d’un vĂ©hicule automobile au premier plan, la sortie de l’engin motorisĂ©, du cadre de la camĂ©ra, figure le mouvement horizontal. D’autres fois, les automobilistes arrivent de l’arriĂšre-plan vers la camĂ©ra dans un dĂ©placement vertical. Cependant, dans ces deux configurations de l’espace, ce n’est pas la camĂ©ra qui bouge, mais les objets qu’elle enregistre dans son champ. Certains plans se rapprochent de la technique encore Ă  venir du travelling. Lors de la filature de JosĂ©phine par Fandor dans le mĂ©tro aĂ©rien, la camĂ©ra filme ainsi quelques images d’un paysage qui dĂ©file. La composition mĂȘme des plans tĂ©moigne d’une recherche esthĂ©tique, narrative et symbolique, que l’on ne trouve pas dans une prise de vue brute du rĂ©el. Un plan de Juve contre FantĂŽmas illustre particuliĂšrement ce soin. Fandor, suivant JosĂ©phine jusque chez elle, se retrouve ainsi Ă  un carrefour. On y remarque au premier plan le passage d’une voiture automobile, au second, un bus Ă  vapeur et enfin, en arriĂšre-plan, une vue du mĂ©tro aĂ©rien. Au centre, l’homme, un reporter qui plus est, semble intĂ©grĂ© Ă  cet univers moderne en perpĂ©tuel mouvement et utilise d’ailleurs cette technicitĂ© nouvelle au service de sa cause. En mĂȘlant rĂ©alitĂ© et fiction, Louis Feuillade fait ainsi naĂźtre le rĂȘve au-delĂ  des apparences et annonce le RĂ©alisme merveilleux ». 24 Juve contre FantĂŽmas, op. cit., p. 58. 25 Juve contre FantĂŽmas, op. cit., chapitre XII, p. 143. 25Le deuxiĂšme volet Juve contre FantĂŽmas obĂ©it Ă©galement Ă  un objectif de rĂ©duction du texte originel de quatre cent quinze pages Ă  un film de cinquante-neuf minutes. Le premier chapitre du livre, situĂ© dans un bouge », Au rendez-vous des Aminches », chez le pĂšre Korn oĂč se retrouvent les Apaches afin de fomenter leurs mauvais coups, a disparu. Le film dĂ©bute vĂ©ritablement au chapitre XII du nouveau roman intitulĂ© en suivant JosĂ©phine ». Seuls quelques Ă©lĂ©ments nĂ©cessaires Ă  la comprĂ©hension du scĂ©nario sont repris des chapitres prĂ©cĂ©dents. Les premiĂšres images du film prĂ©sentent ainsi l’inspecteur Juve dans son bureau, l’air prĂ©occupĂ©. Lorsque Fandor arrive, il lui indique les causes de sa contrariĂ©tĂ©. Par un insert explicatif sur une lettre, nous apprenons que l’inspecteur est chargĂ© d’enquĂȘter sur la dĂ©couverte d’un corps de femme dĂ©figurĂ©e portant les papiers de lady Beltham chez le docteur Chaleck. Les soupçons de Juve font alors directement Ă©cho au texte C’est ahurissant, dit-il ; il y a dans ce meurtre des mystĂšres qui seraient dignes de FantĂŽmas24 ! » Il est ici intĂ©ressant de noter que c’est par l’écrit, et non l’image, que Feuillade rĂ©sume les premiers chapitres du roman. Faisant preuve d’une volontĂ© de synthĂšse de l’intrigue, il rĂ©sume en quelques lignes les Ă©vĂ©nements qui amĂšnent Juve et Fandor Ă  dĂ©couvrir eux-mĂȘmes ce corps chez Chaleck et Ă  y risquer leur vie. Le cinĂ©aste, introduit cependant le nom de Chaleck et dĂ©marre l’intrigue par sa filature. Il modifie alors un peu le chapitre XII qui raconte la filature de JosĂ©phine, fiancĂ©e du Loupart qui l’a dĂ©noncĂ© par la lettre Ă  la police. Dans le film, c’est par l’intermĂ©diaire du docteur que nous faisons connaissance avec la jeune pierreuse ». Juve et Fandor se sĂ©parent alors, l’un suivant Chaleck, l’autre JosĂ©phine. Le scĂ©nario de Feuillade se fait ensuite plus fidĂšle Ă  la diĂ©gĂšse du texte et Ă  son dĂ©roulement chronologique. Grimage de JosĂ©phine en bourgeoise, rendezvous avec Monsieur Martialle, marchand de vin, Ă  la gare ferroviaire jusqu’au vol des billets de Martialle et Ă  la catastrophe du Simplon Express. Cette sĂ©quence du train constitue un dĂ©fi technique pour le cinĂ©aste, tout en trouvant une dimension dramatique exacerbĂ©e par l’adaptation cinĂ©matographique. Assez conforme au texte, elle renvoie Ă  la culture d’outre-Atlantique, d’ailleurs annoncĂ©e par le titre du chapitre Vol Ă  l’amĂ©ricaine25 », en faisant rĂ©fĂ©rence Ă  la mythologie du Far West. Les Apaches, visages masquĂ©s, Ă  la façon des bandits de l’ouest amĂ©ricain armĂ©s de pistolets, sont le fruit d’un imaginaire moderne et tendu vers l’action. Quant Ă  la collision entre le wagon isolĂ© par les truands et le Simplon Express, elle tĂ©moigne d’une recherche au niveau des trucages, ancĂȘtres des effets spĂ©ciaux, et du montage. Ainsi une maquette rend compte de l’accident en vue panoramique tandis que le plan suivant prĂ©sente de vraies tĂŽles fumantes en gros plan, afin de rendre l’ensemble plus rĂ©aliste. Le montage cinĂ©matographique insiste donc davantage sur l’aspect spectaculaire de la scĂšne par le biais de la mise en images, alors que le texte utilise la tension psychologique des personnages grĂące au style indirect libre pour crĂ©er un suspense. Louis Feuillade, tout en restant assez fidĂšle au texte, utilise donc les moyens spĂ©cifiques du cinĂ©ma muet c’est-Ă -dire l’image et le montage. 26Il opĂšre des coupes dans le texte de dĂ©part afin de le faire entrer dans un format plus Ă©troit mais en conserve l’essence, notamment l’idĂ©e principale du livre qui Ă©merge des multiples intrigues qui s’y dĂ©roulent celle d’une lutte binaire entre Juve et FantĂŽmas dont tĂ©moigne d’ailleurs le titre. Et pour mieux confondre son ennemi, l’inspecteur n’hĂ©site pas Ă  prendre son apparence. Il emprunte ses armes, notamment celle du dĂ©guisement et fait preuve lui aussi de modernitĂ© en utilisant les moyens techniques, nouvellement mis Ă  sa disposition, comme l’automobile. De mĂȘme, il tĂ©moigne d’une ingĂ©niositĂ© similaire Ă  son ennemi dans la villa de lady Beltham Ă  la fin du roman. Louis Feuillade rend compte, dĂšs le gĂ©nĂ©rique, de son aptitude Ă  capter l’essentiel du texte. En effet, reprenant le gĂ©nĂ©rique du premier FantĂŽmas construit sur la technique du fondu enchaĂźnĂ© et nous prĂ©sentant l’homme aux cent visages » sous diffĂ©rentes identitĂ©s, il utilise Ă  nouveau les mĂȘmes procĂ©dĂ©s pour Juve, plaçant ainsi les deux personnages sur un plan d’égalitĂ©. De plus, ce gĂ©nĂ©rique met en abyme l’importance du travestissement. C’est dans ce film qu’il trouve d’ailleurs sa plus large place. On y voit par exemple plusieurs scĂšnes oĂč les acteurs interprĂštent des personnages, eux-mĂȘmes grimĂ©s en d’autres individus. C’est le cas de Fandor et Juve, portant postiches et costumes afin de visiter la demeure de lady Beltham. C’est aussi le cas de JosĂ©phine qui dĂ©ambule dans une tenue bourgeoise, de FantĂŽmas grimĂ© en Apache ou sous l’identitĂ© de docteur Chaleck, et enfin des bandits masquĂ©s qui attaquent monsieur Martialle dans le train. Ainsi, ce deuxiĂšme opus des aventures de FantĂŽmas apparaĂźt comme celui qui dĂ©veloppe le plus le thĂšme du changement d’identitĂ©. Cependant, celui-ci demeure anecdotique et ne dĂ©montre pas de volontĂ© de problĂ©matique. De façon gĂ©nĂ©rale, l’adaptation cinĂ©matographique de Juve contre FantĂŽmas tĂ©moigne donc d’une assez grande fidĂ©litĂ© au texte, tout en ajoutant des apports propres au caractĂšre visuel de ce support notamment comme nous l’avons vu avec de nombreuses scĂšnes d’intĂ©rieur et un intĂ©rĂȘt portĂ© au mouvement, qu’il soit Ă  l’intĂ©rieur du champ ou créé par le montage. 27Le troisiĂšme film de Feuillade est une adaptation du Mort qui tue. C’est aussi le plus long de tous les films de la sĂ©rie, avec une durĂ©e d’une heure-trente. Et si le deuxiĂšme volet des aventures du bandit masquĂ©, tĂ©moigne d’une inscription dans le mouvement et l’action, il apparaĂźt comme narratif, portant un intĂ©rĂȘt particulier Ă  la diĂ©gĂšse. En tĂ©moignent les nombreux supports Ă©crits utilisĂ©s par le cinĂ©aste, qui renvoient tout Ă  la fois Ă  la dimension Ă©crite de l’Ɠuvre adaptĂ©e, et aux techniques narratives » du cinĂ©ma muet. Les exemples d’inserts de supports Ă©crits sont multiples. Tout d’abord, bien sĂ»r, les cartons, dont le premier fonctionne comme une analyse rappelant l’épisode prĂ©cĂ©dent, Juve contre FantĂŽmas. Durant les plans suivants, une manchette de journal que consulte Fandor, alors hospitalisĂ©, nous informe de la disparition et de la supposĂ©e mort du commissaire Juve. On retrouve ensuite les lettres, une liste mystĂ©rieuse, des dĂ©pĂȘches arrivant au journal La Capitale nous informant, parfois par de longs plans, sur la diĂ©gĂšse par le biais de l’écrit. Ceci s’explique par la nature romanesque de l’Ɠuvre originelle et illustre dans ce cas, une volontĂ© de prĂ©server une intrigue complexe que permet l’écriture mais, qui est plus dĂ©licate Ă  transcrire sur le plan visuel. 26 Le Mort qui Tue, op. cit., p. 36. 28Cependant, si le film paraĂźt respecter le schĂ©ma narratif du livre, il en ressort Ă©galement une simplification diĂ©gĂ©tique, que le changement de mĂ©dium explique. Ainsi l’ordre des Ă©vĂ©nements prĂ©sentĂ©s dans le texte est-il bouleversĂ©, par souci d’une meilleure comprĂ©hension par le spectateur. DĂ©jĂ , les premiers cartons rappelant le contexte de l’histoire prĂ©cĂ©dente, tendent Ă  illustrer cet effort de cohĂ©rence, non seulement sur le plan interne, mais entre les diffĂ©rents films eux-mĂȘmes, ce qui tend Ă  les inscrire dans la technique sĂ©rielle. Les premiers plans de demi-ensemble montrant Fandor dans une chambre d’hĂŽpital apparaissent en effet, comme la rĂ©sultante directe de l’explosion de la demeure de lady Beltham qui clĂŽt Juve contre FantĂŽmas. On retrouve dans le texte de Souvestre et Allain des rappels d’autres volumes, notamment du premier, avec l’arrestation de Gurn. Cependant, le lien est moins explicite sans doute parce qu’ajoutĂ© aprĂšs coup par les deux auteurs qui dĂ©marrĂšrent les aventures de FantĂŽmas par ce volume dont la trame a Ă©tĂ© ensuite revue pour retrouver une place dans la sĂ©rie. Cette sĂ©quence inaugurale, ajoutĂ©e par le cinĂ©aste, tend Ă  confirmer la volontĂ© de simplification du schĂ©ma narratif autant que la suppression des analyses prĂ©sentes dans le roman. Ainsi, le chapitre premier du texte rend-il compte, par la mĂ©diation d’un article de Fandor, du meurtre de la baronne de Vibray, tandis que le chapitre II revient sur les derniers jours de l’aristocrate alors que le film prĂ©sente un dĂ©roulement linĂ©aire des Ă©vĂ©nements meurtre de la baronne qui n’est plus Ă©voquĂ©e de son vivant ensuite. Dans l’ensemble, l’adaptation demeure tout de mĂȘme extrĂȘmement fidĂšle au roman. Tout d’abord, en conservant Ă  Fandor le rĂŽle principal. Puisque Juve a disparu, il se fait Ă  la fois journaliste et enquĂȘteur, comme le soulignent ces quelques lignes du texte de Souvestre et Allain À l’école du policier disparu, il avait appris Ă  se dĂ©vouer pour la seule satisfaction de remplir son devoir. L’affaire Dollon pouvait, par certains cĂŽtĂ©s, devenir intĂ©ressante. Il la tirerait au clair26. » Faisant une allusion discrĂšte Ă  un autre enquĂȘteur Tirauclair L’affaire Lerouge, homme de presse et de terrain, Fandor se rapproche Ă©galement du cĂ©lĂšbre reporter Rouletabille dont il adopte Ă  l’écran le costume et la casquette. 29Louis Feuillade met Ă©galement en exergue les rĂ©fĂ©rences du roman aux nouvelles sciences de la criminologie et consacre une longue sĂ©quence Ă  l’examen anthropomĂ©trique de Jacques Dollon qui est restituĂ© de façon rĂ©aliste, Ă  la maniĂšre d’un reportage scientifique. Ensuite, le cinĂ©aste illustre le passage de l’empreinte de doigt sur le cou de la princesse Sonia Danidoff Ă  qui l’on vient de dĂ©rober les bijoux. Par le biais d’un gros plan, nous dĂ©couvrons effectivement la trace d’un doigt. Enfin, une autre sĂ©quence au cabinet d’anthropomĂ©trie permet de comparer les empreintes et d’identifier un coupable Jacques Dollon ! Ici, les plans se font explicatifs, Ă  but quasi-pĂ©dagogique, afin d’expliquer au spectateur la mise en Ɠuvre d’une enquĂȘte scientifique. 30Cependant, cette cĂ©lĂ©bration de la modernitĂ© des moyens d’investigation de la police souligne parallĂšlement l’omnipotence de FantĂŽmas qui parvient, par son ingĂ©niositĂ©, Ă  dĂ©jouer l’ordre dans ce qu’il a de plus abouti. En cela, encore une fois, le film Feuillade se fait proche du texte, notamment dans sa dimension mythologique en reprenant la nature profonde du personnage porteur des angoisses sĂ©curitaires de la sociĂ©tĂ© contemporaine et de ses institutions. Car FantĂŽmas est celui qui dĂ©stabilise l’ordre Ă©tabli tout en demeurant invisible. À l’instar du souterrain qu’empruntent les Apaches sous le Palais de Justice, il frappe, surgissant de derriĂšre une tenture, dans le dos de ses victimes Ă  qui il vole la peau afin de s’en faire des gants et de tromper la police scientifique. Par son ingĂ©niositĂ©, sa malice » au sens propre du terme, il rĂ©duit ainsi Ă  nĂ©ant tous les efforts d’une sociĂ©tĂ© moderne en quĂȘte de sĂ©curitĂ© maximum. Sans renchĂ©rir sur la nature technique ou scientifique des choses, il dĂ©tourne par sa seule intelligence les progrĂšs du monde vers l’obscur, comme l’illustre symboliquement le souterrain qu’il emprunte sous le Palais de Justice. De mĂȘme, dans Juve contre FantĂŽmas, Louis Feuillade a portĂ© un intĂ©rĂȘt soutenu Ă  cette volontĂ© de dĂ©route, qui habite le personnage de FantĂŽmas, lors de la sĂ©quence oĂč le Simplon Express dĂ©raille. Empruntant toutes les voies celle des moyens modernes de communication ou de la science, l’Insaisissable » terrorise par sa facultĂ© Ă  rendre l’espace permĂ©able pour mieux le dĂ©sorganiser. Feuillade particuliĂšrement, puis FĂ©jos, Sacha ou Vernay rendent compte de cette dimension mythologique moderne du personnage, demeurant ainsi proches, dans une certaine mesure, de l’Ɠuvre originelle. 27 Propos recueilli par Francis Lacassin in FantĂŽmas, tome I, op. cit., 28 LACassin Francis, Louis Feuillade, op. cit. 31La sĂ©rie de Souvestre et Allain constituait en 1913 un vĂ©ritable Himalaya » de papier. Feuillade choisit d’adapter les cinq premiers Ă©pisodes entre 1913 et 1914. Il travaille pour cela en collaboration, ou plutĂŽt avec la bĂ©nĂ©diction des deux pĂšres » de FantĂŽmas Je lui dois beaucoup, se rappelle ainsi Marcel Allain une bonne part du succĂšs des premiers volumes de FantĂŽmas, et encore ce que je puis savoir de la mise en scĂšne – de la mise Ă  l’écran plutĂŽt – d’un roman27. » Ainsi, Allain lui-mĂȘme insiste sur ce passage rĂ©ussi du texte Ă  l’image et reconnaĂźt cette difficultĂ© qui consistait Ă  capter la vie dans des bouquins de quatre cents pages et l’enfermer dans le champ » Ă©troit que limitaient les ficelles tendues devant la camĂ©ra alors rigoureusement immobile28 ». Du premier FantĂŽmas, Ă  l’ombre de la guillotine, Feuillade a retenu les Ă©vĂ©nements les plus reprĂ©sentatifs, comme le vol des bijoux de la princesse Danidoff qui inaugure le film et prĂ©sente in situ le personnage de FantĂŽmas. Mais le meurtre de la Marquise de Langrune, sauvagement assassinĂ©e dans son chĂąteau de Dordogne a disparu. Ainsi toute l’enquĂȘte sur ce premier crime de Feuillade, se concentre sur le couple FantĂŽmas-lady Beltham et l’arrestation du criminel » par Juve. Par ce choix du cinĂ©aste, on peut Ă  la fois dĂ©celer une stratĂ©gie qui vise Ă  centrer la diĂ©gĂšse et Ă  rendre le rĂ©cit plus efficace, mais Ă©galement une censure », dont le terme revient d’ailleurs Ă  LĂ©on Gaumont lui-mĂȘme dans sa correspondance avec Louis Feuillade en 1909. 32Ainsi, mĂȘme s’il n’existe pas encore de cadre juridique, la loi de 1884 » permettait aux prĂ©fets ou aux municipalitĂ©s, d’interdire toute manifestation ou spectacle qui pourrait troubler l’ordre public. On imagine alors les difficultĂ©s que va devoir contourner la maison Gaumont pour mettre en images, le gĂ©nie criminel et ses sanglants mĂ©faits. La censure sera donc interne, de LĂ©on Gaumont Ă  Louis Feuillade, rĂ©alisĂ©e en amont afin d’éviter les attaques judiciaires. L’illustration la plus flagrante de cette autocensure se remarque dans le choix des affiches des films de Feuillade. Celle de FantĂŽmas, Ă  l’ombre de la guillotine reprend la premiĂšre de couverture de Gino Starace, l’illustrateur de la sĂ©rie Ă  35 centimes » puis Ă  65 centimes », lancĂ©e par Fayard. Cependant, le poignard ensanglantĂ© que tenait FantĂŽmas sur la premiĂšre de couverture de Starace a disparu de l’affiche. De plus, l’arriĂšre-plan menaçant de la couverture du livre a Ă©tĂ© remplacĂ© par un ciel doux en camaĂŻeu se dĂ©clinant de l’ocre au jaune, en passant par l’oranger qui Ă©voque un coucher de soleil sur Paris, moins agressif que l’arriĂšre-plan noir et rouge de la premiĂšre de couverture, symbolisant le meurtre et l’angoisse de cet ĂȘtre de la nuit. Dans sa stature Ă©galement, le personnage apparaĂźt moins menaçant, plus en retrait sur l’affiche de cinĂ©ma, ses yeux se font moins scrutateurs derriĂšre son masque. La couleur dominante de l’affiche est le jaune clair, alors que c’était le rouge qui occupait la majeure partie de l’image chez Starace. La ville de Paris, envahie par cette teinte, semble noyĂ©e dans les tĂ©nĂšbres et le sang, enjambĂ©e par un FantĂŽmas qui rĂšgne en maĂźtre sanguinaire sur la ville alors que le Paris de l’affiche des cinĂ©mas Gaumont, plus distinct dans la tonalitĂ© grise de ses bĂątiments qui se dĂ©tachent du personnage en noir et du ciel oranger, paraĂźt encore autonome, Ă©pargnĂ©e par cette menace qui plane cependant au-dessus d’elle. 33De mĂȘme, la couverture rĂ©alisĂ©e par Gino Starace pour Le policier apache montre la mĂšre Toulouche » entourĂ©e d’Apaches, agenouillĂ©e auprĂšs d’un squelette dont on vient de profaner la tombe afin d’y rĂ©cupĂ©rer un butin. L’amoralitĂ© de la scĂšne, associĂ©e au spectacle du mort convient Ă  l’esthĂ©tique et Ă  la rĂ©ception des couvertures de livres ou des illustrations de presse. Cependant, l’affiche de cinĂ©ma, placardĂ©e sur les murs de la capitale et d’une taille remarquable, ne peut offrir le mĂȘme spectacle sans choquer. L’affiche du film de Feuillade reprend ainsi un autre Ă©pisode du roman celui de la rencontre entre deux FantĂŽmas » lors du bal de la grande duchesse Alexandra. Moins violente, l’illustration place en exergue une des scĂšnes les plus frappantes du film d’un point de vue visuel. De plus, Feuillade semble davantage s’inscrire dans une esthĂ©tique théùtrale, mise en abyme par la dĂ©multiplication baroque des apparences, que dans celle du fait divers et de l’illusion rĂ©fĂ©rentielle qui inspire Starace et renvoie le public Ă  un quotidien inquiĂ©tant. ReplacĂ©es dans un dĂ©cor luxueux, les aventures de FantĂŽmas offrent au cinĂ©ma une apparence plus bourgeoise. 34De maniĂšre similaire, l’esthĂ©tique grand-guignolesque que l’on retrouve parfois sur les couvertures de Starace, et que voulait Ă©viter Feuillade, disparaĂźt sur l’affiche du Magistrat cambrioleur. L’illustration reprise dans la notice, petit fascicule distribuĂ© lors des projections et qui expliquait les films, montre une scĂšne moins violente. Le sang a disparu et l’orientation verticale de la victime a remplacĂ© le mouvement de balancier que suggĂ©rait la structure en biais de la couverture de Starace. L’affiche Ă©limine quant Ă  elle totalement le crime en plaçant la scĂšne dans un salon bourgeois. 35Cependant, d’autres stratĂ©gies, que celles dictĂ©es par l’autocensure, prĂ©sident au choix des affiches. Elles jouent Ă©galement un rĂŽle de sĂ©duction important. Ainsi, au spectacle de la baronne de Vibray, endormie dans son boudoir, anesthĂ©siĂ©e par FantĂŽmas, Feuillade prĂ©fĂšre une scĂšne qui mĂ©nage un plus grand effet d’attente et saisit le roi du crime dans une attitude menaçante. Invisible aux yeux de sa victime inconsciente de sa prĂ©sence dans son dos, FantĂŽmas se dresse, revĂȘtu entiĂšrement de noir, telle une ombre criminelle, prĂȘte Ă  fondre sur sa proie. Sur l’affiche de Juve contre FantĂŽmas, on remarque aussi quelques modifications par rapport Ă  la premiĂšre de couverture. ĂŒn retrouve le mĂȘme dĂ©cor des halles au vin de Bercy. D’un cĂŽtĂ© on remarque des tonneaux en feu, de l’autre la Seine. Au premier plan, Juve et Fandor, protĂ©gĂ©s par un tonneau, roulent jusqu’au fleuve pour Ă©chapper Ă  l’incendie. Cependant, la place des protagonistes est inversĂ©e sur l’affiche. Fandor a pris la place que Juve occupait sur le dessin de Starace. De ce fait, le commissaire se trouve en quelque sorte dans une position plus active que le journaliste. De mĂȘme, sa main tendue amorce un mouvement diagonal, prolongĂ© par la main de Fandor et les flammes de l’incendie. Cette structure porte le regard sur l’arriĂšre-plan oĂč un FantĂŽmas » disproportionnĂ© observe la scĂšne d’un air dĂ©ment. La lutte entre Juve et FantĂŽmas, se trouve ainsi illustrĂ©e de maniĂšre spectaculaire, symbolique, lĂ  oĂč Starace avait privilĂ©giĂ© une reprĂ©sentation rĂ©aliste. Le dessin de l’affiche vient donc illustrer le titre Juve contre FantĂŽmas, et engager le spectateur Ă  assister Ă  cette lutte meurtriĂšre. La rĂ©alisation des affiches se rĂ©vĂšle dictĂ©e par des contingences prĂ©cises. Il s’agit de sĂ©duire le public en lui promettant un spectacle fort tout en mĂ©nageant les sensibilitĂ©s et la morale. 36Mais cette autocensure ne touche pas seulement l’affiche. Elle atteint Ă©galement le scĂ©nario. Toujours Ă  propos du premier Ă©pisode, remarquons que la fin a Ă©tĂ© adoucie puisque Belgrand est reconnu in extremis et Ă©chappe ainsi Ă  la guillotine, ce qui n’est pas le cas dans le roman oĂč l’acteur Valgrand meurt finalement, d’avoir usurpĂ© l’identitĂ© du plus grand de ses condisciples FantĂŽmas. Mais les sensibilitĂ©s royalistes, ne sont sans doute pas Ă©trangĂšres non plus Ă  cette allergie Ă  la guillotine dans le choix de Louis Feuillade. Dans FantĂŽmas contre FantĂŽmas, quatriĂšme film de la sĂ©rie d’aprĂšs le Policier apache, Jacques Champreux, analysant les vertus de l’ellipse » chez Feuillade, remarque que le meurtre de l’encaisseur par Paulet et Nini n’est pas montrĂ© directement Ă  l’écran car il est dissimulĂ© par un panneau narratif. Quelques secondes plus tard, la victime bascule et disparaĂźt de l’écran. En mettant en scĂšne les mĂ©faits d’un dangereux criminel, Feuillade se heurte donc aux limites du cinĂ©ma, qui dans le passage du texte Ă  l’image, rend plus spectaculaire les faits Ă©crits. De plus, contrairement au théùtre du Grand-Guignol, qui reprĂ©sente Ă©galement sur scĂšne des crimes sanguinolents, le cinĂ©ma touche un public plus vaste. Il ne s’agit plus de scĂšnes se dĂ©roulant Ă  huis clos au fond de l’impasse Chaptal, dans de petites salles mais d’imprimer sur la pellicule le spectacle que le cinĂ©ma donne Ă  voir aux masses. Louis Feuillade va apprendre Ă  contourner ces problĂšmes et Ă  dĂ©velopper un talent qui lui sera propre. Cela n’empĂȘchera pas certains prĂ©fets comme celui de la Loire de prendre des arrĂȘtĂ©s interdisant la diffusion de films, mettant en scĂšne des criminels, des meurtres, des exĂ©cutions capitales, le 12 mai 1918, visant directement le film de Feuillade. De plus, comme nous l’avons dĂ©jĂ  remarquĂ©, le caractĂšre amoral de la sĂ©rie ne sĂ©duit pas l’esprit puritain des AmĂ©ricains, et provoquera l’échec de sa sortie outre-Atlantique. Cependant, c’est aussi ce caractĂšre licencieux qui, paradoxalement, assurera la pĂ©rennitĂ© du film, plĂ©biscitĂ© par les surrĂ©alistes puis les cinĂ©astes actuels, pour sa libertĂ© de ton mais aussi son imagination, parfois nĂ©e de stratagĂšmes, pour passer sous silence, les pires mĂ©faits du plus grand des criminels. La troupe » de Louis Feuillade 37À l’intention d’une adaptation sous forme de bande dessinĂ©e en 1958, Marcel Allain compose sous le titre Indications pour typer les personnages principaux, le portrait suivant 29 ALlain M., Indications pour typer les personnages principaux », in FantĂŽmas, tome I, prĂ©facĂ© par ... FantĂŽmas est en rĂ©alitĂ© un homme de 35-40 ans. Il est grand, mince, souple, sportif. C’est assurĂ©ment un homme du monde. Il est chic ». Il doit garder deux constantes ; lorsqu’il apparaĂźt en cagoule, il doit revĂȘtir un collant, sans vĂȘtements flottants et le visage recouvert d’un bas de femme, trouĂ© Ă  l’emplacement des yeux. Quand il se montre aux yeux de lady Beltham ou de sa fille HĂ©lĂšne, il demeure lui-mĂȘme, sans artifice. Le reste du temps et selon les circonstances, il revĂȘt toutes les apparences nĂ©cessaires Ă  ses forfaits sans aucune limite physique il peut ĂȘtre jeune, puis vieux, gros ou maigre, voyou ou banquier
 Dans ses incarnations, le lecteur doit ĂȘtre trompĂ© et ne pas reconnaĂźtre FantĂŽmas donc ne rappeler en rien sa silhouette lĂ©gendaire, ne pas mĂȘme conserver les yeux flamboyants, et modifier sans scrupule les traits du visage29. 38Si FantĂŽmas n’entre pas dans le genre fantastique, il semble ici le frĂŽler et s’apparente en tout cas Ă  l’invraisemblable. La tĂąche ardue d’incarner ce personnage protĂ©iforme va ĂȘtre confiĂ©e Ă  l’acteur RenĂ© Navarre. Au niveau de la mise en scĂšne, FantĂŽmas revĂȘt, conformĂ©ment au roman, diffĂ©rentes identitĂ©s. Sa premiĂšre apparition se fait dans sa tenue de base, celle de rat d’hĂŽtel, en collant et cagoule noirs, respectant ainsi les vƓux de Marcel Allain. D’ailleurs, le bandit masquĂ© occupe bien cette fonction durant la sĂ©quence liminaire du premier film de Feuillade, alors qu’il dĂ©robe les bijoux et l’argent de Sonia Danidoff au Royal-Palace. Les plans utilisĂ©s par le cinĂ©aste se rapprochent de l’esthĂ©tique théùtrale et se limitent souvent Ă  des plans de demi-ensemble ou moyens, qui permettent de voir l’évolution des personnages, en pied, dans les dĂ©cors. Les costumes y conservent donc toute leur importance et leur symbolique, alors que dans l’évolution de ses techniques, le cinĂ©matographe offrira bientĂŽt d’autres moyens d’expression aux cinĂ©astes, comme la prise de vue ou le montage. Ce sont d’ailleurs les moyens utilisĂ©s, respectivement, par FĂ©jos ou Hunebelle, l’un paralysant le corps de FantĂŽmas par des prises de vue en gros plan, l’autre mettant face Ă  face le mĂȘme auteur incarnant deux personnages diffĂ©rents afin d’illustrer l’instabilitĂ© identitaire de l’homme aux cent visages ». 39Mais pour l’heure, l’habilitĂ© de Louis Feuillade rĂ©side dans la reprĂ©sentation de FantĂŽmas en tenue de rat d’hĂŽtel. Elle semble rĂ©duire la quintessence de l’Insaisissable » Ă  un nĂ©ant, un ĂȘtre dont le noyau identitaire est vide et ne peut ainsi qu’emprunter celle des autres sans jamais rĂ©vĂ©ler la sienne. Finalement ce costume permet une dĂ©sincarnation initiale du personnage qui s’ajoute au gĂ©nĂ©rique en fondu enchaĂźnĂ© afin de brouiller l’identification entre l’auteur RenĂ© Navarre et le personnage qu’il incarne Ă  l’écran. Pourtant, le mĂ©dium cinĂ©matographique, en actualisant le texte, rend plus dĂ©licate la reprĂ©sentation de la valse des apparences chez FantĂŽmas. En effet, le visage de l’acteur apparaĂźt Ă  nu Ă  de multiples reprises devant sa maĂźtresse, mais aussi devant Juve ou Fandor, et il demeure reconnaissable malgrĂ© les efforts de grimage. Nous retrouvons ici les conventions de l’esthĂ©tique théùtrale, selon lesquelles le spectateur accepte d’entrer dans un monde de jeu, parfois non rĂ©aliste. Le cinĂ©ma muet, encore proche, comme nous l’avons vu, du genre théùtral, permet l’utilisation de ces conventions. De mĂȘme, sa dimension silencieuse confĂšre Ă  FantĂŽmas un mystĂšre qui prĂ©serve, malgrĂ© tout, sa vĂ©ritable identitĂ©. Finalement, c’est le passage du muet au parlant qui, en donnant une voix et donc une empreinte identitaire plus forte encore au personnage, va rendre vĂ©ritablement ardue la tĂąche des cinĂ©astes Ă  reprĂ©senter l’homme protĂ©iforme tout en conservant son mystĂšre. 40RenĂ© Navarre 1877-1968 FantĂŽmas 41Modeste acteur de théùtre, il entre chez Gaumont en 1909 oĂč il joue dans plusieurs films de Feuillade dont de nombreuses comĂ©dies comme la sĂ©rie des BĂ©bĂ©s. Il interprĂšte ensuite des films avec sa femme Nelly Palmer Le mariage de Miss Nelly en 1913. La mort de cette derniĂšre le laisse, d’ailleurs, inconsolable. En 1913, se prĂ©sente enfin le rĂŽle de sa vie FantĂŽmas. Il y incarne le maĂźtre de l’effroi de façon stylisĂ©e. Solennelle sans trop de grandiloquence, sa silhouette noire devient mythique au cinĂ©ma, Ă  la façon de Belugosi et Dracula. Il produit ensuite plusieurs films sous son nom. 42RenĂ©e Carl 1875-1954 Lady Beltham 43D’abord actrice de théùtre, elle entre chez Gaumont grĂące Ă  RomĂ©o Bosetti qui la prĂ©sente Ă  Feuillade. Elle joue son premier rĂŽle dans La Puce en 1907. Actrice gĂ©nĂ©reuse, elle jouera dans prĂšs de cent quatre-vingts rĂ©alisations, dĂ©clinant son talent de l’interprĂ©tation de concierge Ă  celle qui la distingua plus particuliĂšrement lady Beltham. Elle fait un peu de rĂ©alisation Un cri dans l’abĂźme en 1921, puis, le cinĂ©ma parlant l’oublie. Elle donne alors des cours de cinĂ©ma, et fait une derniĂšre apparition dans PĂ©pĂ© le Moko de Julien Duvivier en 1936. 30 Ibid., p. 1020-1021. 44Lady Beltham, est anglaise, apparentĂ©e au roi d’Angleterre et fait partie de la cour dans l’Ɠuvre d’Allain et Souvestre. Elle est blonde, elle a vingt-cinq ans et porte des vĂȘtements coĂ»teux avec une grande Ă©lĂ©gance. C’est une grande jeune femme, mince et souple. On peut remarquer que lady Beltham, comme FantĂŽmas, d’une certaine façon, sacrifie au stĂ©rĂ©otype de la belle hĂ©roĂŻne, trahissant ainsi son origine populaire. RenĂ©e Carl lui apporte une autre dimension. Un peu plus ĂągĂ©e, brune, la silhouette plus lourde, elle reprĂ©sente une lady Beltham sensuelle, mais Ă©galement une femme tourmentĂ©e et fragile. Elle offre davantage de profondeur Ă  ce personnage, dont Allain demandait de la faire jolie, Ă©lĂ©gante, blonde et sympathique30. » 45Edmond Breon 1882-1951 Juve 31 Ibid., p. 1019. 46Acteur et rĂ©gisseur de théùtre, BrĂ©on joue dans Les Aventures de BĂ©bĂ©. C’est d’ailleurs lui qui trouve le petit RenĂ© Poyen, futur Bout de Zan. En 1913, il devient l’inspecteur Juve en pardessus avachi, chapeau melon. Il joue ensuite le Docteur Lucius dans Barrabas, puis part aux États-unis en 1920. Il revient en 1921, on perd sa trace ensuite. Juve se dĂ©finit comme un double positif de FantĂŽmas, jusqu’à devenir son frĂšre, dans le dernier des Ă©pisodes de Souvestre et Allain. Dans FantĂŽmas contre FantĂŽmas, il est d’ailleurs directement confondu avec le gĂ©nie du crime et jetĂ© en prison. Comme lui, il excelle dans l’art du dĂ©guisement. Mais Ă  la diffĂ©rence de FantĂŽmas, son identitĂ© est connue des lecteurs lui assurant ainsi leur adhĂ©sion et leur complicitĂ©. Il a quarante-cinq ans dans la sĂ©rie des FantĂŽmas. C’est un fonctionnaire aux appointements plutĂŽt modestes. Homme courageux et habile, il demeure cependant trĂšs discret. VoilĂ  comment le dĂ©peint son auteur La stature moyenne
 sans cependant ĂȘtre petit ou gros, on dirait qu’il est un peu lourd31. » On peut remarquer ici combien le plus cĂ©lĂšbre des inspecteurs Juve Louis de FunĂšs, s’éloigne tant physiquement que dans son jeu, du personnage initial. Edmond BrĂ©on semble plus proche du modĂšle de papier aussi bien sur le plan physique que dans son interprĂ©tation plus pondĂ©rĂ©e, de l’inspecteur Juve. 47georges Melchior 1888- ? JĂ©rĂŽme Fandor 32 Ibid., p. 1019-1020. 48JĂ©rĂŽme Fandor, reporter au journal La Capitale, a vingt-deux, vingt-trois ans. C’est un jeune homme sympathique en tout point32 », selon les termes d’Allain, Ă  l’allure athlĂ©tique. Il est casse-cou mais Ă©galement gentleman. Il incarne le jeune premier », manie l’humour et l’irrespect, mĂȘme envers les plus hauts personnages. Il est incarnĂ© par Georges Melchior qui joua dans le MalĂ©fice de Louis Feuillade en 1912, Le Canon de Paris de H. Fescourt en 1913, Amoureuse aventure de Gaston Ravel, 1913. Il devint ensuite un acteur de second plan, tournant pour la derniĂšre fois en 1937 La citadelle du silence de Marcel Herbier, avant de disparaĂźtre au point que l’on ne connaĂźt pas la date de sa mort de façon exacte. Parmi ses films, notons tout de mĂȘme L’Atlantide de Jacques Teyder tournĂ© en 1922, Les Roquevillard de Julien Duvivier, la mĂȘme annĂ©e, Rocambole adaptĂ© de la sĂ©rie populaire par Gabriel Rosca en 1933 et enfin Le grand bleu de Maurice Champreux, 1933. 33 À cet effet, une des sĂ©quences de FantĂŽmas, Ă  l’ombre de la guillotine tĂ©moigne de cette filiation ... 49Les autres personnages principaux de la sĂ©rie entrent Ă©galement dans cette valse des apparences dans laquelle FantĂŽmas mĂšne le bal. Au sens propre et non plus figurĂ©, cet Ă©pisode festif tirĂ© de Juve contre FantĂŽmas illustre particuliĂšrement l’esthĂ©tique baroque du texte que reprend l’adaptation cinĂ©matographique. La dĂ©multiplication des apparences, plusieurs invitĂ©s ont revĂȘtu la tenue noire de rat d’hĂŽtel de FantĂŽmas, apparaĂźt ainsi Ă  l’écran car les deux silhouettes inquiĂ©tantes occupent le mĂȘme cadre lors d’une valse ou, plus tard, d’une altercation durant laquelle l’un des personnages tue son double. À ce premier brouillage identitaire, d’autres s’ajoutent, notamment celui de lady Beltham se faisant appeler grande duchesse Alexandra ». La reprĂ©sentation de ce nouveau personnage entre, cependant, davantage dans le monde de la convention puisque le spectateur peut aisĂ©ment reconnaĂźtre le visage de RenĂ©e Carl incarnant la maĂźtresse du maĂźtre du crime dans le premier opus de Feuillade. Il en est de mĂȘme pour les autres protagonistes dont le premier Ă  user du dĂ©guisement, aprĂšs FantĂŽmas, est Juve mais aussi Fandor n’hĂ©sitant pas Ă  revĂȘtir costumes et postiches afin de mieux apprĂ©hender leur ennemi. Toujours, ils demeurent identifiables par le spectateur mais non dans le monde de la diĂ©gĂšse. Ce dĂ©calage reprĂ©sentatif ne semble pas dĂ©ranger le cinĂ©aste ni, si l’on s’en rĂ©fĂšre aux rĂ©actions lors de la rĂ©ception du film, son public. Peut-ĂȘtre la proximitĂ© du film muet et du théùtre33 aide-t-elle cette acceptation et explique-t-elle Ă©galement l’impossibilitĂ© du cinĂ©ma parlant, plus Ă©loignĂ© du genre théùtral, Ă  avoir recours Ă  ce genre de convention. En effet, Louis Feuillade apparaĂźt comme le cinĂ©aste ayant le plus dĂ©veloppĂ© la dimension baroque du texte originel. Les autres FĂ©jos, Sacha ou Vernay, ont recours au cadrage afin de dissimuler l’identitĂ© de cet homme aux cent visages » qui semble n’en possĂ©der plus qu’un, en mĂȘme temps qu’il acquiert une voix. Comme lui, les autres personnages perdent leurs talents transformationnels, pour les retrouver dans les films d’AndrĂ© Hunebelle, mais sous forme parodique. Ainsi, le cinĂ©ma de Louis Feuillade tisse-t-il encore des liens Ă©troits avec son ancĂȘtre le théùtre, ce qui lui permet un mode de reprĂ©sentation plus symbolique que reprĂ©sentatif qui palie aux limites techniques de ce jeune mĂ©dium. Cependant, si le cinĂ©aste ne tue pas encore le pĂšre en sauvant la tĂȘte de l’acteur Valgrand, il s’en Ă©loigne imperceptiblement. Tout d’abord, sur le plan technique, grĂące au fondu enchaĂźnĂ© des gĂ©nĂ©riques, mais Ă©galement en filmant en extĂ©rieur, faisant ainsi souvent sortir ses acteurs du cadre Ă©troit d’un dĂ©cor. Le cadrage de la piĂšce jouĂ©e par Valgrand dans le premier film marque ainsi, Ă  la fois une appartenance au genre théùtral, mais aussi un certain recul. En effet, un plan de demi-ensemble associe les spectateurs et la scĂšne, filmĂ©e du cĂŽtĂ© des spectateurs. La reprĂ©sentation conventionnelle du monde au théùtre se trouve ainsi dĂ©jouĂ©e et illustre, dĂ©jĂ , la recherche d’autonomie et d’une plus grande mimĂ©sis du cinĂ©ma. Du traitement de l’espace dans la sĂ©rie des FantĂŽmas », plus particuliĂšrement abordĂ© dans FantĂŽmas, Ă  l’ombre de la guillotine et FantĂŽmas contre FantĂŽmas 50La sĂ©rie rĂ©alisĂ©e par Louis Feuillade est, sans doute, celle qui rĂ©vĂšle le plus la nature de l’espace fantĂŽmassien originel, en respectant sa dimension mythique, et en l’exacerbant par le biais de l’image cinĂ©tique. 34 Masson Alain, VoilĂ  le passage secret ! », sur Judex et sur Feuillade in Louis Feuillade numĂ©ro ... Bien que l’opposition entre intĂ©rieurs et extĂ©rieurs demeure un des ressorts les plus naturels de l’art cinĂ©matographique, et l’un des plus propres Ă  le distinguer du théùtre ou de la peinture, peu de cinĂ©astes ont su en user comme Feuillade avec une efficacitĂ© discrĂšte34. 51Cette analyse d’Alain Masson, portant sur la sĂ©rie des Judex 1918, vaut aussi pour FantĂŽmas. Il est vrai que Louis Feuillade soigne particuliĂšrement ses dĂ©cors, que ce soit des extĂ©rieurs avec les rues de Paris filmĂ©es de façon rĂ©aliste, qui permettent d’inscrire la diĂ©gĂšse dans un cadre rassurant parce qu’identifiable, mais Ă©galement les intĂ©rieurs salons bourgeois, bureaux de police ou prisons, reconstituĂ©s minutieusement, et oĂč triomphe l’objet utilitaire, chassant les dĂ©corations tronquĂ©es, trop pittoresques. 52Dans FantĂŽmas, Ă  l’ombre de la guillotine, nous dĂ©couvrons ainsi le salon de lady Beltham un intĂ©rieur richement meublĂ©, fauteuils Louis XVI, statues, miroirs, rien n’est laissĂ© au hasard. Au premier plan, lady Beltham et Gurn, alias FantĂŽmas, s’entretiennent, chacun assis. Le plan de demi-ensemble laisse une part aussi bien aux acteurs qu’au dĂ©cor. Nous sommes encore proche de la scĂšne de théùtre. L’image est noire et blanche nuancĂ©e de crĂšme, la douceur du rendu dĂ©note l’intimitĂ© du lieu. Le champ de vision, assez profond, laisse voir deux portes derriĂšre les personnages l’une vitrĂ©e, l’autre pleine. C’est lĂ  que va se jouer le suspense, que vont naĂźtre l’action et l’inquiĂ©tude par l’entrĂ©e de personnages du dehors apportant toujours de nouvelles tensions mais aussi par la sortie de FantĂŽmas qui se dĂ©robe ainsi aux yeux de Juve venu visiter lady Beltham. La porte en verre est empruntĂ©e par le commissaire. Cette porte, ouverte sur l’extĂ©rieur, laissant tout voir, semble symboliser, par sa transparence, l’ordre et la morale incarnĂ©s par Juve, mais Ă©galement l’ordre des choses la rĂ©alitĂ© quotidienne et rassurante du va-et-vient des domestiques qui entrent et sortent par cette ouverture. La porte qu’emprunte FantĂŽmas pour se cacher est tournĂ©e vers l’intĂ©rieur de la maison et laisse entrevoir un espace sombre et plus inquiĂ©tant, Ă  l’image de celui qui s’y introduit. L’opposition des espaces, prĂ©sentĂ©e dans cette sĂ©quence, se remarque particuliĂšrement dans les films de Feuillade. Il s’agit ici de deux espaces intĂ©rieurs mais l’un est ouvert et lĂ©gitime, l’autre opaque et clandestin ; ouvrant une sorte de brĂšche dans la rĂ©alitĂ© bourgeoise du salon de Lady Beltham et par laquelle entre et sort le gĂ©nie du crime FantĂŽmas. D’ailleurs, ces espaces dissimulĂ©s lui sont familiers. Les rideaux souvent lui offrent un espace privilĂ©giĂ© oĂč il peut Ă©pier, tapis dans l’ombre, les faits et gestes de ses victimes. Dans la chambre louĂ©e pour la circonstance par lady Beltham, c’est, dissimulĂ© derriĂšre les rideaux, que FantĂŽmas observe sa maĂźtresse empoisonnant Belgrand. Il en sort une fois l’homme endormi, pour lui voler son identitĂ© et ainsi le conduire vers la mort. On remarque donc ici, que ces deux espaces s’opposent mais communiquent Ă©galement par l’intermĂ©diaire de FantĂŽmas, sorte de passeur entre les tĂ©nĂšbres et la lumiĂšre, monstre d’un univers sombre et cachĂ©. Minotaure moderne comme l’analyseront les surrĂ©alistes, il est douĂ© de pouvoirs supplĂ©mentaires puisqu’il est capable de circuler en plein jour, dans le monde rationnel des salons bourgeois, des rues de Paris mais Ă©galement dans un monde cachĂ©, celui des portes dissimulĂ©es, des tentures opaques, des souterrains sous le Palais de Justice. Finalement, cette opposition des espaces, seul FantĂŽmas l’abolit, la transcende, marquant ainsi sa suprĂ©matie, dans son art Ă  traverser les lieux mais aussi les apparences. 53Sous un angle plus large, on peut aussi opposer les intĂ©rieurs et les extĂ©rieurs dans ce premier FantĂŽmas bien que les scĂšnes d’intĂ©rieur soient plus prĂ©sentes que les extĂ©rieurs qui prendront toute leur dimension dans Juve contre FantĂŽmas. Toujours, les teintes des images sont diffĂ©rentes. Souvent, les plans tournĂ©s Ă  l’extĂ©rieur apparaissent bleutĂ©s alors que les dĂ©cors des chambres d’hĂŽtel ou du salon de lady Beltham se rĂ©vĂšlent respectivement jaune et crĂšme. Notons ici que la restauration du film de Feuillade respecte, par l’intermĂ©diaire de Jacques Champreux, les coloris choisis par le rĂ©alisateur et qu’il ne s’agit pas de films colorisĂ©s mais teintĂ©s, comme cela se pratiquait Ă  l’époque. Ainsi, si le cinĂ©ma de Louis Feuillade n’existe pas en dehors du cadre, hors-champ, il trouve cependant des Ă©chappatoires Ă  cette rigiditĂ©. En effet, il y a des travĂ©es Ă  l’intĂ©rieur des plans. DerriĂšre les rideaux, sous une trappe dissimulant un labyrinthe, dans une malle ou derriĂšre une cloison l’espace fantĂŽmassien permet dĂ©jĂ  le dĂ©ploiement de la camĂ©ra dans le champ. 54Espaces et personnages paraissent donc intimement liĂ©s. Le FantĂŽmas » de Louis Feuillade s’inscrit lui aussi Ă  l’interface de deux univers l’un ouvert et ordonnĂ©, l’autre sombre et chaotique. La mise en scĂšne la plus symbolique de cette dichotomie spatiale apparaĂźt dans Juve contre FantĂŽmas oĂč le maĂźtre du crime, emprunte, pour ses exactions, un tunnel passant sous le Palais de Justice. Cet espace chthonien, sur lequel rĂšgne ce nouveau Minotaure, symbolise bien la hantise inconsciente d’une justice encore rĂ©cente et fragile. Car l’insaisissable FantĂŽmas s’attaque aussi bien Ă  la sphĂšre privĂ©e hĂŽtels particuliers, chambres d’hĂŽtel, qu’à la sphĂšre publique. 55Feuillade, qui aime filmer les extĂ©rieurs, y rend particuliĂšrement compte de la dĂ©stabilisation de l’organisation urbaine collective. Ainsi, la sĂ©quence du Simplon Express mĂ©taphorise-t-elle la suprĂ©matie du criminel qui parvient Ă  dĂ©tourner, au sens propre, comme au sens figurĂ©, les progrĂšs techniques, et sĂšme le chaos. Mais, au-delĂ  de la destruction, il sait aussi utiliser les voies de la modernitĂ© Ă  mauvais escient. Il conduit, par exemple, une automobile, allant jusqu’à rendre inutilisable celle de ses poursuivants. Dans le Faux magistrat, le bandit se rĂ©vĂšle mĂȘme d’une grande agilitĂ©, lors d’une sĂ©quence de cascade, durant laquelle le cinĂ©aste nous montre l’acteur, escaladant un wagon en marche, par l’extĂ©rieur. Non seulement, cet antihĂ©ros apparaĂźt capable de rĂ©duire Ă  nĂ©ant les nouveaux moyens de transport, mais par leur vitesse, ils peuvent Ă©galement potentialiser ses exactions. Dans Juve contre FantĂŽmas, l’action s’inscrit aussi Ă  l’extĂ©rieur filatures dans les rues de Paris, rendez-vous dans les quartiers populaires, attaque de Juve et Fandor aux halles
 La premiĂšre moitiĂ© du film nous entraĂźne dans un Paris de dĂ©but du vingtiĂšme siĂšcle reconstituĂ© avec fidĂ©litĂ© et rĂ©alisme. Ainsi, voit-on Juve prendre un verre Ă  une terrasse dans un quartier animĂ©. À l’arriĂšre-plan, passe une charrette portant un panneau publicitaire. Automobile Oriflamme » y est inscrit en toutes lettres, symbolisant sans doute la modernitĂ© du cadre urbain. En effet, beaucoup d’automobiles circulent et Feuillade prend manifestement un certain plaisir Ă  les filmer. DĂšs les premiĂšres sĂ©quences du film, on assiste Ă  une filature en automobile de FantĂŽmas par le commissaire Juve. Les mĂ©canismes du film d’action sont dĂ©jĂ  là
 Quelques scĂšnes plus loin, le gĂ©nie du crime se rend dans un bureau de poste, afin de dicter un tĂ©lĂ©gramme. Outre le rĂ©alisme de la scĂšne, c’est sa modernitĂ© qui surprend, tout en rendant compte du contexte moderne dans lequel Souvestre et Allain ont voulu inscrire leur personnage. 35 Aragon Louis, Anicet ou le panorama, Roman 1929, Paris, Gallimard, 1949. 36 Ibid. 56Si les extĂ©rieurs renvoient Ă  la modernitĂ© de Paris, ils rendent Ă©galement compte de l’originalitĂ© et de l’avant-garde du rĂ©alisateur lui-mĂȘme, Ă  vouloir tourner dehors, dans un cadre rĂ©el. DĂ©jĂ , dans Mireille, film perdu datant de 1906, il tourne en extĂ©rieur, sur les lieux mĂȘme du poĂšme qu’il adapte en Camargue. Feuillade, en effet, dĂ©sire se rapprocher d’une esthĂ©tique plus rĂ©aliste qui n’était pas de mise au cinĂ©ma Ă  cette Ă©poque beaucoup de films Ă©tant tournĂ©s en studios. Dans la sĂ©quence de la filature de FantĂŽmas, on suit Juve dans une rue pavĂ©e. Le temps semble clair et, au sol, l’ombre des nuages en mouvement est bien visible. Ainsi, le rĂ©alisateur soigne-il le moindre dĂ©tail, afin de rendre plus vraies les aventures de FantĂŽmas. Les figurants passants qui vaquent Ă  leurs activitĂ©s quotidiennes, femmes accompagnant des enfants en promenade, se rendant aux halles en tenue de mĂ©nagĂšre ou cafetiers en chemise blanche et veste noire, concourent Ă  inscrire le dĂ©cor dans un cadre rĂ©aliste, de mĂȘme que les costumes, notamment ceux des apaches casquette de titi, mĂ©got au coin des lĂšvres, et l’allure un peu vulgaire de JosĂ©phine qui ajoute une touche pittoresque au tableau du Paris populaire de l’époque. Enfin, comment ne pas Ă©voquer la scĂšne du Simplon Express, dont la tension dramatique ressort de l’alternance des prises de vue d’ensemble de l’accident en fait reprĂ©sentĂ© par un dĂ©cor miniature et un train Ă©lectrique et des scĂšnes d’intĂ©rieur montrant Fandor dans le wagon avec une incrustation de paysages en mouvement, simulant la vitesse de l’engin de façon tout Ă  fait probante, et enfin d’un plan d’ensemble en extĂ©rieur filmant le wagon, glissant inexorablement sur les rails. Tous ces points de vue alternent assez lentement, interdisant d’évoquer un champ-contrechamp. Mais, malgrĂ© une camĂ©ra fixe, le mouvement et la tension de l’action sont exprimĂ©s. Cette action, si prĂ©sente dans cet Ă©pisode de FantĂŽmas, sera d’ailleurs saluĂ©e par les surrĂ©alistes, notamment Aragon Ă©crivant dans Anicet ou le Panorama35 au sujet de Pearl White Il n’y a de place ici que pour les gestes. L’action ne nous aura passionnĂ©s qu’à titre de tour de force. Qui aurait songĂ© Ă  la discuter. VoilĂ  bien le spectacle qui convient Ă  ce siĂšcle36. » C’est Ă  travers cette rĂ©alitĂ© qu’apparaĂźt, de maniĂšre d’autant plus flagrante, la figure de FantĂŽmas et ses incroyables aventures oĂč le merveilleux se mĂȘle au rĂ©alisme au dĂ©tour d’une rue, dans la demeure abandonnĂ©e de lady Beltham. Ici l’attaque de Juve et de Fandor Ă  la halle aux vins dont la violence se traduit par une teinte rouge de l’image et notamment de l’eau et du ciel oĂč, lĂ  encore, Juve est attaquĂ© par un boa auquel il Ă©chappe grĂące Ă  un pyjama aux pointes d’acier ! L’irrationnel au cƓur du rationnel, l’improbable au coin de la rue, voilĂ  des Ă©lĂ©ments qui associent, involontairement, Feuillade au SurrĂ©alisme. 57Enfin, le cadre spatial du roman et ses adaptations cinĂ©matographiques s’avĂšrent essentiellement urbains et plus particuliĂšrement parisiens. Image de la couverture du premier volume publiĂ©, reprise sous une forme Ă©dulcorĂ©e par Louis Feuillade comme affiche de son film, FantĂŽmas fait rĂ©gner sur la capitale, la peur et le sang. En cela, il se fait miroir des peurs sĂ©curitaires de la Belle Époque et fonctionne comme un contre-pouvoir face Ă  l’espace urbain qui depuis le dix-neuviĂšme siĂšcle tend Ă  s’organiser afin d’assurer une plus grande sĂ©curitĂ© Ă  ses habitants. Mais par son aptitude Ă  franchir les frontiĂšres, Ă  pĂ©nĂ©trer des espaces aussi diffĂ©rents que les quartiers chics et les quartiers populaires sans se faire remarquer, l’homme protĂ©iforme, Ă  l’interface de ces mondes antithĂ©tiques, apparaĂźt comme une menace qui rĂ©siste au cloisonnement social. Sa permĂ©abilitĂ© spatiale rejoint ainsi sa dimension protĂ©iforme qui s’offre comme une rĂ©sistance inquiĂ©tante face aux Ă©volutions des techniques policiĂšres et scientifiques comme l’anthropomĂ©trie illustrant elle aussi l’obsession de cette sociĂ©tĂ© moderne de plus en plus anonyme Ă  cloisonner les individualitĂ©s, Ă  crĂ©er des typologies, en somme Ă  identifier. Analyses filmiques Le Mort qui tue, FantĂŽmas contre FantĂŽmas, Le Faux magistrat 58Le Mort qui tue, du Paris rĂ©el au Paris mystĂšre la crĂ©ation du suspense 59L’un des premiers qualificatifs qui vient Ă  l’esprit pour Ă©voquer FantĂŽmas est effroyable ». Épouvantable » conviendrait aussi, traduisant finalement le sentiment de peur extrĂȘme, sous forme d’emphase, que le criminel provoque autour de lui. Une publicitĂ© vantant le GĂ©nie du crime » annonce Tout le monde lit les phĂ©nomĂ©nales aventures de cet extraordinaire personnage mystĂ©rieux, tragique, sĂ©duisant et redoutable, qui provoque Ă  la fois l’épouvante et l’admiration. Bien sĂ»r, cette dĂ©bauche emphatique, tout en renvoyant au genre populaire qui souvent accentue le trait dans un souci d’efficacitĂ©, tend Ă  traduire l’essence mĂȘme de FantĂŽmas dont l’existence la plus palpable, ou du moins la plus permanente, rĂ©side dans ce sentiment de peur qu’il provoque chez les autres, d’autant plus lorsqu’il est invisible ou mĂȘme absent. De cette tension Ă  voir le criminel apparaĂźtre Ă  tout moment dans notre dos, animĂ© d’intentions assassines, naĂźt le suspense proche de nos films d’épouvante actuels. Les mots, dans leur accumulation et leur exagĂ©ration crĂ©ent une tension chez le lecteur. Mais comment Feuillade allait-il tirer partie de cette composante intrinsĂšque de FantĂŽmas ? Par quels moyens transcrire la peur. Comment recrĂ©er le suspense particuliĂšrement prĂ©sent dans cet Ă©pisode du Mort qui tue dont l’intrigue s’apparente souvent au roman policier, au sein d’un rĂ©seau multiple mĂȘlant le genre de l’aventure parfois cocasse, et celui de l’épouvante ? 60Dans ce film, l’absence de Juve en tant que policier, supprime cet Ă©quilibre, centrĂ© sur la lutte entre l’autoritĂ© et le crime. La diĂ©gĂšse se voit ainsi dĂ©placĂ©e, trouvant un nouvel espace de crĂ©ation mais aussi d’oppositions. Fandor considĂ©rĂ© comme fils spirituel du policier, prend logiquement sa place, chaperonnĂ© » sans le savoir par Juve qui veille dans l’ombre, allant mĂȘme jusqu’à lui sauver la vie, dans le souterrain menant au Palais de Justice. Ne se doutant de rien, le jeune journaliste continue ainsi son parcours initiatique, par le biais d’une enquĂȘte sur la disparition du cadavre de Jacques Dollon. ParallĂšlement, la jeune sƓur de Dollon, rentrĂ©e de l’étranger, apprend la tragique aventure de son frĂšre et part, elle aussi, Ă  la recherche d’indices. Paradoxalement, FantĂŽmas apparaĂźt peu dans cet Ă©pisode, comparĂ© aux autres, et pourtant la tension demeure, la peur est palpable. La ville de Paris, elle, y joue un autre rĂŽle que celui d’un simple dĂ©cor urbain. ParticuliĂšrement montrĂ©e dans sa modernitĂ© dans Juve contre FantĂŽmas, elle semble, ici, occuper un rĂŽle plus symbolique, en doublant le systĂšme antithĂ©tique mis en place entre Fandor et FantĂŽmas. Ainsi, Fandor appartient-il au Paris du dessus, du jour et de l’ordre, tandis que le maĂźtre du crime rĂšgne sur une ville souterraine et nocturne. Pour Roger Caillois 37 Caillois Roger, Le Mythe et l’Homme, op. cit., p. 160. Paris est mythologique par sa nature, son contour insaisissable, son image toujours double. Il y a le Paris rĂ©el et un Paris fantĂŽme, nocturne, insaisissable, d’autant plus puissant qu’il est plus secret, et qu’il vient Ă  tout endroit et Ă  tout moment se mĂȘler dangereusement Ă  l’autre37. 61Analysons tout d’abord une sĂ©quence particuliĂšrement Ă©difiante quant Ă  la crĂ©ation du suspense dans le film, et le mĂ©lange de ces deux Paris ». Il s’agit de l’attaque de Fandor dans un souterrain. L’espace y porte une charge Ă©minemment symbolique. En effet, il se trouve dans les profondeurs de Paris, espace cachĂ©, labyrinthe et royaume de FantĂŽmas-Minotaure. Mais il est Ă©galement situĂ© sous le Palais de Justice. Bien entendu, Ă  un premier niveau, la diĂ©gĂšse semble motiver cette localisation. Ainsi le corps de Dollon, emprisonnĂ© au dĂ©pĂŽt du Palais en attendant son jugement, a-t-il Ă©tĂ© retrouvĂ© dans ce souterrain. Cependant, cet espace paraĂźt aussi celui de la provocation le trafic de la mĂšre Toulouche, les meurtres de FantĂŽmas, ont lieu Ă  quelques mĂštres de la reprĂ©sentation mĂȘme de l’ordre. Ensuite, et d’une façon plus symbolique, voire psychanalytique, ce lieu reprĂ©sente, en quelque sorte, la face cachĂ©e de cette institution judiciaire, l’envers du dĂ©cor oĂč tout se renverse dans un mouvement carnavalesque. LĂ -haut rĂšgne la justice et son autoritĂ© au grand jour. En bas, tout n’est plus qu’ombre, crime, trafic. L’opposition semble, certes, manichĂ©enne, mais elle porte Ă©galement en elle une forme de pied de nez au systĂšme allant jusqu’à la provocation qui cependant sied assez bien Ă  l’esprit libre qu’incarne, jusqu’à la dĂ©sincarnation, forme suprĂȘme de libertĂ©, FantĂŽmas. Fandor, en nouveau ThĂ©sĂ©e, effectue le passage du haut vers le bas en empruntant une Ă©chelle. Cette scĂšne, Ă  valeur initiatique, revĂȘt une importance particuliĂšre dans sa composition. L’ensemble est gĂ©omĂ©trique. Tout d’abord, l’arrivĂ©e de Fandor se fait par une Ă©chelle, sorte de ligne verticale noire coincĂ©e entre deux aplats bleutĂ©s reprĂ©sentant, sans doute des murs ou des cuves. La construction de ce plan de demi-ensemble renvoie directement Ă  l’esthĂ©tique picturale vers laquelle Feuillade s’est dĂ©jĂ  tournĂ©e, notamment dans ses thĂ©ories sur le film esthĂ©tique. Deux aplats bleutĂ©s encadrent le jeune Fandor et produisent un effet de symĂ©trie et d’ordonnancement. Pourtant, l’étroitesse et la noirceur de la voie empruntĂ©e par le journaliste s’y opposent et fonctionnent comme une annonce du chaos Ă  venir. En effet, dans le souterrain on retrouve FantĂŽmas penchĂ© sur le cadavre de Dollon et aidĂ© d’un policier dĂ©voyĂ©. Tous les systĂšmes de valeur du monde du haut » sont ainsi renversĂ©s. Le lieu du crime est sĂ©parĂ© en deux par un canal d’eau passant sous une voĂ»te, elle-mĂȘme longĂ©e de deux trottoirs Ă©troits, le tout aboutissant dans la Seine. Cet endroit, dans son organisation stricte et son vide, s’oppose directement Ă  l’entrepĂŽt illĂ©gal de la mĂšre Toulouche avec lequel il communique. En effet, celui-ci se rĂ©vĂšle circulaire, en alcĂŽve et rempli d’objets volĂ©s. Ces deux espaces voisins semblent communiquer en un rĂ©seau de systĂšmes horizontaux et verticaux horizontaux dans leur commune localisation souterraine, cachĂ©s et propices aux illĂ©galitĂ©s et verticaux dans leur opposition au monde du dehors. Ainsi, le fouillis de la mĂšre Toulouche, les objets recelĂ©s, entrent-ils en Ă©cho avec le dĂ©sordre de sa boutique, elle aussi envahie de vĂȘtements bon marchĂ© ; tandis que l’ordre gĂ©omĂ©trique du souterrain, rappelle celui du Palais de Justice. Finalement, ce qui paraĂźt dĂ©suni au grand jour se retrouve dans un monde plus sombre, l’union des contraires est possible dans l’univers de FantĂŽmas. 62Le principe manichĂ©en qui organise apparemment les aventures du maĂźtre de l’effroi ne paraĂźt plus si Ă©vident et nous entrons ici dans un domaine qui a particuliĂšrement plu aux surrĂ©alistes pour qui FantĂŽmas, Ă©rigĂ© au rang de mythe, illustrerait un avatar du Minotaure, sorte de monstre créé Ă  partir des pensĂ©es inavouables que la sociĂ©tĂ© refoulerait. Comme l’indique Didier ottinger dans son essai sur le SurrĂ©alisme et la mythologie moderne 38 Ottinger Didier, SurrĂ©alisme et Mythologie Moderne les voies du labyrinthe d’Ariane Ă  FantĂŽmas, ... [
] les SurrĂ©alistes ont voulu sauter dans le labyrinthe d’une Ăąme, confondu avec la ville nocturne. Le hĂ©ros d’une telle exploration ne pouvait ĂȘtre qu’un dandy criminel, expert en chausse-trappes et en sorties dĂ©robĂ©es. RĂ©solument moderne comme FantĂŽmas38. 63Cette dimension souterraine, au sens propre comme au sens figurĂ©, que Feuillade a particuliĂšrement mise en scĂšne dans Le Mort qui tue, s’analyse donc Ă  diffĂ©rents niveaux et participe Ă  la crĂ©ation de FantĂŽmas en tant que personnage mythique chez les surrĂ©alistes. Mais en deçà de l’analyse qu’il est possible de faire a posteriori par le prisme du SurrĂ©alisme, Feuillade s’ingĂ©nie, de façon plus pragmatique, Ă  recrĂ©er un suspense. Ainsi Cranajour et Nibet sont-ils dĂ©jĂ  dans le souterrain afin de rĂ©ceptionner une cargaison d’objets volĂ©s alors que Fandor arrive. Les deux hommes se dissimulent dans l’ombre, sous la voĂ»te tandis que le journaliste dĂ©couvre les traces du sang de Dollon. La scĂšne est filmĂ©e en plan de demi-ensemble, permettant de montrer les acteurs en pied et assurant une liaison entre leurs actions et le dĂ©cor. En effet, les deux se rejoignent intimement. La noirceur du lieu permet aux criminels de se dĂ©rober au regard de Fandor tandis que Nibet, surgissant des tĂ©nĂšbres, enjambe l’étroit canal brandissant un couteau dans le dos du jeune homme. L’ignorance de la future victime, l’arme brandie et les mimiques de Nibet, ajoutent encore Ă  la tension dramatique, enclenchĂ©e grĂące Ă  la concomitance inopportune entre la prĂ©sence de Nibet et celle de Fandor, venus en ce lieu pour des motifs diffĂ©rents. Tous les ressorts du film Ă  suspense sont mis en place, jusqu’à l’apparition de Cranajour-Juve qui dĂ©joue les plans de Nibet et sauve son protĂ©gĂ© en le prĂ©cipitant, malencontreusement », dans la Seine. Enfin, le raccord coupĂ© un cut, entre le plan dans lequel Juve intervient et celui qui montre la chute du jeune journaliste dans le fleuve parisien, permet d’accĂ©lĂ©rer l’action grĂące Ă  une technique de montage. 64De la teinte bleue des tĂ©nĂšbres, passons maintenant au dorĂ© des scĂšnes de jour, plus particuliĂšrement utilisĂ© pour filmer les intĂ©rieurs privĂ©s comme le bureau de Fandor ou celui de Dollon, alors que le Palais de Justice ou la salle d’anthropomĂ©trie apparaissent en gris. Nous sommes dans le Paris rĂ©aliste du dessus ». Ces lieux sont le théùtre d’enquĂȘtes qui se suivent sans se croiser celle de Fandor, successeur de Juve dans sa quĂȘte de vĂ©ritĂ©, guidĂ© secrĂštement par Juve-Cranajour, qui, en pĂšre de substitution, vient doubler les recherches du journaliste afin de le protĂ©ger. Enfin, Élisabeth, la jeune sƓur de Dollon s’ajoute Ă  cette association de bienfaiteurs », apportant une touche de charme Ă  ce duo masculin. Feuillade, dans son dĂ©coupage, met bien en parallĂšle, ces trois personnages qui occupent la premiĂšre moitiĂ© du film. Cela concourt Ă  accentuer le genre policier de cet Ă©pisode. Les lieux Palais de Justice, salle d’anthropomĂ©trie, prison, boutique de la receleuse, participent, eux aussi, du pittoresque du genre et crĂ©ent un ancrage rĂ©aliste. La scĂšne d’anthropomĂ©trie, notamment, reproduit fidĂšlement la rĂ©alitĂ© de l’époque, aussi bien dans les gestes montrĂ©s de façon trĂšs dĂ©taillĂ©e par le biais d’un gros plan sur les mains de l’accusĂ© Ă  qui l’on prend les empreintes, et par le dĂ©cor et l’arrangement des outils d’analyse scientifique. C’est dans cet environnement connu, celui du monde rĂ©el, et, au sein de codes rassurants, ceux du roman policier, que FantĂŽmas, une fois encore, fait une entrĂ©e remarquable et d’autant plus terrorisante. La peur naĂźt ainsi du dĂ©calage, et bien vite, se mue en vĂ©ritable terreur. Une fois encore, on peut remarquer une gradation de la terreur et des sentiments. 65Lors d’une autre sĂ©quence, et aprĂšs une introduction plutĂŽt joyeuse, on assiste Ă  l’agression de Dollon, dans son atelier de peinture, Ă  Montmartre. Comme beaucoup d’intĂ©rieurs, la scĂšne se teinte d’un marron-dorĂ©. La profondeur de champ est importante et laisse voir dans un plan de demi-ensemble, Jacques Dollon au premier plan, assis Ă  son bureau. Mais l’Ɠil du spectateur est attirĂ© par une statue Ă  l’arriĂšre-plan, annonce de la forme noire de FantĂŽmas. La disposition des dĂ©cors, associĂ©e au champ de vision, crĂ©e instantanĂ©ment une attente, bientĂŽt rĂ©compensĂ©e. FantĂŽmas, tout de noir vĂȘtu, entre subrepticement par une fenĂȘtre entrouverte, et se dissimule derriĂšre un rideau. Une fois encore, l’agression se fait dans le dos de la victime, sans concession. Cette scĂšne sert, d’ailleurs, d’affiche au film et utilise le suspense, la terreur comme argument de vente. De lĂ , part l’escalade qui mĂšnera le jeune peintre Ă  la mort d’une façon horrible. L’attaque par derriĂšre prĂ©figure la cruautĂ© du MaĂźtre du Crime » et la passivitĂ© de la victime qui subit une accusation pour le meurtre de la baronne de Vibray dont on a retrouvĂ© le corps sans vie Ă  ses cĂŽtĂ©s, puis une accusation pour meurtre avec prĂ©mĂ©ditation. L’introduction de Dollon, dans le processus de la machine judiciaire, prend une place particuliĂšrement importante dans le film, et le rĂ©alisme de la procĂ©dure ne fait qu’accentuer toute l’horreur de cette injustice et du destin de cet homme. La scĂšne, hyperrĂ©aliste, de la prise des empreintes de Dollon, est filmĂ©e en gros plan. Ainsi, ne voit-on plus que les mains du policier et de l’accusĂ©, en plongĂ©e. Comment ne pas y percevoir une annonce du dĂ©membrement, dĂ©jĂ  entamĂ© par la police et la dĂ©shumanisation de ses procĂ©dures, du corps du jeune homme et notamment de ses mains, Ă  partir desquelles FantĂŽmas se fera des gants en peau d’homme afin de maquiller ses mĂ©faits. 66La crĂ©ation d’une tension dramatique et psychologique semble donc naĂźtre, entre autre, de l’interfĂ©rence entre deux niveaux celui du dessus, le Paris du Palais de Justice et de la modernitĂ© de ses procĂ©dures que Feuillade a respectĂ©es Ă  la lettre, et celui des fĂȘtes aristocratiques durant lesquelles le cinĂ©aste nous donne Ă  voir les Ă©lĂ©gantes, drapĂ©es dans des robes Ă  la mode, virevoltant sous l’Ɠil des camĂ©ras, aux bras d’hommes distinguĂ©s. Ici, la mise en scĂšne reste classique, le dĂ©cor rĂ©aliste, nous sommes dans la mimĂ©sis, dans la peinture du monde de l’époque. Cette scĂšne ressemblerait presque Ă  un reportage sur les salons parisiens si l’on n’observait, au premier plan, assis sur un fauteuil, le regard noir et Ă  l’affĂ»t, un sombre personnage se faisant passer pour le banquier Nanteuil. FantĂŽmas constitue donc bien le lien entre le dessus cette aristocratie profitant de ses richesses et rassurĂ©e par un systĂšme judiciaire rigoureux, Ă  peine dĂ©rangĂ©e par le petit peuple et les bandits de petite envergure, hommes de l’autre Paris, moins avouable, Ă  la solde de FantĂŽmas. Cependant, ces truands peu dangereux composent une reprise en mineur du MaĂźtre et ce n’est pas sans plaisir que Feuillade filme la boutique de la mĂšre Toulouche et ses mimiques de femme du peuple. Les Apaches, Ă©galement, sont coiffĂ©s de casquette et fument sans relĂąche accompagnĂ©s de leurs complices fĂ©minines maquillĂ©es outrageusement et fumant sans porte-cigarettes ce qui apparaĂźt comme extrĂȘmement vulgaire Ă  l’époque. Toute cette faune colorĂ©e, et finalement cocasse, demeure cependant l’intermĂ©diaire entre le dessus et le dessous. TolĂ©rĂ©e par la sociĂ©tĂ©, elle Ă©volue sans masque, mais c’est bien chez la mĂšre Toulouche que dĂ©bouche le souterrain labyrinthe, antre du monstre FantĂŽmas-Minotaure. Feuillade, notamment grĂące aux teintes des photogrammes, a particuliĂšrement mis en Ă©vidence cette opposition entre l’ordre et son contraire, le jour et la nuit, et la communication possible entre les deux brouillant, au final, la dialectique du Bien et du Mal. D’ailleurs, n’apprendrons-nous pas, dans les rĂ©cits d’Allain et Souvestre, que Juve et FantĂŽmas sont frĂšres et que le contact que le MaĂźtre de l’effroi Ă©tablit entre haut et bas n’est sans doute pas uniquement motivĂ© par le crime. C’est certainement toute la complexitĂ© cachĂ©e de l’Ɠuvre d’Allain et Souvestre, et le gĂ©nie de Feuillade Ă  l’illustrer, voire Ă  le complĂ©ter, qui ont fait Ă©cho Ă  la pensĂ©e surrĂ©aliste. En effet, comment ne pas penser ici au Paysan de Paris de Louis Aragon. 67FantĂŽmas contre FantĂŽmas ou jusqu’oĂč peut aller l’irrĂ©vĂ©rence de FantĂŽmas au cinĂ©ma ? 68Nous avons dĂ©jĂ  abordĂ© le problĂšme de la censure », bien que le terme n’ait pas Ă©tĂ© lĂ©gifĂ©rĂ© Ă  l’époque. Quelques exemples frappants, dans ce quatriĂšme Ă©pisode, semblent illustrer les limites de l’adaptation cinĂ©matographique du texte d’origine, et posent dĂ©jĂ  le problĂšme du pouvoir suggestif de l’image, et de son impact sur le public, par rapport aux mots. Dans un premier temps, notons que les titres des deux derniers Ă©pisodes, tournĂ©s par Feuillade, avant que la premiĂšre guerre mondiale n’ajourne ses projets, ont subi des modifications notables. Ainsi, Le Policier apache, titrant le texte d’Allain et Souvestre, devient FantĂŽmas contre FantĂŽmas. L’anarchie prĂ©sente dans l’oxymore du premier titre associant la loi et le criminel sous le terme argotique d’Apache », celui-ci Ă©tant plutĂŽt un petit voyou qu’un bandit de grande envergure, a disparu au profit d’un titre construit sur un parallĂ©lisme opposant le gĂ©nie du crime Ă  tous les avatars qu’il va rencontrer au cours de cette aventure. Ici l’accent est davantage portĂ© sur la dimension comique, voire grotesque, de l’épisode. Subissant la mĂȘme censure, Le Faux magistrat de Feuillade a remplacĂ© Le Magistrat cambrioleur. Le premier adjectif, davantage tournĂ© vers l’art du grimage de FantĂŽmas, neutralise l’initiale association, entre loi et criminalitĂ©, qui faisait du magistrat reprĂ©sentant de l’ordre, un criminel, voire le crime incarnĂ© FantĂŽmas ! On peut ici soupçonner une intervention de Gaumont auprĂšs de Feuillade qui gomme, par des changements de titres mais Ă©galement par le choix des affiches sur lesquelles on supprime par exemple le poignard ensanglantĂ© que tenait FantĂŽmas sur la premiĂšre couverture, les apparences subversives du hĂ©ros. Notons, Ă  la dĂ©charge de LĂ©on Gaumont, que la loi de 1884 permettait aux prĂ©fets d’interdire tout spectacle qui aurait pu troubler l’ordre public. On comprend alors ces modifications, somme toute de façade, mais qui, paradoxalement, concernent les parties les plus exposĂ©es du film le titre et l’affiche que l’on trouvera dans la rue, aux frontons des cinĂ©mas, dans des programmes publicitaires ou dans la presse. 39 Buñuel Luis, Le Chien Andalou, 1929. 69Cependant, au sein mĂȘme de la diĂ©gĂšse, des modifications ont Ă©tĂ© apportĂ©es. Rappelons tout d’abord, la premiĂšre transformation importante du rĂ©cit la fin du premier FantĂŽmas oĂč Belgrand Ă©chappe de justesse Ă  la guillotine lorsqu’il a, dans le texte d’Allain et Souvestre, la tĂȘte tranchĂ©e. Ces derniers, dĂ©crivent d’ailleurs de façon emphatique la scĂšne sanglante, rejoignant ainsi une tradition plus théùtrale celle du Grand-Guignol. De la mĂȘme façon, lors de l’assassinat du garçon de recette, un Apache, nommĂ© Paulet, l’attend derriĂšre sa porte d’appartement pour lui voler son butin. Dans le roman, il lui ouvre et le tue en lui assenant un coup de massue sur le crĂąne. Dans le film, on ne voit pas le crime. En effet, la camĂ©ra filme la scĂšne sur le cĂŽtĂ©, n’adoptant le point de vue d’aucun des protagonistes. Ainsi, en s’ouvrant, la porte constitue un Ă©cran astucieux derriĂšre lequel Paulet peut fracasser le crĂąne du garçon. Feuillade n’a alors montrĂ© que la main brandissant l’objet du meurtre et les pieds de la victime qui s’écroule. La tension dramatique se trouve dĂ©placĂ©e sur le visage de la compagne de Paulet, qui elle, observe la scĂšne que nous ne voyons pas et transmet, par les expressions de son visage, toute l’horreur du crime, assurant ainsi un relais Ă©motionnel au spectateur, tout en le protĂ©geant du pire. Elle renoue, de ce fait, avec la tradition du jeu des acteurs du cinĂ©ma muet qui rejoint, par la pantomime, le monde du théùtre dont ils sont souvent issus. La censure est astucieuse et engage, finalement, le cinĂ©aste vers des voies plus personnelles et imaginatives. Nous sommes loin, cependant, du cinĂ©ma surrĂ©aliste qui brise, lui, la censure et ose l’abomination dans le spectacle d’un Ɠil en gros plan que l’on tranche Ă  l’aide d’une lame de rasoir39. Soulignons ainsi que, par certains aspects, l’Ɠuvre de Feuillade, non seulement ne rĂ©pond pas aux exigences des surrĂ©alistes, mais s’en Ă©loigne radicalement. L’Ɠuvre d’Allain et Souvestre, plus libre dans son expression, traduit ce cĂŽtĂ© subversif voire anarchique du personnage de FantĂŽmas. Les films de Louis Feuillade le gomment, au profit de la poĂ©sie et de la modernitĂ©. 70Pourtant, si la censure a attĂ©nuĂ© la violence de certaines scĂšnes, l’irrĂ©vĂ©rence de FantĂŽmas passe par d’autres canaux, notamment, par le traitement comique de la police. Juve est en prison, accusĂ© d’ĂȘtre FantĂŽmas. Il ne s’agit donc pas de lui, mais de ses confrĂšres qui sont traitĂ©s avec beaucoup moins de respect. Ainsi, le chef de la police et ses troupes, se rapprochent-ils de fantoches dans une mise en scĂšne burlesque. Lors d’une des scĂšnes, les policiers apparaissent dĂ©guisĂ©s, car ils doivent se rendre au bal de la grande-duchesse Alexandra. Feuillade a particuliĂšrement soignĂ© ce passage, Ă  la façon d’une scĂšne de théùtre, pourrait-on dire. Les personnages dĂ©guisĂ©s s’inscrivent en faux dans le dĂ©cor sĂ©rieux du bureau du chef de la SĂ»retĂ©. Le plan de demi-ensemble, bien qu’il soit rĂ©current dans le film, et inhĂ©rent aux limites techniques de l’époque, concourt Ă  la crĂ©ation du comique de situation en instaurant un Ă©quilibre entre les personnages et le dĂ©cor et accentuant, paradoxalement, le dĂ©calage entre les deux. Les policiers finissent leur habillage, se jaugent, s’admirent de maniĂšre enfantine, dans un espace symbolisant pourtant l’ordre et l’austĂ©ritĂ©. Comble de l’ironie, ils sont travestis en mousquetaires, eux qui sont, sans cesse, dupes de FantĂŽmas. Le clou du spectacle arrive lorsqu’un des agents entre par une porte situĂ©e sur un cĂŽtĂ©, donc peu visible, grimĂ© en FantĂŽmas lui-mĂȘme. Ici, Feuillade reprend, de façon dĂ©valorisĂ©e, les attitudes du criminel. En effet, ce dernier, comme Ă  son habitude, surgit d’un autre espace, mais celui-ci n’est pas cachĂ©, ce n’est pas un rideau ou une porte dĂ©robĂ©e, non, il s’agit de la porte d’un bureau adjacent. Enfin, cette scĂšne annonce l’irrĂ©sistible dĂ©filĂ© des FantĂŽmas », lors du bal masquĂ©, qui fera encore une fois Ă©chouer la police. Donc, si Feuillade et la Gaumont ne sont pas allĂ©s jusqu’au bout de la libertĂ© d’expression des mĂ©faits du personnage, ils n’en ont pas non plus trahi les romans initiaux l’anarchie devenant l’irrĂ©vĂ©rence et trouvant une place plus confortable dans la mise en scĂšne du burlesque. 71Le Faux magistrat entre la tradition et l’avant-garde, ou le domaine expĂ©rimental de Feuillade 72Dans Le faux magistrat, comme dans l’avant dernier volet, filmĂ© par Feuillade, des aventures de FantĂŽmas, le titre initial a Ă©tĂ© changĂ© pour Ă©viter des problĂšmes avec la justice, car l’original associait le magistrat et le cambrioleur. Mais nous avons dĂ©jĂ  Ă©voquĂ© ce problĂšme. Abordons plutĂŽt ce qui caractĂ©rise le mieux cet Ă©pisode les essais cinĂ©matographiques du cinĂ©aste, dont l’art qu’il manipule n’est pas si loin de ses dĂ©buts. On remarque particuliĂšrement les lumiĂšres, avec lesquelles joue Louis Feuillade crĂ©ant des effets proches des techniques du clair-obscur des arts picturaux, en poussant au maximum les possibilitĂ©s » que lui offrent le noir et blanc. 73Au dĂ©but du Faux Magistrat, la marquise de Tergall attend son mari, parti vendre des bijoux de famille, afin de supplĂ©er Ă  des problĂšmes financiers. Elle paraĂźt inquiĂšte il fait nuit et son Ă©poux est en retard. En fait, il a Ă©tĂ© attaquĂ© par Paulet et Ribonard, deux hommes de main de FantĂŽmas. Ceux-ci l’ont assommĂ© et lui ont volĂ© son argent. La scĂšne se situe dans le salon du chĂąteau des Tergall. La marquise se trouve assise sur une chaise, prĂšs d’un bureau. Elle est installĂ©e sous un abat-jour et n’est Ă©clairĂ©e que par la lumiĂšre indirecte qui vient de la lampe. L’ensemble est filmĂ© en plan rapprochĂ© le cadrage insiste ainsi sur le visage de la femme et les expressions inquiĂštes qui s’en dĂ©gagent. Autour du halo lumineux, tout est sombre. On aperçoit Ă  l’arriĂšre-plan, les ombres d’une porte vitrĂ©e donnant sur une autre piĂšce et quelques meubles. Cette technique du clair-obscur tend Ă  dramatiser la scĂšne et l’angoisse ressentie par la marquise semble contaminer le dĂ©cor lui-mĂȘme. Ici, nul n’est besoin de panneau pour expliquer le trouble du personnage. De mĂȘme, l’actrice n’a pas la nĂ©cessitĂ© d’accentuer son jeu facial roulement d’yeux, bouche tordue
 L’atmosphĂšre concourt Ă  accompagner, voire Ă  crĂ©er une Ă©motion. Soudain, la domestique, en fait complice des deux voleurs, entre dans le salon par la porte vitrĂ©e. Elle vient prendre des nouvelles de sa maĂźtresse et annoncer qu’elle ne voit pas son maĂźtre arriver. Elle demeure dans la pĂ©nombre, l’éclairage n’accompagne pas son entrĂ©e mais reste centrĂ© sur la marquise. Le choix du rĂ©alisateur semble motivĂ©, Ă  la fois par un plan Ă  valeur dramatique il s’agit de mettre en Ă©vidence la tension psychologique de la marquise, mais Ă©galement par un ordre symbolique qui, en laissant la servante dans l’ombre, l’inclut au monde de FantĂŽmas et annonce sa trahison. 74Au cours d’une sĂ©quence suivante, l’utilisation des Ă©clairages se rĂ©vĂšle encore plus intĂ©ressante. En effet, le MaĂźtre du crime vient d’ĂȘtre emprisonnĂ© en Belgique. La nuit, dans sa cellule, il reçoit un appel de l’extĂ©rieur, passant par le biais d’un code lumineux. Il s’agit, en fait, de Juve qui veut faire sortir FantĂŽmas de prison afin de pouvoir le juger en France oĂč il ne pourrait Ă©chapper Ă  la peine de mort. La scĂšne se dĂ©roule dans la cellule du criminel. Il fait nuit. Un ne voit que les Ă©lĂ©ments qui traversent le faisceau lumineux pĂ©nĂ©trant par une lucarne. Le contraste entre la lumiĂšre et l’obscuritĂ© est encore plus accentuĂ© que dans la scĂšne Ă©tudiĂ©e prĂ©cĂ©demment et le rĂ©sultat est frappant. Ainsi, Feuillade n’hĂ©site pas Ă  filmer le noir total pendant quelques secondes, entrecoupĂ© d’un Ă©clairage partiel de la cellule qui laisse apparaĂźtre le visage inquiet de Juve/FantĂŽmas. Louis Feuillade semble donc jouer sur le motif de l’éclairage, et, comme un thĂšme musical, il le reprend, ici, en en accentuant les effets. De plus, il ose filmer le noir, c’est-Ă -dire le rien », qui se trouve, ainsi, opposĂ© au tout du visage du protagoniste que l’atmosphĂšre rend encore plus saisissant. 75Cette analyse de certains aspects des films de Feuillade, appartenant au cycle FantĂŽmas, demeure, bien entendu, non exhaustive et ne fait mĂȘme qu’effleurer le travail du cinĂ©aste. Cependant, mĂȘme partiel, ce travail nous a permis de mettre en avant des caractĂ©ristiques qui, a posteriori, tendent Ă  associer ce cinĂ©ma au courant surrĂ©aliste et annoncent, dans sa façon de filmer Paris, certains des motifs du Paysan de Paris d’Aragon, en associant, avec gĂ©nie, rĂ©alisme et merveilleux. Mais, Louis Feuillade, nous l’avons remarquĂ© en Ă©voquant les problĂšmes de censure, appartenait Ă©galement Ă  une sociĂ©tĂ© Ă  but lucratif et obĂ©issait Ă  des impondĂ©rables commerciaux, parfois moraux, voire conservateurs que les artistes du mouvement surrĂ©aliste n’ont pas retenus. Ce quintet cinĂ©matographique » constitue ainsi la premiĂšre strate du palimpseste audio-visuel des aventures de FantĂŽmas. Il s’avĂšre Ă©galement ĂȘtre la seule adaptation acceptĂ©e par Marcel Allain, devenu seul lĂ©gataire de la sĂ©rie romanesque. À mi-chemin entre le cinĂ©ma d’auteur et la production commerciale, les rĂ©alisations de Feuillade annoncent la double trajectoire du personnage. Pourtant, la suite de sa carriĂšre cinĂ©matographique engage plutĂŽt le bandit masquĂ© vers la veine populaire. Paul FĂ©jos FantĂŽmas prend la parole 40 Voir fiche technique du film dans la filmographie. 76RĂ©alisĂ©e en 1932 par Paul FĂ©jos, cette nouvelle adaptation40 cinĂ©matographique des aventures du bandit masquĂ© » succĂšde Ă  une version amĂ©ricaine, tournĂ©e aux États-Unis en 1920 par Edward Sedgwick. La sĂ©rie comprend vingt Ă©pisodes et sort en France sous le titre Les Exploits de Diabolos car les producteurs ont omis d’acheter les droits de FantĂŽmas. Elle est alors Ă©courtĂ©e de huit Ă©pisodes. Edward Roseman interprĂšte FantĂŽmas/Diabolos, tandis qu’Edna Murphy joue le rĂŽle de Ruth Harington, Johnny Walker Jack Meredith, Eva Balfour The Woman in Black », Lionel Adams James D. Harrington. 77Le film de Paul FĂ©jos marque de profonds changements par rapport aux films prĂ©cĂ©dents et s’inscrit dans l’évolution du cinĂ©ma. Le plus notable est l’utilisation du son et la parole donnĂ©e aux acteurs. Notons aussi que cette version constitue un long mĂ©trage et n’appartient plus Ă  la catĂ©gorie des films Ă  Ă©pisodes de Louis Feuillade. Paul FĂ©jos, associĂ© Ă  Anne Mauclair, entreprend la lourde tĂąche de donner une voix Ă  une dĂ©sincarnation. Le film dure quatre-vingts minutes et reprend, en partie seulement, la trame narrative du premier volume de Souvestre et Allain. Jean Gallan interprĂšte le personnage de FantĂŽmas, Tania FĂ©dor joue le rĂŽle de lady Beltham, Thomy Bourdelle est Juve, Jean Worms reprend le rĂŽle de Fandor alors que Georges Rigaud prend les traits de Charles Rambert et que Gaston Modot incarne un certain Firmain, Sonia Danidoff Anielka Elter. 78La problĂ©matique de ce film rejoint la problĂ©matique des films des annĂ©es trente que l’invention du cinĂ©ma parlant vient dĂ©stabiliser. Jusque-lĂ , FantĂŽmas Ă©tait muet, Ă  peine quelques cartons ou quelques signatures, indiquaient son identitĂ© et renseignaient le spectateur. Cependant, la force magnĂ©tique de cet Insaisissable » ne rĂ©side pas dans la parole mais plutĂŽt dans le geste subreptice, cruel et d’autant plus effrayant que le silence lui confĂšre une aura mystĂ©rieuse. Notre Ă©tude du film de Paul FĂ©jos portera donc sur cette difficultĂ© Ă  donner une voix Ă  un hĂ©ros du muet », et les variations qu’elle entraĂźne dans cette deuxiĂšme adaptation française des aventures de FantĂŽmas, oĂč le personnage se rĂ©vĂšle porteur des prĂ©occupations d’un artiste et de son Ă©poque. Du texte Ă  l’image 79L’adaptation cinĂ©matographique entraĂźne, forcĂ©ment, des changements en passant du support Ă©crit au cinĂ©ma, et de l’immatĂ©rialitĂ© des mots Ă  la matĂ©rialitĂ© de l’image analogique, du corps des acteurs, des dĂ©cors ou des sons. En fait, le cinĂ©ma actualise le texte, le concrĂ©tise, le privant ainsi de sa virtualitĂ©. Or, cette matĂ©rialitĂ© du mĂ©dium cinĂ©matographique impose des limites, notamment techniques, Ă  l’adaptation de textes qui ne connaissent pas de bornes hormis celles de l’imagination de leurs auteurs. La premiĂšre version cinĂ©matographique des aventures de FantĂŽmas, rĂ©alisĂ©e par Louis Feuillade, illustre bien les transpositions nĂ©cessaires de l’hypotexte littĂ©raire Ă  un hypertexte cinĂ©matographique encore rĂ©cent absence de son, bandes d’enregistrement courtes, difficultĂ©s Ă  tourner en extĂ©rieur. Autant de paramĂštres techniques entraĂźnant des adaptations telles que rĂ©duction de la diĂ©gĂšse de l’hypotexte, jeu des acteurs et utilisation de cartons visant Ă  supplĂ©er Ă  l’absence de son du cinĂ©ma muet. À cela, s’ajoute l’interprĂ©tation propre au cinĂ©aste, qui prend, lui aussi, une part importante dans la production du sens, selon la lecture qu’il fait de l’Ɠuvre adaptĂ©e. Ces deux axes que reprĂ©sentent les contraintes techniques, la matĂ©rialitĂ© du support cinĂ©matographique, et l’interprĂ©tation de l’hypotexte par le cinĂ©aste, orientent Ă©galement le film de Paul FĂ©jos, notamment dans ses choix diĂ©gĂ©tiques. En effet, face Ă  la somme narrative que reprĂ©sentent les trente-deux volumes Ă©crits par Souvestre et Allain, FĂ©jos ne choisit pas de reprendre la technique de la sĂ©rie comme Feuillade, mais de rĂ©aliser un seul film, largement inspirĂ© du premier volume FantĂŽmas. De plus, il est important de souligner que le travail adaptatif de FĂ©jos ne s’établit plus directement, mais que le film de Feuillade vient s’interposer, comme palimpseste cinĂ©matographique, entre l’hypotexte et l’hypertexte, jouant aussi son rĂŽle de filtre. Enfin, la dimension mythologique du personnage de FantĂŽmas, ainsi que l’inscription du film de FĂ©jos dans une Ă©poque donnĂ©e influent Ă©galement sur cette adaptation des premiĂšres aventures de l’Insaisissable ». 80Comme nous l’avons dĂ©jĂ  indiquĂ©, le film de FĂ©jos se rĂ©vĂšle ĂȘtre une adaptation assez libre du premier volume des aventures de FantĂŽmas, rĂ©digĂ© par Souvestre et Allain en 1911. Du roman, orientĂ© autour de trois axes principaux le meurtre de la marquise de Langrune dans son chĂąteau de Beaulieu au nord du dĂ©partement du Lot ; le vol de l’argent de Sonia Danidoff immobilisĂ©e dans son bain et l’exĂ©cution de l’acteur Valgrand Ă  la place de Gurn-FantĂŽmas pour le meurtre du mari de sa maĂźtresse lord Beltham, le cinĂ©aste n’a conservĂ© le plus fidĂšlement que la premiĂšre intrigue celle du chĂąteau de Langrune pour ensuite reprendre des Ă©lĂ©ments des deux autres orientations narratives en les incluant Ă  la diĂ©gĂšse du film qui se dĂ©coupe aussi en trois grandes parties. 81Dans un premier temps, le spectateur dĂ©couvre le chĂąteau de la marquise de Langrune, par une sinistre soirĂ©e d’hiver. Il assiste, ensuite, Ă  l’assassinat de la marquise par FantĂŽmas que les convives de la noble femme, dont la princesse Sonia et lord Beltham, croisent dans les couloirs, et tentent d’interpeller. On accuse bientĂŽt le jeune Charles Rambert, qui sera innocentĂ© par l’inspecteur Juve faisant la preuve de la culpabilitĂ© de FantĂŽmas dont on ignore pourtant la vĂ©ritable identitĂ©. Dans la deuxiĂšme partie, FantĂŽmas, cachĂ© dans la chambre de la princesse Sonia Danidoff, l’attend afin de la supprimer car elle a reconnu sa voix la nuit du crime
 Il l’étrangle et se dissimule, afin d’échapper Ă  la police qui, bientĂŽt, perquisitionne l’endroit. La troisiĂšme partie du film apparaĂźt encore moins fidĂšle au schĂ©ma narratif du livre. Elle met en scĂšne des personnages de l’hypotexte lady Beltham et Gurn-FantĂŽmas, mais se dĂ©roule, fait nouveau, durant une course automobile Ă  laquelle participe lord Beltham. C’est durant cette compĂ©tition que Gurn, dont nous comprenons qu’il est l’amant de lady Beltham, tente d’assassiner son mari sous ses yeux en dĂ©versant de l’huile sur la piste de course provoquant un accident qui conduit lord Beltham Ă  l’hĂŽpital. LĂ , FantĂŽmas tente Ă  nouveau de l’éliminer avant que celui-ci ne rĂ©vĂšle son identitĂ© Ă  l’inspecteur Juve car il a Ă©galement reconnu la voix du criminel. L’inspecteur se rend chez lady Beltham pour enquĂȘter et y rencontre Gurn qu’il dĂ©masque. Ce dernier se bat avec Juve et s’enfuit
 41 Document consultable in FantĂŽmas, tome II, recueilli par Francis Lacassin, op. cit., p. 1207-1220. 82Pour Marcel Allain, le film de Paul FĂ©jos est une trahison totale de l’hypo-texte. Dans un mĂ©moire41 rĂ©digĂ© Ă  l’attention des studios distribuant le film, il fait preuve d’un regard fĂ©roce sur FantĂŽmas et d’un jugement sans appel. Les premiĂšres critiques que Marcel Allain porte sur l’adaptation de FĂ©jos soulignent l’écart trop important entre le rĂ©cit romanesque et le scĂ©nario, comme l’indiquent ces quelques lignes extraites du document ci-dessus Il [le film] ne raconte pas, en effet, une histoire. Il est seulement et uniquement constituĂ© par la juxtaposition de diffĂ©rentes scĂšnes qui ne relient entre elles aucune intrigue. » Effectivement, certaines scĂšnes du premier tome de la sĂ©rie FantĂŽmas ont Ă©tĂ© supprimĂ©es, d’autres, au contraire, ont Ă©tĂ© ajoutĂ©es. Selon Allain, ce dĂ©coupage du texte entraĂźne une juxtaposition d’intrigues, sans vĂ©ritable sujet L’absence complĂšte de charpente fait que le film est plat d’un bout Ă  l’autre », dĂ©plore-t-il. Cependant, avant d’en critiquer les consĂ©quences, expliquons, tout d’abord, les causes des variations diĂ©gĂ©tiques du film au livre. 83Tout d’abord, la surface de la pellicule associĂ©e au temps de visionnage du film qui ne doit pas ĂȘtre trop long pour le spectateur, impliquent forcĂ©ment une diminution du rĂ©cit. FĂ©jos entreprend lors de ce rĂ©trĂ©cissement diĂ©gĂ©tique, d’apporter une plus grande cohĂ©rence au rĂ©cit en liant davantage les trois intrigues du livre entre elles. L’utilisation du son, technique encore assez rĂ©cente au dĂ©but des annĂ©es trente, transforme Ă©galement la perception du temps. Ainsi, le son fait entrer le cinĂ©ma dans une mimĂ©sis plus forte en associant Ă  la vue, une nouvelle sensation l’ouie, qui inscrit Ă©galement le film dans une plus grande unitĂ© temporelle. Le son synchrone engage, en effet, le montage, dans l’irrĂ©versibilitĂ© du temps linĂ©aire. Par exemple, le bruit d’une porte qui claque, oriente le procĂšs vers une chronologie diachronique en indiquant la fin de l’action. L’absence de son du cinĂ©ma muet, permettait, au contraire, un montage de tableaux moins exigeant. Il apparaĂźt d’ailleurs significatif que l’introduction du sonore dans le cinĂ©ma entraĂźne un changement d’unitĂ© de mesure des films des mĂštres de pellicule dans le cinĂ©ma muet, on passe aux heures et aux minutes
 DĂšs lors, si le seul lien narratif qui relie les trois intrigues du premier volume rĂ©digĂ© par Souvestre et Allain est le personnage de FantĂŽmas impliquĂ© dans ces trois affaires, il demeure insuffisant Ă  l’heure du cinĂ©ma parlant. 42 FantĂŽmas, op. cit., p. 147. 84Paul FĂ©jos fait ainsi disparaĂźtre la scĂšne de tribunal qui occupe un chapitre entier dans le roman et semble clore la premiĂšre intrigue de ce rĂ©cit multiple. Ce dernier chapitre intitulĂ© Tout pour l’honneur » met en scĂšne le prĂ©sident Bonnet chargĂ© d’orchestrer le jugement d’Étienne Rambert accusĂ© d’avoir tuĂ© son fils. Or, ce procĂšs se clĂŽt sur l’acquittement d’Étienne Rambert et laisse ainsi la rĂ©solution de l’affaire en suspens. Juve est alors rappelĂ© d’urgence Ă  Paris afin de s’occuper de la disparition de lord Beltham. Dans l’adaptation cinĂ©matographique de FĂ©jos, Beltham est prĂ©sent au chĂąteau de la marquise de Langrune, il apparaĂźt mĂȘme ĂȘtre indirectement la cause de son assassinat par le biais de la somme d’argent dĂ©robĂ©e par FantĂŽmas, que la pauvre marquise conservait dans sa chambre afin de la remettre au lord anglais. Le lien entre les deux intrigues se rĂ©vĂšle donc plus explicite dans le film, construit sur des rĂ©currences actantielles. Ainsi, lord Beltham assure un lien entre l’intrigue liminaire et la troisiĂšme intrigue celle de la tentative de meurtre Ă  l’hĂŽpital, alors que Sonia Danidoff, elle aussi prĂ©sente lors de la soirĂ©e chez la marquise de Langrune, continue sa courte existence lors de l’intrigue seconde du film qui met en scĂšne son meurtre par FantĂŽmas. Dans le livre, le rĂ©cit stipule que quatre mois se sont Ă©coulĂ©s entre l’affaire Langrune et la scĂšne du vol dans la chambre de Sonia Quatre mois s’étaient Ă©coulĂ©s depuis l’acquittement sensationnel de M. Étienne Rambert aux assises de Cahors42. » Or, cette ellipse temporelle n’est pas mentionnĂ©e dans la version filmique, elle semble mĂȘme Ă©vacuĂ©e par le lien que la prĂ©sence de Sonia Danidoff, entrant dans sa chambre aprĂšs une soirĂ©e mondaine au dĂ©but de cette deuxiĂšme partie, Ă©tablit avec le dĂ©but du film. De mĂȘme, la troisiĂšme partie du film dĂ©bute clairement lors de la course automobile Ă  laquelle participe lord Beltham. Si le dĂ©cor change, demeure cependant la mĂȘme intention, celle de FantĂŽmas, qui entend bien se dĂ©barrasser du dernier tĂ©moin gĂȘnant du meurtre inaugural de la marquise de Langrune, en la personne de lord Beltham. Ainsi, les digressions romanesques du livre ont laissĂ© place Ă  une trame plus linĂ©aire dans le film et davantage orientĂ©e vers le crime de dĂ©part. Toute autre ramification tend donc Ă  disparaĂźtre certains personnages du roman perdent donc de leur importance ou sont Ă©vacuĂ©s du scĂ©nario. C’est le cas de Bousille, un vagabond qui apporte une dimension grotesque et humoristique au livre, tonalitĂ© qui a totalement disparu dans le film. 85De mĂȘme, le personnage de Fandor, qui s’appelle encore Charles Rambert dans le premier volume de Souvestre et Allain, perd de son importance dans la version filmique au bĂ©nĂ©fice de l’inspecteur Juve qui lui vole ainsi la vedette. Le jeune Rambert occupe un rĂŽle prĂ©pondĂ©rant dans la premiĂšre partie du film et apparaĂźt comme le jeune premier » lors de l’épisode du chĂąteau. Pourtant, il revĂȘt trĂšs vite le costume du coupable puis de la victime, innocentĂ©e par Juve. Le cinĂ©aste laisse ainsi de cĂŽtĂ© la dimension initiatique de cette aventure pour le jeune homme qui se soldera par une nouvelle naissance sous le pseudonyme de Fandor et l’entrĂ©e dans le monde professionnel du personnage qui devient par l’entremise de Juve, reporter Ă  La Capitale. Le film de Paul FĂ©jos dĂ©laisse au contraire le personnage, n’évoquant presque jamais Fandor, qui ne fait que de brĂšves apparitions, pour se concentrer sur Juve et FantĂŽmas. Ainsi, qu’il s’agisse de la diĂ©gĂšse ou des personnages, le film tend Ă  simplifier le roman et lui fait perdre sa multiplicitĂ© baroque. 86Si le cinĂ©ma muet permettait un montage plus souple et kalĂ©idoscopique, propice Ă  l’adaptation des romans populaires dans lesquels se dĂ©roulent en parallĂšle plusieurs intrigues, le cinĂ©ma parlant, inscrit la diĂ©gĂšse dans un plus grand rĂ©alisme et une linĂ©aritĂ© temporelle moins fantaisiste. Le scĂ©nario se doit donc de privilĂ©gier une intrigue plus simple et univoque comme nous le retrouvons avec le film de FĂ©jos. Mais le risque d’une trop grande simplification peut entraĂźner un certain nombre d’incohĂ©rences que Marcel Allain relĂšve dans son mĂ©moire ainsi, ne comprend-on pas pourquoi FantĂŽmas, as du cambriolage », repart sans son butin, Ă©talĂ© aux pieds du cadavre de la marquise de Langrune, alors qu’il s’est donnĂ© tant de mal pour le dĂ©rober. Juve en dĂ©duira laconiquement que le vol n’est pas l’objet de la visite de FantĂŽmas et n’apporte aucune rĂ©ponse Ă  cette Ă©nigme au cours de son enquĂȘte. Plus amusante est la remarque d’Allain sur l’incohĂ©rence de scĂ©nario qui fait dire au juge que la pauvre victime du chĂąteau est morte d’une balle en pleine tĂȘte, alors qu’elle vient d’ĂȘtre Ă©tranglĂ©e
 Finalement, le but que poursuit Juve ne serait pas de comprendre les motivations du criminel masquĂ© et surtout de l’arrĂȘter mais plutĂŽt de dĂ©couvrir l’identitĂ© de FantĂŽmas. Qui se cache sous le masque ? VoilĂ  bien l’obsession du policier Juve. 87C’est la nature mĂȘme du mĂ©dium cinĂ©matographique que de porter l’attention sur la reprĂ©sentation, l’incarnation de cet ĂȘtre de papier au caractĂšre immanent et fantomatique. Cette gageure a dĂ©jĂ  Ă©tĂ© relevĂ©e par Feuillade dans la premiĂšre adaptation cinĂ©matographique des aventures de l’Insaisissable ». En effet, en actualisant les mots du roman, en leur donnant une forme visuelle, le cinĂ©ma restreint le pouvoir imaginatif que gĂ©nĂšre le texte. Le problĂšme de la reprĂ©sentation est d’autant plus patent lorsque le protagoniste se dĂ©finit justement par son aspect protĂ©iforme. D’emblĂ©e, Feuillade Ă©voque cette caractĂ©ristique constitutive du personnage dans son gĂ©nĂ©rique par une technique Ă©minemment cinĂ©matographique, celle du fondu enchaĂźnĂ©. Il semble faire de ce mĂ©dium artistique un support privilĂ©giĂ© aux pouvoirs de FantĂŽmas. Le trucage rejoint ici les facultĂ©s quasi surnaturelles de l’homme aux cent visages » Ă  changer d’apparence. 88Cependant, Ă  l’instar des romans de Souvestre et Allain, qui font plutĂŽt de leur personnage un prodige de la transformation, Feuillade rĂ©pugne ensuite Ă  utiliser les trucages et prĂ©fĂšre davantage de rĂ©alisme. Il le montre ainsi grimĂ© Ă  l’écran et donc identifiable aux yeux du spectateur mais conserve l’illusion au niveau des autres personnages. Mais, si Feuillade s’autorise quelques approximations quant Ă  la reprĂ©sentation de FantĂŽmas Ă  l’écran, le personnage conserve cependant tout son mystĂšre en demeurant muet. Paul FĂ©jos, en tournant la premiĂšre adaptation parlante des aventures du hĂ©ros de Souvestre et Allain se trouve confrontĂ© Ă  un autre problĂšme, celui de donner une voix qui vient s’ajouter au corps de l’acteur et inscrit davantage le personnage dans une mimĂ©sis qui sied mal, Ă  la nature fantomatique inscrite dans le nom mĂȘme de FantĂŽmas. Tout le problĂšme de l’identitĂ© se trouve ainsi concentrĂ© dans le rapport de la voix au corps, problĂšme que nous aborderons un peu plus tard. Rendu plus vulnĂ©rable par ce nouveau cinĂ©ma parlant, FantĂŽmas rĂ©pugne, dans le film de FĂ©jos, Ă  nous montrer son visage, qu’il soit grimĂ© ou non. 89Abandonnant la thĂ©matique du travestissement, pour davantage de vraisemblance, le cinĂ©aste se trouve face Ă  une nouvelle difficultĂ©. Comment filmer l’acteur sans en montrer le visage ? Ici, les prises de vues et le montage se rĂ©vĂšlent particuliĂšrement Ă©tudiĂ©s et parfois maladroits. La premiĂšre apparition de FantĂŽmas demeure cependant fidĂšle au roman. Sous sa cagoule noire de rat d’hĂŽtel », il ne peut en effet ĂȘtre identifiĂ© physiquement. Cependant, lorsqu’il s’introduit dans la suite de Sonia Danidoff, celle-ci le reconnaĂźt rapidement derriĂšre son loup noir et le spectateur perçoit une partie de son visage. Pourtant, il demeure Ă©nigmatique souvent filmĂ© de dos, ou derriĂšre un casque d’aviation et une barbe alors qu’il se fait passer pour le pĂšre de Charles Rambert dans la premiĂšre partie du film. Lorsque lord Beltham le reconnaĂźt lors de la course automobile Ă  laquelle le criminel assiste en compagnie de lady Beltham, il demeure seul omniscient puisque le plan ne nous montre FantĂŽmas que de dos. Comme la princesse Sonia, il a rĂ©ussi Ă  associer voix et visage et cela le condamne Ă  mort. Seul Juve, au fil de son enquĂȘte, parvient Ă  reconstituer l’identitĂ© morcelĂ©e du criminel et permet au spectateur de voir l’acteur dans son intĂ©gralitĂ© chez lady Beltham, alors que FĂ©jos ne nous en avait offert qu’une vision parcellaire. 90Cette fragmentation du corps, apparaĂźt surtout par le biais de cadrages en gros plans. Ainsi, la partie la plus filmĂ©e de son corps se rĂ©vĂšle-t-elle ĂȘtre les pieds, ou plus prĂ©cisĂ©ment les chaussures, du bandit. Synecdoque fantĂŽmassienne, cette partie du corps, diamĂ©tralement opposĂ©e au visage, tĂ©moignerait-elle de l’échec du cinĂ©aste Ă  reprĂ©senter l’homme aux cent visages » des romans de Souvestre et Allain ? En effet, en renonçant Ă  l’univers baroque du roman initial oĂč se dĂ©multiplient sans cesse les apparences, FĂ©jos renonce Ă  une des dimensions les plus crĂ©atives de l’univers fantĂŽmassien. LimitĂ© par la mimĂ©sis plus forte que lui impose le mĂ©dium cinĂ©matographique, il illustre cependant les limites de son art et se montre moins ingĂ©nieux que son prĂ©dĂ©cesseur Louis Feuillade. En parcellisant le corps fantĂŽmassien, il stigmatise Ă©galement un personnage qui se fragilise en devenant plus humain. Mais le visage de FantĂŽmas n’est pas le seul Ă©lĂ©ment Ă  subir la reprĂ©sentation cinĂ©matographique. De mĂȘme, certaines scĂšnes plutĂŽt violentes, hĂ©ritĂ©es du théùtre du Grand-Guignol se trouvent censurĂ©es Ă  l’écran. À instar de son prĂ©dĂ©cesseur aux idĂ©es royalistes, Paul FĂ©jos fait disparaĂźtre l’épisode de la dĂ©capitation de l’auteur Valgrand. D’ailleurs, il va mĂȘme plus loin, en supprimant totalement cette intrigue du roman. Son but, sans doute, apparaĂźt-il moins politique que celui de Feuillade. En effet, il s’agit davantage chez FĂ©jos d’inscrire son adaptation dans des genres cinĂ©matographiques codĂ©s la premiĂšre partie dans le registre horrifique, la deuxiĂšme, le film policier et la troisiĂšme celle du film d’action et de gangsters. Le film de Paul FĂ©jos peut se dĂ©composer en trois grandes parties que nous avons dĂ©jĂ  Ă©tablies et autant de genres. En effet, dans un premier temps, tout en restant fidĂšle Ă  l’intrigue du roman de Souvestre et Allain, le cinĂ©aste place ses personnages au cƓur d’une nuit terrifiante au chĂąteau de Langrune il y dĂ©ploie toute son expĂ©rience d’ancien dĂ©corateur pour rendre les lieux angoissants. Tandis que le film dĂ©bute par le genre horrifique, il continue par l’intervention du commissaire Juve dans le registre policier pour s’achever par des rĂ©fĂ©rences aux films de gangsters hollywoodiens et cinĂ©ma d’action. 91Dans un premier temps, le scĂ©nario semble donc suivre Ă  la lettre les mots liminaires du roman de FantĂŽmas. Sous forme de dialogue, la sĂ©quence initiale reprend Ă  l’identique le texte de Souvestre et Allain, qui joue sur le pouvoir Ă©vocateur du nom mĂȘme du criminel tout en prĂ©sentant en creux sa particularitĂ© il n’est pas identifiable et c’est ce qui le rend terrifiant 43 Incipit de FantĂŽmas, op. cit., p. 7. FantĂŽmas !/– Vous dĂźtes ? – Je dis FantĂŽmas. – Cela signifie quoi ?/– Rien
 et tout !/– Pourtant, qu’est-ce que c’est ? – Personne. mais cependant quelqu’un !/– Enfin, que fait-il ce quelqu’un ?/ – Il fait peur43 ! ! ! 92EnoncĂ©es par le prĂ©sident Bonnet, ces trois syllabes contiennent dĂ©jĂ  tout un horizon d’attente, non seulement pour le lecteur mais surtout pour le spectateur qui connaĂźt bien ce personnage de la littĂ©rature populaire. Le fait mĂȘme de prononcer son nom ouvre les portes d’un univers de crimes et de vols. PremiĂšre version parlante des aventures du bandit masquĂ©, le film de FĂ©jos ne se prive pas du pouvoir d’évocation de ce nom FantĂŽmas ! » Mais Ă  cela s’ajoute le gĂ©nĂ©rique qui dĂ©jĂ  inscrit le film dans une atmosphĂšre angoissante musique et bruits de tempĂȘte crĂ©ent ainsi des conditions sonores gĂ©nĂ©ratrices de peur. Reprenant le cadre spatiotemporel du livre la nuit dans un grand chĂąteau isolĂ©, Paul FĂ©jos va exploiter au maximum le registre horrifique. Ancien dĂ©corateur d’opĂ©ra, il tĂ©moigne ainsi d’un soin tout particulier au cadre de jeu des acteurs et dĂ©passe les brĂšves dispositions du texte de dĂ©part. Rien ne manque au chĂąteau de Langrune, ni le feu de cheminĂ©e crĂ©pitant s’opposant aux recoins sombres de cette grande bĂątisse, ni les armures qui semblent hantĂ©es, les tableaux qui se dĂ©crochent oĂč les pianos Ă  queue visitĂ©s par les rats ! Les chambres elles-mĂȘmes, loin d’ĂȘtre de douillets refuges, se rĂ©vĂšlent des cachettes pour FantĂŽmas, sous les lits, derriĂšre les rideaux et mĂȘme par un passage secret, partout peut surgir la main fatale du bandit masquĂ©. 93À ce dĂ©cor typique du roman gothique puis du film d’horreur, Paul FĂ©jos ajoute des techniques cinĂ©matographiques toutes aussi significatives. Il alterne ainsi des prises de vue en plongĂ©e, notamment lorsque le groupe des convives, effrayĂ© par un bruit inconnu s’éparpille hors du salon afin de tĂ©moigner d’un rapport de soumission, Ă  la peur, commençant Ă  s’établir entre les invitĂ©s et FantĂŽmas qui n’a Ă©tĂ© qu’évoquĂ© jusque-lĂ . Ou bien, Ă  l’inverse, d’une contre-plongĂ©e sur le visage fermĂ© de Firmin, auquel l’éclairage tremblotant des bougies donne des allures fantomatiques. Ainsi, le rĂ©alisateur substitue-t-il aux dialogues de l’incipit du roman des moyens propres au cinĂ©ma le dĂ©cor, les cadrages, les Ă©clairages afin de crĂ©er une atmosphĂšre angoissante, alors que les deux Ă©crivains Souvestre et Allain ont recours Ă  des rĂ©fĂ©rences historiques afin de susciter la peur. FĂ©jos fait aussi appel Ă  un horizon d’attente connu du public. LĂ  oĂč le texte cite le Masque de fer ou Cagliostro, Paul FĂ©jos ressuscite les dĂ©cors des romans gothiques anglais ou, plus rĂ©cent, le genre cinĂ©matographique horrifique dont le Nosferatu de Murnau apparaĂźt comme le plus bel exemple. Enfin, lorsque l’assemblĂ©e dĂ©couvre un carton les menaçant de mort et signĂ©. FantĂŽmas, la tension est Ă  son comble. Beaucoup plus que dans le roman, cet Ă©pisode du chĂąteau se trouve dĂ©veloppĂ© dans le film. Le cinĂ©aste y ajoute l’installation des invitĂ©s dans leur chambre, insistant sur leur peur respective afin de mĂ©nager un suspense jusqu’à l’apparition de FantĂŽmas. À ce titre, il insiste particuliĂšrement sur les expressions des acteurs. De nombreux plans rapprochĂ©s et gros plans mettent en relief la tension des visages, notamment celui de Sonia Danidoff interprĂ©tĂ©e par Anielka Elter dont le jeu, proche de la pantomime, rappelle celui des actrices du muet. Le montage permet de suivre en simultanĂ© l’installation des personnages dans les chambres Ă  laquelle s’ajoutent quelques scĂšnes montrant l’entrĂ©e illicite de FantĂŽmas dans le chĂąteau. Un plan de demi-ensemble associant dĂ©cor et action du personnage rend ainsi compte de la progression silencieuse d’un homme en tenue de rat d’hĂŽtel » dans le couloir qui mĂšne aux chambres. La profondeur de champ utilisĂ©e par le cinĂ©aste place un point de fuite au fond de ce couloir sur lequel l’ombre projetĂ©e du criminel se dresse. Cette scĂšne aux accents de cinĂ©ma impressionniste allemand, notamment langien », participe par une recherche autour du cadrage, de la mise au point et de la lumiĂšre d’une esthĂ©tique picturale qui vient enrichir la mise en scĂšne de cette partie. 94L’assassinat de la marquise de Langrune rĂ©vĂšle, lui aussi, un mĂ©lange des genres, notamment la transition entre le muet et le parlant. En effet, la gestuelle de FantĂŽmas, comme prĂ©cĂ©demment celle de Sonia Danidoff, se rapproche davantage de celle des acteurs de cinĂ©ma muet que du parlant », ceci Ă©tant aussi motivĂ© par la diĂ©gĂšse qui impose au voleur la plus grande discrĂ©tion. Surgissant de derriĂšre un rideau, l’homme en noir avance alors lentement vers sa victime qui, lui tournant le dos, l’ignore encore. Le jeu de l’acteur est lent et explicite. Les mains tendues devant lui, mimant presque l’étranglement, annoncent dĂ©jĂ  le meurtre Ă  venir. D’ailleurs, cette posture va devenir une image rĂ©currente du film, reprise lors de l’assassinat de Sonia Danidoff, puis sur l’affiche du film. À ce silence et cette lenteur assez peu naturels va succĂ©der une sĂ©rie de bruits chute d’une lampe, cris de la marquise. Le domaine du cinĂ©ma parlant commence ici, en s’opposant Ă  la force silencieuse de FantĂŽmas et l’obligeant Ă  fuir, sa voix allant mĂȘme jusqu’à le trahir. Le cinĂ©aste dĂ©veloppe particuliĂšrement l’atmosphĂšre du premier chapitre du roman et l’inscrit dans le genre du film horrifique. 95ParticuliĂšrement soignĂ©e, cette partie inaugurale du film laisse cependant place Ă  un autre registre, dĂ©jĂ  annoncĂ© par l’arrivĂ©e de l’inspecteur Juve au chĂąteau de Langrune le film policier. 44 Lang Fritz, 1947, citĂ© en Ă©pigraphe au Film policier, Ciment Michel, Paris, 1992, Gallimard, coll. ... Ouvrons la Bible, Qu’y trouvons-nous ? DĂšs les premiers chapitres, on peut lire le rĂ©cit d’une duperie Eve fait manger la pomme Ă  Adam, d’une expulsion le couple originel est chassĂ© de l’Eden, et d’un meurtre CaĂŻn tue Abel. Peu Ă  peu, je me suis persuadĂ© que chaque cerveau possĂšde en lui-mĂȘme une inclinaison au meurtre. Oui. Chacun d’entre nous est un tueur en puissance et qui n’aurait besoin que d’un dĂ©clic mental pour ĂȘtre envoyĂ© devant un jury. Il est possible que chacun de mes films oĂč le crime est montrĂ© avec le plus d’horreur, reprĂ©sente, de ma part, un meurtre virtuel. S’il en est ainsi, je suis heureux d’exercer une profession grĂące Ă  laquelle tous ces crimes dont je suis l’auteur, sont commis exclusivement dans le dessein de divertir ou du moins de crĂ©er diversion44. 96TĂ©moignant de l’attrait universel de l’homme face au crime, Lang exprime ici aussi l’intĂ©rĂȘt du public Ă  voir, sur grand Ă©cran, la catharsis de ses pulsions refoulĂ©es. Cependant, la figure du criminel ne naĂźt pas avec le cinĂ©ma, mais avec le genre romanesque, engouement que le roman populaire, dans sa visĂ©e mercantile, ne manque pas de saisir. Nourris de faits divers mais aussi d’une mythologie mise en place depuis Poe, les romans de Souvestre et Allain empruntent Ă©galement les recettes du roman policier inspecteur, Apaches, voleurs et criminels, enquĂȘtes Ă  rĂ©soudre
 La sĂ©rie des FantĂŽmas se rattache pour une bonne part au genre policier. D’ailleurs, le schĂ©ma narratif auquel Marcel Allain se rĂ©fĂšre dans son article Pas d’accord avec Paul FĂ©jos ! », renvoie directement Ă  la structure d’un rĂ©cit policier 45 Allain Marcel, Pas d’accord avec Paul FĂ©jos », op. cit. FantĂŽmas attaque et commet un vol inouĂŻ exposition, Juve arrive Ă  la parade nƓud. FantĂŽmas poussant le crime au dernier degrĂ© de l’audace va-t-il s’échapper ? Non. Juve le prend rebondissement. Est-ce le triomphe dĂ©finitif ? Nullement. FantĂŽmas, Ă  la derniĂšre seconde, s’échappe dĂ©nouement en coup de théùtre, et s’échappe par le jeu d’un truc qu’il a prĂ©vu, combinĂ©, machinĂ©, et que ni Juve ni le spectateur-lecteur n’ont pu deviner ce qui Ă©vite Ă  Juve de faire figure de maladroit Il n’y a pas Ă  sortir de lĂ 45. 97Marcel Allain Ă©numĂšre ensuite les incohĂ©rences du scĂ©nario de FĂ©jos mais les codes cinĂ©matographiques du genre policier y sont cependant respectĂ©s. Juve, chapeau mou et impermĂ©able », rappelle d’autres inspecteurs et apparaĂźt comme celui qui, par son esprit de dĂ©duction associĂ© Ă  des moyens d’investigation modernes comme l’analyse scientifique d’empreintes, dĂ©noue le mystĂšre du meurtre de Langrune. Les rĂ©fĂ©rences aux recherches scientifiques de Louis Bertillon que l’on trouve dans les romans initiaux, sont ainsi rappelĂ©es en creux. La deuxiĂšme partie du film dĂ©veloppe particuliĂšrement les scĂšnes d’enquĂȘte de l’inspecteur Juve. La parole, sous forme d’interrogatoire, y joue un rĂŽle constitutif qui mĂšne le policier Ă  la vĂ©ritĂ©. AssociĂ©e Ă  un montage explicatif fait de flash back qui viennent combler les ellipses de la premiĂšre partie du film, elle s’oppose, dans son utilisation, Ă  celle de FantĂŽmas. MaĂźtrisĂ©e par Juve, hĂ©ros du cinĂ©ma parlant, elle trahit le criminel qu’il poursuit, lui-mĂȘme encore enfant du muet. 98Mais l’inspecteur n’est pas seulement un enquĂȘteur cĂ©rĂ©bral, il est aussi un homme de terrain et d’action. C’est ce qu’illustre la troisiĂšme partie du film. Plus mouvementĂ©e, elle s’ouvre symboliquement sur la course de voitures Ă  laquelle participe lord Beltham. VĂ©ritable dĂ©fi technique, cette sĂ©quence frappe par son rĂ©alisme, proche du documentaire vers lequel se tournera plus tard le cinĂ©aste. Le mouvement, propre au film d’action, se trouve ensuite dĂ©clinĂ© sous diffĂ©rentes formes trajets en voiture, notamment l’ambulance qui transporte lord Beltham, bagarres entre Gurn-FantĂŽmas et le jeune Rambert et enfin fuite finale, en voiture, de l’Insaisissable ». Le son aussi participe de l’inscription dans ce genre coups de feu, bruits de moteur, explosions rien ne manque. Tout ceci tĂ©moigne de l’expĂ©rience hollywoodienne de FĂ©jos, et de l’inclinaison du cinĂ©ma amĂ©ricain vers le film de gangster oĂč les voitures ont remplacĂ© les chevaux, et les grands espaces vierges ont disparu au profit de dĂ©cors plus urbains. Par ce dernier registre, le cinĂ©aste s’inscrit Ă©galement dans la lignĂ©e du roman initial, dans lequel le mouvement joue un rĂŽle Ă  la fois narratif et esthĂ©tique. Par sa nature mĂȘme, le mĂ©dium cinĂ©matographique tend d’ailleurs particuliĂšrement Ă  le mettre en valeur. 99De mĂȘme, le film rejoint le livre en rĂ©utilisant le mĂ©lange des genres du roman. Cependant, la structure filmique se rĂ©vĂšle plus hermĂ©tique, plus rigide et s’éloigne de la dimension baroque qui fait la richesse du texte originel. Si l’adaptation cinĂ©matographique perd ainsi de l’intĂ©rĂȘt face Ă  la narration romanesque, c’est peut-ĂȘtre par maladresse comme le regrette Allain, mais c’est aussi parce que tout le propos du film ne rĂ©side pas dans une traduction littĂ©rale du texte Ă  l’image. Du silence au son une maĂźtrise laborieuse 100Quand Marcel Allain dĂ©plore que le film de Paul FĂ©jos ne raconte pas une histoire, il a sans doute raison. Cependant, lorsqu’il Ă©voque son absence de sujet, il omet de considĂ©rer ce film comme un objet autorĂ©flexif, volontaire ou non, du cinĂ©ma sur lui-mĂȘme. En effet, FantĂŽmas a bien un sujet, un thĂšme celui du passage du cinĂ©ma muet au cinĂ©ma parlant. Au rĂšgne unique de l’image, vient s’ajouter le son dont on ne sait encore s’il vise Ă  inscrire le cinĂ©ma dans une plus grande perfection mimĂ©tique du rĂ©el ou au contraire s’il affadit cet art en pleine mutation. Encore une fois, le personnage de FantĂŽmas synthĂ©tise, dans son essence, cette dĂ©licate pĂ©riode de transition. En effet, dĂ©jĂ  s’était posĂ©e la question de l’incarnation de ce ProtĂ©e moderne et des limites que les techniques du cinĂ©ma imposaient soudain, aux pouvoirs illimitĂ©s de ce hĂ©ros de papier. Or, cette nouvelle Ă©tape dans l’évolution du cinĂ©ma en tant que mĂ©dium technique renvoie FĂ©jos Ă  une nouvelle gageure. En effet, comment conserver le caractĂšre protĂ©iforme et Ă©vanescent de FantĂŽmas tout en lui offrant une voix indice permanent de son identitĂ© ? D’ailleurs, une des scĂšnes du film met en abyme cette difficultĂ©. Alors que des convives sont rĂ©unis dans un chĂąteau, lord Beltham parvient Ă  ceinturer FantĂŽmas. Celui-ci implore qu’on le relĂąche et manque de se faire identifier par lord Beltham qui reconnaĂźt sa voix, sans toutes fois parvenir Ă  y associer un visage prĂ©cis. Plus tard, alors que Beltham tente de rĂ©vĂ©ler son identitĂ©, il est abattu Ă  coup de silencieux », c’est-Ă -dire par un instrument qui permet d’éliminer le son, sans bruit. Ainsi, le film de FĂ©jos retrace en filigrane la prise de possession de la parole de la premiĂšre scĂšne oĂč le personnage ne la contrĂŽle pas Ă  celle-ci oĂč, faute de mieux, il l’élimine. Ici, FantĂŽmas revĂȘt aussi sa fonction de mythe et se fait creuset au fond duquel le cinĂ©aste va puiser afin de faire endosser Ă  cet homme aux cent visages » la forme de ses quĂȘtes et des doutes artistiques de l’époque. 101Ce cinĂ©aste n’est pas le seul Ă  rĂ©flĂ©chir sur l’utilisation du son au cinĂ©ma. Car cette avancĂ©e technologique dĂ©stabilise mĂȘme les plus grands depuis qu’en 1927, Al Jolson a entonnĂ© Mummy, my mummy ». Le cinĂ©ma vient de prononcer ses premiers mots dans un film amĂ©ricain Le Chanteur de Jazz. Aux États-unis, comme en France, le monde du cinĂ©ma est profondĂ©ment Ă©branlĂ© par cette rĂ©volution qui ajoute encore au pouvoir analogique de ce mĂ©dium, mais qui tend Ă©galement Ă  remettre en question des rĂšgles de crĂ©ation encore rĂ©centes. Ainsi, en retrouvant une parole que le cinĂ©ma muet leur avait enlevĂ©e, de nombreux acteurs vont y perdre la tĂȘte. Ce passage dĂ©licat devient mĂȘme le sujet de films comme Chantons sous la Pluie de Stanley Donen avec Gene Kelly. C’est le baptĂȘme du feu » pour les acteurs et les actrices, dont certains rĂ©vĂšlent une voix mĂ©diocre Ă  l’écran, mais Ă©galement pour les rĂ©alisateurs et les techniciens, qui peinent encore Ă  enregistrer convenablement les paroles ou les bruits. 102En France, certains rĂ©alisateurs s’insurgent comme RenĂ© Clair, qui rĂ©alisera pourtant les premiers films parlants du cinĂ©ma français Sous les toits de Paris, 14 juillet, À nous la liberté  Aux États-Unis, Greta Garbo, dĂ©jĂ  star du muet, rĂ©ussit avec brio son passage Ă  la parole dans Anna Chritie en commandant un whisky
 Le cinĂ©ma sonore s’émancipe et les rĂ©alisateurs font de cette rĂ©volution technologique un des sujets de leurs crĂ©ations. En 1933, Fritz Lang rĂ©sout le problĂšme qui s’est posĂ© Ă  Paul FĂ©jos comment donner une parole qui, au-delĂ  du corps de l’acteur, incarne encore davantage un personnage, Ă  une entitĂ© inhumaine sans lui ĂŽter son pouvoir horrifique ? Dans Le Testament du Docteur Mabuse, le cinĂ©aste expressionniste allemand dĂ©passe cette gageure par un choix esthĂ©tique ne pas donner la parole Ă  Mabuse lorsque celui-ci apparaĂźt Ă  l’écran. Ainsi, lorsqu’il entend le faire parler, c’est derriĂšre un rideau que sa voix rĂ©sonne. Pourtant, une fois le rideau tirĂ©, le spectateur dĂ©couvre la supercherie ce n’est pas lui qui s’exprime. Le docteur ne prend la parole qu’une seule fois dans le film, mais c’est Ă  l’état de fantĂŽme, en une surimpression qui insiste sur sa dĂ©sincarnation et avec une voix inadaptĂ©e et inhumaine. Fritz Lang semble donc avoir fait le choix de ne pas associer corps et voix afin de ne pas faire perdre son pouvoir horrifique au docteur Mabuse. Cependant, sa mise en scĂšne tĂ©moigne Ă©galement d’une rĂ©flexion autour de l’utilisation de la parole au cinĂ©ma et notamment pour certains genres comme le film horrifique ou fantastique, qu’il met en abyme dans son film. Un an plus tĂŽt, Paul FĂ©jos se trouve lui aussi en but Ă  cette difficultĂ© qui consiste Ă  reprĂ©senter, par un mĂ©dium de plus en plus rĂ©aliste, une entitĂ© Ă©vanescente telle celle de FantĂŽmas. Plus largement, ce film tĂ©moigne du passage dĂ©licat du muet au parlant, non seulement par son utilisation de la parole, mais aussi du bruit ou de la musique. 103L’utilisation d’un fond musical n’est pas rĂ©cente et remonte finalement Ă  la naissance du cinĂ©ma. En effet, les films Ă©taient la plupart du temps associĂ©s dans leur visionnage Ă  une partition de piano plus ou moins improvisĂ©e ou Ă  un orchestre de fosse. Saint-SaĂ«ns compose ainsi une partition pour Le Duc de Guise ou Éric Satie pour Entracte. Et, dĂ©jĂ , le rĂŽle de la musique au cinĂ©ma consiste Ă  souligner des effets dramatiques ou plus simplement Ă  accompagner parfois de façon purement dĂ©corative, l’image. Cependant, avec le cinĂ©ma sonore, on peut dĂ©sormais inclure la musique au film de façon dĂ©finitive, en l’enregistrant sur une bande. 104Paul FĂ©jos utilise peu de musique dans son film. On la retrouve essentiellement dans une fonction d’encadrement dans le gĂ©nĂ©rique de dĂ©but et de fin. Elle est utilisĂ©e de façon off », c’est-Ă -dire extra-diĂ©gĂ©tiquement et paraĂźt ne jouer qu’un rĂŽle esthĂ©tique sans rapport direct avec le film. Mais elle est aussi incluse Ă  la diĂ©gĂšse Ă  deux reprises au dĂ©but de la deuxiĂšme partie, lors de l’assassinat de la princesse Danidoff, et au commencement de la troisiĂšme partie, lors de la course automobile Ă  laquelle participe lord Beltham. Ces deux exemples illustrent l’utilisation d’un son in », dont la source est visible dans le champ de la camĂ©ra. Le poste de radio dans la chambre de Sonia, l’orchestre qui joue lors de la course. Le nom du musicien qui composa tous ces morceaux est aujourd’hui mĂ©connu mais, malgrĂ© une apparente pauvretĂ©, les passages musicaux du film tendent Ă  remplir diffĂ©rentes fonctions. Dans un premier temps, la musique du gĂ©nĂ©rique liminaire remplit un rĂŽle dramatique. Par la tension qu’elle instaure, elle contribue, en effet, Ă  crĂ©er un horizon d’attente aux dimensions angoissantes qui annonce le genre horrifique dans lequel s’inscrit la premiĂšre partie du film. De plus, le lien entre la sĂ©quence initiale et le gĂ©nĂ©rique se trouve renforcĂ© par un chevauchement sonore. En effet, les bruits de la tempĂȘte, son in » des premiers plans du film, se font dĂ©jĂ  entendre, en surimpression de la musique, Ă  la fin du gĂ©nĂ©rique. Ainsi, le son artificiel, esthĂ©tique, tend-il Ă  disparaĂźtre au profit de bruits naturels, plus rĂ©alistes, comme ceux du vent et de l’orage. L’utilisation minimale de la musique semble marquer, de la part du cinĂ©aste, un intĂ©rĂȘt plutĂŽt portĂ© vers un rĂ©alisme sonore. 105Le deuxiĂšme exemple d’utilisation d’un fond musical vient d’ailleurs corroborer cette hypothĂšse. En effet, Paul FĂ©jos utilise lors de cette scĂšne un son in », ce qui donne un effet de rĂ©el plus grand. Lors de cette sĂ©quence, la princesse Sonia Danidoff, de retour Ă  Paris aprĂšs un sĂ©jour mouvementĂ© Ă  Langrune, se trouve seule dans sa suite d’hĂŽtel. FantĂŽmas s’y introduit alors de force dans l’intention de supprimer ce tĂ©moin gĂȘnant. En effet, elle semble l’avoir identifiĂ© sur les lieux du crime de la duchesse de Langrune, reconnaissant alors sa voix
 Notons, mais nous y reviendrons plus tard, que la problĂ©matique de la voix est particuliĂšrement dĂ©veloppĂ©e dans ce film puisque c’est en Ă©tranglant la princesse, donc en comprimant la source mĂȘme de ses paroles, que le criminel entend la faire taire Ă  jamais et ainsi, protĂ©ger son identitĂ©. Pour couvrir les cris de la victime, le bourreau allume alors le poste de radio prĂ©sent dans la chambre et en monte le volume au maximum. Les hurlements de Sonia se confondent alors avec les sonoritĂ©s aiguĂ«s Ă©mises par la musique du poste. On remarque, lĂ  encore, une corrĂ©lation entre la musique et le bruit qui est ici humain et on peut souligner l’utilisation rĂ©aliste du son intra-diĂ©gĂ©tique qui joue aussi un rĂŽle de dramatisation de la scĂšne. La troisiĂšme intervention sonore, situĂ©e au dĂ©but de la troisiĂšme partie du film, assure, quant Ă  elle, Ă  la fois un rĂŽle de prĂ©sentation d’un cadre plutĂŽt festif, tout en mĂ©nageant une transition entre la deuxiĂšme et la troisiĂšme partie du film. 106Enfin, le dernier exemple de maniement de la musique dans FantĂŽmas, offre une utilisation symbolique du son. Lors du gĂ©nĂ©rique de fin, la musique extra-diĂ©gĂ©tique marque la fin du film et rejoint, par le rythme qui s’en dĂ©gage, celle du gĂ©nĂ©rique de dĂ©but soulignant ainsi la structure cyclique du film. Celle-ci fait aussi Ă©cho aux romans de l’interminable course-poursuite entre Juve et FantĂŽmas. L’utilisation de la musique s’avĂšre donc intĂ©ressante malgrĂ© sa parcimonie car elle tĂ©moigne d’une rĂ©flexion sur ses multiples fonctions de la part du cinĂ©aste. Mais, par sa relative absence, elle met Ă©galement en Ă©vidence la recherche d’un certain rĂ©alisme et souligne a contrario la prĂ©dominance des bruits et des voix dans ce film. 46 CitĂ© par Marcel Martin in Le Langage cinĂ©matographique, Paris, Cerf, 1992, p. 123. 47 Ibid., p. 125. 107Selon Jean Epstein, le cinĂ©ma c’est la poĂ©sie d’aujourd’hui
 Entre le spectacle et le spectateur, aucune rampe. On ne regarde pas la vie, on la pĂ©nĂštre
 C’est le miracle de la prĂ©sence rĂ©elle46 [
] ». Cette manifestation mimĂ©tique de la vie, se rĂ©vĂšle dĂ©jĂ  dans le cinĂ©ma muet qui n’en a d’ailleurs que le nom. En effet, si le son n’est pas entendu, il est visualisĂ© soit par l’articulation de la bouche des acteurs, les panneaux et, pour les bruits, par des plans explicatifs comme par exemple, le gros plan sur un tĂ©lĂ©phone pour en indiquer la sonnerie. Eisenstein, autre grand cinĂ©aste, remarque d’ailleurs Le son ne s’est pas introduit dans le cinĂ©ma muet il en est sorti. Il est sorti du besoin qui poussait notre cinĂ©ma muet Ă  franchir les limites de la pure expression plastique47. » Ainsi, lorsqu’en 1926, la Warner », alors au bord de la faillite, lance un film sonore, technique dĂ©jĂ  maĂźtrisĂ©e depuis un certain temps, ce n’est pas sans crainte d’un nouvel Ă©chec commercial. De fait, certains critiques, acteurs ou cinĂ©astes s’y opposent, jugeant parfois plĂ©onastique, l’utilisation du son. A contrario, dĂšs 1928, trois cinĂ©astes russes Eisenstein, Poudovkine et Alexandrov, rĂ©flĂ©chissent Ă  une utilisation plastique de cette nouvelle dimension. Dans leur manifeste, ils prĂŽnent la non-coĂŻncidence entre le son et l’image afin de sortir de l’effet redondant que risquait de provoquer l’association du son Ă  l’image. Le film de Paul FĂ©jos laisse, comme nous l’avons soulignĂ© prĂ©cĂ©demment, peu de place Ă  une utilisation stylisĂ©e de la musique qui sert surtout d’encadrement au film. 108L’utilisation du son vise surtout Ă  apporter un plus grand rĂ©alisme Ă  l’Ɠuvre cinĂ©matographique. Or, les bruits contribuent pleinement Ă  l’instauration de cette mimĂ©sis. Cependant, ils tĂ©moignent Ă©galement d’une recherche artistique comme la crĂ©ation d’une atmosphĂšre angoissante dans la premiĂšre partie de FantĂŽmas, par exemple. Ils occupent aussi une fonction rythmique en soulignant la montĂ©e du suspense lors de la course automobile Ă  laquelle participe lord Beltham dans la troisiĂšme partie. Ainsi, le film de Paul FĂ©jos, encore Ă  l’orĂ©e du cinĂ©ma parlant, tĂ©moigne-t-il, par son traitement du bruit, de la difficultĂ© pour les cinĂ©astes, Ă  manipuler cette nouvelle dimension sonore, tout autant que des richesses qu’elle apporte. Soulignons, dans un premier temps, les marques de transition entre le cinĂ©ma muet et sonore dans ce film. La premiĂšre partie, situĂ©e au chĂąteau de Langrune, s’inscrit dans une ambiance de films horrifiques. Reprenant les Ă©lĂ©ments fondamentaux du livre le chĂąteau, les personnages principaux, le meurtre commis par FantĂŽmas, Paul FĂ©jos ajoute des Ă©lĂ©ments personnels sans doute issus de son expĂ©rience hollywoodienne comme le souligne Marcel Allain 48 Pas d’accord avec Paul FĂ©jos », article de Marcel Allain, op. cit. Ils [les effets de terreur] ont trop la naĂŻvetĂ© puĂ©rile que l’on retrouve dans les films amĂ©ricains une corde de piano qui casse, un portrait grotesque qui tombe, la vision de trois rats blancs ne font que tressaillir une salle. Ces choses ont cependant un intĂ©rĂȘt. On ne les rejette pas elles crĂ©ent une atmosphĂšre48. 109Cette atmosphĂšre », dont parle avec ironie Allain, semble créée, pour au moins deux des Ă©lĂ©ments qu’il cite la corde de piano et la chute du cadre, par des bruits. En effet, si la premiĂšre sĂ©quence, trĂšs proche du dialogue liminaire du roman, prĂ©sente la situation initiale par le biais de la voix, de façon trĂšs théùtrale, dĂšs la deuxiĂšme sĂ©quence, le cinĂ©aste utilise des bruits produits par des objets ou par la nature, afin de crĂ©er une tension. D’ailleurs, le montage entre les deux sĂ©quences se fonde, lui-mĂȘme, sur un Ă©lĂ©ment sonore. Celui-ci est d’abord perçu hors-champ et associĂ© dans un premier plan Ă  une armure. Ce plan, montĂ© en cut », marque une rupture avec la sĂ©quence prĂ©cĂ©dente, et anticipe le mouvement de panique des convives effrayĂ©s par ce bruit inopinĂ©. L’association entre l’objet et le son semble s’inscrire dans une sĂ©rie de clichĂ©s liĂ©s Ă  la crĂ©ation d’une ambiance gothique claquement mystĂ©rieux provenant d’une armure, cris des invitĂ©s, tout concourt Ă  la montĂ©e dramatique chez les personnages et chez le spectateur. Mais les deux plans que nous venons d’évoquer, Ă  savoir celui de l’armure et celui de l’éparpillement des hĂŽtes du chĂąteau, rendent Ă©galement compte d’une rĂ©flexion du cinĂ©aste qui dĂ©passe les lieux communs du film horrifique. Ainsi, lors du premier plan de cette sĂ©quence, Paul FĂ©jos produit une non-coĂŻncidence entre le son et l’image. Le plan rapprochĂ© sur une armure ne correspond pas au bruit que l’on vient d’entendre. La vĂ©ritable source en est rĂ©vĂ©lĂ©e peu aprĂšs elle provient d’une corde de piano ayant cĂ©dĂ© sous les dents d’un rongeur. Le cinĂ©aste reprend ici la technique du plan explicatif du cinĂ©ma muet, mais la dĂ©tourne au profit de la crĂ©ation d’un suspense. De plus, il insiste sur l’importance de cette nouvelle dimension sonore, capable de provoquer instantanĂ©ment un mouvement Ă  l’écran, en l’occurrence, celui de la fuite des personnages. Plus tard, Nous dĂ©couvrons enfin, la vĂ©ritable origine de ce bruit avec en arriĂšre fond sonore, le bruit de la tempĂȘte qui vient souligner l’atmosphĂšre lugubre et inquiĂ©tante du lieu. L’augmentation de ce son hors-champ qui, jusque-lĂ , nous parvenait en sourdine, semble supplĂ©er Ă  l’absence de musique extradiĂ©gĂ©tique, en accentuant la tension dramatique de la scĂšne. S’ajoute alors le bruit d’un cadre qui tombe, lui aussi hors-champ et finit de complĂ©ter le tableau d’un dĂ©cor sonore horrifique. Ainsi, mĂȘme si Marcel Allain relĂšve l’aspect clichĂ© de ces accessoires, Paul FĂ©jos offre cependant, dans cette sĂ©quence, une utilisation assez riche des bruits. RĂ©alistes, ils servent aussi Ă  provoquer des effets et remplacent mĂȘme une musique extradiĂ©gĂ©tique. Sur le plan symbolique, l’épisode du rat rongeant les cordes du piano apparaĂźt Ă©galement comme une annonce du rapport de FantĂŽmas au son. Ainsi, le voleur, en tenue de rat d’hĂŽtel » sera, Ă  l’instar du rongeur, piĂ©gĂ© par ses vocalises. De plus, il va, lui aussi, couper » les cordes vocales de lord Beltham en l’assassinant. D’ailleurs, les premiĂšres manifestations de l’Insaisissable » succĂšdent de peu Ă  ces scĂšnes. En effet, bientĂŽt, les convives perçoivent un bruit hors-champ provenant de l’extĂ©rieur mais qu’ils ne parviennent pas Ă  identifier. DĂ©jĂ , Sonia Danidoff, entendant la premiĂšre ce son Ă©trange, se distingue par une acuitĂ© auditive qui bientĂŽt scellera son destin de façon tragique. Plus tard, dans son enquĂȘte, l’inspecteur Juve parvient enfin Ă  identifier ce bruit mystĂ©rieux il s’agit d’un moteur d’avion, engin pilotĂ© par FantĂŽmas, afin de se rendre au chĂąteau pour y commettre son crime. 49 Chion Marcel, La voix au cinĂ©ma, Paris, Éditions de l’Étoile, 1982. 50 Ibid., p. 26. 110L’étude des bruits dans cette deuxiĂšme sĂ©quence tend Ă©galement Ă  souligner la rĂ©currence d’effets acousmatiques49 » partiels, selon le terme de Michel Chion. Ce terme rare se dit d’un son que l’on entend sans voir la cause dont il provient50 » et tĂ©moigne des recherches des cinĂ©astes autour de cet Ă©lĂ©ment sonore encore rĂ©cent dans les annĂ©es trente. L’exemple le plus cĂ©lĂšbre d’effet acousmatique » se trouve dans un film contemporain Ă  celui de FĂ©jos, Le Testament du docteur Mabuse de Fritz Lang datant de 1933, long mĂ©trage dont nous avons dĂ©jĂ  parlĂ©. Le cinĂ©aste allemand prend le parti de ne pas montrer le docteur Mabuse. Il utilise donc le pouvoir mystĂ©rieux de la voix et garde secrĂšte l’identitĂ© de son personnage. Paul FĂ©jos utilise lui aussi le phĂ©nomĂšne de l’acoumĂštre mais au bĂ©nĂ©fice de la crĂ©ation du suspense. En dĂ©calant le son Ă©mis et l’objet Ă©metteur, il crĂ©e ainsi une tension gĂ©nĂ©ratrice d’angoisse dans la premiĂšre partie de son film. Cependant, il n’adapte pas ce processus au personnage de FantĂŽmas puisque celui-ci est identifiĂ© par sa voix. Bien sĂ»r, son identitĂ© corporelle n’est pas accessible et le masque pourrait jouer le rĂŽle du rideau dans Le Testament du docteur Mabuse. Mais, l’association du son et de l’image semble particuliĂšrement fragiliser le personnage qui, dĂšs qu’il parle, perd son mystĂšre. 51 Article de Marcel Allain, op. cit. Trahissons-nous la vĂ©ritĂ© en disant qu’actuellement ce film s’analyserait ainsi FantĂŽmas est un homme en noir qui tue la marquise de Langrune sans que l’on sache pourquoi. Il commet d’autres meurtres et se sauve51. 111Voici le rĂ©sumĂ© acerbe de Marcel Allain Ă  propos du film de FĂ©jos. Mettant en exergue les ellipses narratives du scĂ©nario, le pĂšre de FantĂŽmas souligne les incohĂ©rences de la version cinĂ©matographique et illustre par cet exemple, cette constatation le film n’a pas d’intrigue, il est seulement constituĂ© d’une juxtaposition d’épisodes du roman. Cependant, si le scĂ©nario de FantĂŽmas rĂ©vĂšle parfois quelques failles narratives, il pose d’autres questions et notamment celle de l’utilisation de la parole, encore rĂ©cente au cinĂ©ma. En effet, cette version des aventures du bandit masquĂ©, est pionniĂšre, quant Ă  l’utilisation de la parole au cinĂ©ma. 112Feuillade, dans sa premiĂšre adaptation muette, Ă©chappe Ă  cette nouvelle gageure comment prĂ©server le mystĂšre identitaire d’un personnage, tout en le faisant parler, c’est-Ă -dire rĂ©vĂ©ler une partie de lui tout en Ă©tant masquĂ©. Ce paradoxe constitue sans doute la part la plus intĂ©ressante du film de Paul FĂ©jos. Ainsi, c’est sa voix qui trahit l’identitĂ© du criminel et constitue son talon d’Achille ». Dans la premiĂšre partie, il est reconnu par lord Beltham et Sonia Danidoff qui l’identifient Ă  cause des paroles qu’il prononce dans le chĂąteau de Langrune. Les propos eux-mĂȘmes trahissent la fragilitĂ© soudain mise Ă  jour du malfaiteur LĂąchez-moi ! » s’écrit-il alors le visage recouvert d’une cagoule noire qui ne permet pas de le reconnaĂźtre. Cependant la princesse paraĂźt identifier immĂ©diatement sa voix Vous ! » s’exclame-t-elle avant de perdre connaissance. Lord Beltham, quant Ă  lui, mettra plus de temps Ă  dĂ©couvrir l’identitĂ© de FantĂŽmas. C’est lors de la course automobile Ă  laquelle il participe qu’il reconnaĂźt la voix de l’homme qui accompagne sa femme, lady Beltham. L’arrivĂ©e du parlant semble donc fragiliser la toute puissance de FantĂŽmas, en lui ĂŽtant sa principale force, son anonymat. Mais il demeure maĂźtre du crime en supplĂ©ant Ă  cette faille par sa violence et fait taire ceux-lĂ  mĂȘme qui pourraient parler. Il assassine d’abord la princesse puisqu’elle l’a reconnu la premiĂšre, puis lord Beltham. À dĂ©faut de maĂźtriser la parole, il a au moins le pouvoir de la faire cesser. Serait-ce lĂ  un aveu de l’impuissance du cinĂ©aste Ă  une maĂźtrise satisfaisante du son au cinĂ©ma ? 52 FantĂŽmas, op. cit., p. 153. 53 Ibid., p. 154. 54 Ibid. 55 FantĂŽmas, chapitre XII, coup-de-poing », op. cit. 113En effet, il semble bien que Paul FĂ©jos aborde cette problĂ©matique de l’apparition de la dimension sonore, associĂ©e Ă  l’image cinĂ©tique dans son adaptation de FantĂŽmas. Dans leur roman, les deux auteurs Souvestre et Allain font, bien sĂ»r, parler leur personnage principal. Cependant, la virtualitĂ© de reprĂ©sentation qui rĂ©sulte de la lecture d’un texte n’entame pas le mystĂšre identitaire de FantĂŽmas. Ainsi, lors de la rencontre entre la princesse Sonia Danidoff et FantĂŽmas, ce dernier prend-t-il la parole sans crainte. Dieu ! que vous ĂȘtes belle, madame52 ! » s’exclame-t-il, devant le corps dĂ©nudĂ© de la jeune femme qui prend alors son bain. La voix n’apparaĂźt nullement ici, comme un indice de l’identitĂ© du criminel puisqu’elle lui rĂ©pond Qui ĂȘtes-vous ? que voulez-vous ? Fuyez ou j’appelle53
 » Hardi, le voleur prend mĂȘme plaisir Ă  entamer une discussion avec sa victime Ă©pouvantĂ©e Ne soyez donc pas inquiĂšte, conseilla l’inconnu et causons, si vous le voulez bien54 ! » Il se lance ensuite dans un discours grandiloquent sur son statut de cambrioleur, parodiant ainsi les attitudes d’un cambrioleur plus gentleman qui aurait sans doute Ă©pargnĂ© cette longue scĂšne Ă  sa victime ArsĂšne Lupin. Car FantĂŽmas est orateur dans les romans de Souvestre et Allain. Souvent, sous couvert d’une identitĂ© tronquĂ©e, il sĂ©duit ses victimes par son habiletĂ© Ă  manier le langage qui fait d’ailleurs partie de sa panoplie transformationnelle. Ses facultĂ©s protĂ©iformes ne sont pas entravĂ©es dans le texte et confinent souvent au surnaturel, mĂȘme si le genre n’est volontairement pas abordĂ© par les auteurs. FantĂŽmas prend ainsi Ă  volontĂ© la voix d’un jeune ou vieil homme, voire mĂȘme d’une femme, imitĂ© par d’autres personnages du roman. Ainsi, Charles Rambert adopte-t-il l’identitĂ© d’une jeune femme, mademoiselle Jeanne. Ne laissant pas insensible le policier Juve, lui-mĂȘme dissimulĂ© sous le masque d’Henri Verbier, le jeune homme rĂ©ussit le tour de force de contrefaire sa voix au point de duper le commissaire mĂȘme aprĂšs une longue discussion55. Si cette scĂšne dĂ©note un ton humoristique, le comique ressort davantage de la situation finale Juve reçoit un coup de poing de Jeanne-Charles » et rĂ©alise alors que c’est un homme, plutĂŽt que de la voix sans doute contrefaite du garçon, dĂ©tail qui n’est nulle part mentionnĂ©. 114La voix n’est donc pas un obstacle Ă  l’imagination des deux romanciers, alors qu’elle le devient dans l’adaptation cinĂ©matographique de FĂ©jos. Feuillade avait, lui, Ă©chappĂ© Ă  cette nouvelle contrainte qu’impose le cinĂ©ma parlant qui inscrit la reprĂ©sentation de l’Insaisissable » dans un plus grand rĂ©alisme. Comme beaucoup de cinĂ©astes de l’époque, Paul FĂ©jos tĂ©moigne dans un film de la difficultĂ© Ă  introduire la parole dans un cinĂ©ma jusque-lĂ  muet. FantĂŽmas cristallise ce dĂ©licat moment de transition. Pour lui, la parole devient un piĂšge qui le place Ă  la merci de la police. Par sa suprĂ©matie, elle rĂ©duit Ă  nĂ©ant tous les effets d’ingĂ©niositĂ© du criminel afin de dissimuler son identitĂ©. Ainsi, est-il trahi par son organe vocal, qu’il soit en tenue de rat d’hĂŽtel », ou sous l’identitĂ© de Gurn lors de la course automobile lorsque lord Beltham le reconnaĂźt. L’utilisation de la parole apparaĂźt donc davantage comme une difficultĂ© supplĂ©mentaire que comme une force, illustrant ici les nombreux revers qu’ont subis les acteurs, vedettes du cinĂ©ma muet, Ă©galement trahis par leur voix. La difficile tĂąche de la maĂźtrise du son par le cinĂ©aste apparaĂźt Ă©galement symbolisĂ©e par l’expĂ©rience malheureuse du criminel masquĂ©. En effet, lorsqu’il s’écrit lĂąchez-moi ! », il fait preuve d’une maladresse qui confine Ă  la naĂŻvetĂ© et tĂ©moigne du manque de maĂźtrise de cette nouvelle dimension sonore de la part de FĂ©jos lui-mĂȘme. Le personnage semble mĂȘme porter en lui les tentations du rĂ©alisateur en supprimant cette parole gĂȘnante. Ainsi exprimerait-il un dĂ©sir inconscient du retour au muet en faisant Ă©trangler Sonia puis supprimer lord Beltham par FantĂŽmas Ă  coup silencieux, ironie du sort ! 115Le rapport de la voix Ă  l’identitĂ© apparaĂźt donc particuliĂšrement intĂ©ressant, du point de vue de son traitement cinĂ©matographique, notamment lors de la sĂ©quence de la cabine tĂ©lĂ©phonique dans la troisiĂšme partie du film, mais Ă©galement lors de la sĂ©quence de l’assassinat de la princesse Sonia Danidoff. Cette sĂ©quence d’étranglement porte essentiellement sur l’utilisation du son, comme nous l’avons dĂ©jĂ  soulignĂ©, par le biais de la musique in » du transistor qui vient couvrir les cris de la victime. Cependant, l’utilisation de la parole dans ce passage comme celui de la cabine joue un rĂŽle particulier dans le sens oĂč il s’agit de sa rĂ©appropriation par FantĂŽmas qui entreprend, justement lors de ces scĂšnes, de faire taire ceux qui ont identifiĂ© sa voix et menacent ainsi son anonymat. La scĂšne proprement dite de l’assassinat compte vingt-et-un plans, de l’entrĂ©e de Sonia dans sa chambre Ă  l’arrivĂ©e de Juve et ses acolytes. Les mouvements de camĂ©ra sont en majoritĂ© fixes, alors que l’action se dĂ©roule Ă  huis clos dans la suite de la princesse au Palace HĂŽtel. L’ensemble des moyens cinĂ©matographiques et esthĂ©tiques utilisĂ©s semblent davantage rapprocher cette sĂ©quence du cinĂ©ma muet voire du théùtre. Ainsi, peu de paroles sont Ă©changĂ©es et un dĂ©sĂ©quilibre s’installe entre la victime, bavarde et suppliante, et son bourreau, quasiment muet. Sans la parole, FantĂŽmas retrouve sa toute puissance. Entravant de son mocassin noir, la porte de la princesse, il prend, dĂšs les premiers plans, possession de l’espace par ses dĂ©placements et ses postures physiques qui supplĂ©ent Ă  son silence. VĂȘtu d’un loup noir et d’un costume raffinĂ©, le bandit apparaĂźt ici sous son apparence de dandy pour qui le crime est un art et se pratique sans Ă©tat d’ñme et avec Ă©lĂ©gance, sur fond de musique classique ! FantĂŽmas renoue ainsi avec ses origines cinĂ©matographiques et semble renforcĂ© par ce retour en arriĂšre. Impassible derriĂšre son masque, il marque sa supĂ©rioritĂ© face Ă  Sonia. Homme du muet, voire du théùtre, son jeu se trouve dans sa gestuelle hiĂ©ratique. Il avance lentement vers sa victime, mains tendues comme lors du meurtre prĂ©cĂ©dent, mais ici, nul bruit perturbateur comme la chute d’un vase et le coup d’un revolver qui avaient rĂ©vĂ©lĂ© sa prĂ©sence aux autres occupants du chĂąteau et forcĂ© sa fuite. 116FantĂŽmas semble maintenant maĂźtriser le son et en premier lieu, sa propre parole. En Ă  peine quelques mots magnanimes, il accorde quelques minutes de vie supplĂ©mentaires Ă  Sonia. Cette derniĂšre, au contraire, paraĂźt ne pas canaliser une parole qui se fait suppliante pour s’achever sur un cri. Mais le systĂšme d’opposition entre les deux personnages s’effectue Ă©galement par un montage en champ-contrechamp accentuant la supĂ©rioritĂ© du criminel face Ă  sa victime affolĂ©e. L’utilisation d’un filĂ© » partant du regard de la princesse vers la chaussure de l’Insaisissable » introduit d’ailleurs, de façon trĂšs cinĂ©matographique, le dĂ©sĂ©quilibre entre Sonia et FantĂŽmas. DĂšs le dĂ©but de la sĂ©quence, le dĂ©cor gĂ©omĂ©trique de la chambre symbolise la duretĂ© et les lignes verticales des linteaux de porte marquent une nette opposition que vient accentuer le choix des couleurs des costumes noir pour FantĂŽmas et blanc pour Sonia. Le cinĂ©aste met donc en place un systĂšme binaire duquel le criminel ressort vainqueur. En faisant taire Sonia dont il dissimule les cris en augmentant le son du transistor, tout en gardant le silence, il fait preuve d’une rĂ©elle maĂźtrise du son, se faisant ainsi le symbole des recherches artistiques de FĂ©jos qui se trouve lui aussi face Ă  une volontĂ© de maĂźtrise de l’élĂ©ment sonore. Sur le plan de l’utilisation de la voix au cinĂ©ma, cette sĂ©quence paraĂźt donc tout Ă  fait intĂ©ressante. Cependant, elle se rĂ©vĂšle problĂ©matique quant au thĂšme de l’identitĂ© du bandit masquĂ© et des difficultĂ©s de reprĂ©sentation pour le cinĂ©aste. En effet, dans un premier temps, Sonia ne reconnaĂźt pas son agresseur Qui ĂȘtes-vous ? » demande-t-elle. Puis, elle semble identifier FantĂŽmas sous le loup et le supplie de lui laisser la vie sauve car elle ne dira rien Ă  personne. Comment a-t-elle fini par le reconnaĂźtre ? Le cinĂ©aste ne nous donne aucune explication, d’autant que le bandit masquĂ© ne prononce pas un mot. En fait, c’est paradoxalement son masque qui le rĂ©vĂšle et le personnalise, tout en dissimulant son vrai visage aux yeux du public. Il est vrai que, par sa matĂ©rialitĂ© mĂȘme, le cinĂ©ma rend dĂ©licat le problĂšme de reprĂ©sentation, d’incarnation de FantĂŽmas, que les mots avaient laissĂ© Ă  l’état virtuel. 117C’est ce mĂȘme questionnement autour de la reprĂ©sentation et de l’identitĂ©, que pose la sĂ©quence de la cabine tĂ©lĂ©phonique, de mĂȘme qu’elle tĂ©moigne d’une rĂ©flexion autour de l’utilisation du son au cinĂ©ma. Ce passage, situĂ© au dĂ©but de la troisiĂšme partie du film rejoint, sur de nombreux points, la sĂ©quence Ă©tudiĂ©e prĂ©cĂ©demment. En effet, FantĂŽmas entreprend d’y neutraliser le deuxiĂšme tĂ©moin de son identitĂ© lord Beltham. Or, comme pour Sonia Danidoff, il s’agit ici de le faire taire, ce que le criminel parviendra finalement Ă  faire un peu plus tard Ă  coups de silencieux ! Cependant, si cette scĂšne ne se solde pas par le meurtre de lord Beltham, elle relĂšve de la mĂȘme façon que lors du meurtre de Sonia, une mise en abyme de l’utilisation du matĂ©riau sonore, et plus particuliĂšrement de la voix. Sur le plan diĂ©gĂ©tique, cette sĂ©quence, plus encore que la premiĂšre Ă©tudiĂ©e, associe la problĂ©matique du son et de l’identitĂ©. En effet, c’est afin de rĂ©vĂ©ler qui est FantĂŽmas Ă  l’inspecteur Juve que lord Beltham se rend dans une cabine tĂ©lĂ©phonique. La scĂšne est bĂątie sur un montage, qui alterne prises de vue dans la cabine oĂč se trouve Beltham, hors de la cabine oĂč FantĂŽmas l’espionne, et sur le champ de course oĂč le dĂ©part imminent des automobilistes accentue la montĂ©e de la tension. Lord Beltham tĂ©lĂ©phone Ă  Juve afin de lui rĂ©vĂ©ler l’identitĂ© de FantĂŽmas. Le montage permet la crĂ©ation d’un effet d’attente certain et diffĂšre la rĂ©vĂ©lation. Mais la dimension sonore, permet aussi au film d’entrer dans une diachronie, c’est-Ă -dire un dĂ©roulement chronologique linĂ©aire, qui permet un jeu sur l’accĂ©lĂ©ration ou le ralentissement de la perception temporelle. À ce sujet, les bruits, hors-champ, des moteurs, occupent un rĂŽle particuliĂšrement important. Ils rappellent ainsi le dĂ©part imminent de la course et placent en parallĂšle deux actions celle de la course automobile qui n’apparaĂźt pas toujours dans le cadre de la camĂ©ra mais demeure prĂ©sente par le son, et celle de la cabine tĂ©lĂ©phonique dans laquelle s’est rendu Beltham. 118Afin de permettre au spectateur de bien situer l’action, FĂ©jos dĂ©bute sa sĂ©quence par un plan d’ensemble sur le dĂ©part Ă  venir de la course automobile. Le son in » des bruits de moteurs va fournir une sorte de leitmotiv durant toute la sĂ©quence afin de crĂ©er une tension dramatique car lord Beltham doit participer Ă  ce dĂ©part, il dispose donc de peu de temps pour transmettre son information de derniĂšre minute Ă  Juve il a vu le visage dĂ©couvert du plus grand criminel qui, accompagnĂ© de lady Beltham, est venu assister Ă  la course. Surtout, il l’a reconnu Ă  sa voix lorsque FantĂŽmas, sans doute choquĂ© par la familiaritĂ© de Beltham Ă  lui serrer vigoureusement la main s’est Ă©criĂ© Mais lĂąchez-moi ! », les mĂȘmes mots que lors de la scĂšne de Langrune. Comme lors de la sĂ©quence de l’assassinat de Sonia, on mesure la fragilitĂ© du scĂ©nario, voire sa maladresse, car la rĂ©action de l’homme paraĂźt excessive, voire artificielle au regard de la situation. Ce n’est cependant pas sa voix qui confĂšre son pouvoir horrifique Ă  FantĂŽmas. Comme MĂ©duse, il semble possĂ©der un regard qui condamne Ă  mort ceux qui le voit tel qu’il est. De cette malĂ©diction, le spectateur demeure protĂ©gĂ© puisque le plan durant lequel lord Beltham identifie l’Insaisissable » le prĂ©sente de dos au public ! Cette rĂ©vĂ©lation, quasi divinatoire, sur l’identitĂ© de ce nouveau ProtĂ©e, s’effectue cependant par des mĂ©dias modernes au niveau diĂ©gĂ©tique, le tĂ©lĂ©phone et au niveau cinĂ©matographique la parole Ă  l’écran. À l’instar de la sĂ©quence opposant Sonia Ă  FantĂŽmas, celle-ci instaure un dĂ©sĂ©quilibre oĂč Beltham occupe le rĂŽle de la princesse non comme victime immĂ©diate, car il ne se sait pas encore menacĂ©, mais comme celui qui parle et, par lĂ  mĂȘme, exprime sa fragilitĂ©. De fait, la parole apparaĂźt davantage comme un Ă©lĂ©ment d’instabilitĂ©, de faille qu’une force. Elle tĂ©moigne de la peur des convives de la marquise de Langrune puis de celle de Sonia et de Beltham oĂč elle trahit l’identitĂ© de FantĂŽmas. Il n’y a guĂšre que Juve, qui par ses discours logiques afin de rĂ©soudre son enquĂȘte, semble offrir un exemple de parole ordonnatrice et rassurante. 119FantĂŽmas, quant Ă  lui, prĂ©fĂšre ici encore le silence, Ă  la logorrhĂ©e et retrouve son aura malĂ©fique. En effet, silencieux, il devient comme invisible, du moins pour lord Beltham qui, dissimulĂ© derriĂšre la vitre opaque de la cabine, ne peut le percevoir. Il reprend aussi le pouvoir sur son adversaire en maĂźtrisant une situation dont l’autre est une victime inconsciente. En volant » les propos de Beltham Ă  travers la vitre de la cabine, FantĂŽmas se rĂ©approprie ainsi, le contrĂŽle de la parole Ă©mise en Ă©liminant les bavards. Cette maĂźtrise s’oppose Ă  la nervositĂ© de Beltham, perceptible Ă  la fois par son comportement, mais aussi par son ton. Celui-ci se trouve d’ailleurs mis en exergue par la situation phonique. En effet, en l’absence de l’interlocuteur, dont on n’entend pas la voix, l’attention du spectateur se concentre sur celle du locuteur. Or, il s’agit d’une voix tendue, nerveuse, qui contraste avec l’attitude calme de FantĂŽmas. 120Le bandit symbolise le dĂ©sir secret d’un retour au muet. Cependant, FĂ©jos fait Ă©galement preuve d’une inventivitĂ© Ă  propos de la prise de son, notamment lorsqu’il alterne le point d’écoute de la voix de Beltham. TantĂŽt Ă  l’intĂ©rieur de la cabine, les propos sont tout Ă  fait audibles, tantĂŽt Ă  l’extĂ©rieur, ils deviennent moins nets et tĂ©moignent, Ă  la façon d’une camĂ©ra subjective, des perceptions de FantĂŽmas, tout en mĂ©nageant un suspense sur le contenu du message. Cette technique fait Ă©cho Ă  d’autres essais des cinĂ©astes sur le son notamment la prise de son derriĂšre une porte fermĂ©e que l’on retrouve aussi dans les premiĂšres sĂ©quences du film de Paul FĂ©jos, alors que Firmain, le domestique du chĂąteau de Langrune, surprend une conversation entre Charles Rambert et son pĂšre
 Ainsi, lors de cette sĂ©quence, FantĂŽmas tĂ©moigne-t-il d’une rĂ©appropriation de ses pouvoirs et de sa puissance par une maĂźtrise de la parole, alors que le cinĂ©aste entend lui aussi utiliser cette nouvelle dimension qui s’offre au cinĂ©ma, Ă  bon escient. 121En conclusion de ces rĂ©flexions autour du son dans FantĂŽmas, nous pouvons remarquer qu’une rĂ©flexion s’établit sur l’utilisation dĂ©licate de ce nouvel Ă©lĂ©ment qui vient bouleverser les codes du cinĂ©ma muet, et que FantĂŽmas, en temps que matĂ©riau mythique, s’en fait le symbole, oserions-nous dire le porte-parole ? Par le mĂ©lange, sorte de pot pourri » de genres Ă  succĂšs, le cinĂ©aste semble accumuler sans vĂ©ritablement les articuler, des Ă©lĂ©ments hĂ©tĂ©rogĂšnes sans grand souci de cohĂ©rence diĂ©gĂ©tique ou stylistique, ce que lui reproche Marcel Allain dans son article Pas d’accord avec Paul FĂ©jos ! ». En ce sens, cette adaptation s’inscrit dans un cinĂ©ma populaire, dont la notion mĂȘme Ă©merge dans les annĂ©es trente, avec la naissance des cinĂ©-clubs et des critiques cinĂ©matographiques a contrario d’un cinĂ©ma d’auteur. M. FantĂŽmas, 280 000e chapitre d’Ernst Moerman 56 Voir fiche technique du film dans la filmographie. 122M. FantĂŽmas, 280 000e chapitre56 est un film muet en noir et blanc, le scĂ©nario est datĂ© du mois d’avril 1937 et dĂ©posĂ© Ă  la CinĂ©mathĂšque Royale de Belgique ainsi qu’une copie du film. Ce document comporte 9 feuillets et prĂ©voit 98 plans et 35 intertitres. Le film dure vingt minutes. Le gĂ©nĂ©rique annonce Les films Hagen-Tronje prĂ©sentent un film surrĂ©aliste d’Ernst Moerman “M. FantĂŽmas”. » Notons que le nom Hagen-Tronje est un pseudonyme qui dissimule Moerman lui-mĂȘme. La direction artistique est assurĂ©e par E. Vantonderen, les prises de vue par R. et N. Vanpeperstraete. Trudi Vantonderen joue le rĂŽle d’Elvire et Jean-Michel Smet le pĂšre de Johnny Hallyday interprĂšte M. FantĂŽmas. FantĂŽmas apparaĂźt chez Moerman comme un avatar de Don Juan qui court le monde Ă  la poursuite de la femme qu’il aime Elvire. À l’instar de son avatar, FantĂŽmas enlĂšve la jeune femme d’un couvent et dĂ©fie l’ordre instituĂ©. Il est dĂ©jĂ  responsable de 279 999 crimes dont un panneau narratif nous indique qu’ils ont eu lieu dans des Ă©pisodes prĂ©cĂ©dents. Dans une crise de dĂ©sespoir il finit par se constituer prisonnier. Finalement, ce n’est pas pour exactions qu’il sera condamnĂ© Ă  mort, mais pour outrage aux bonnes mƓurs. 57 Propos d’AndrĂ© Breton, Second Manifeste du SurrĂ©alisme, 1930, in Le SurrĂ©alisme au cinĂ©ma, Kyrou... 123L’intĂ©rĂȘt des surrĂ©alistes pour FantĂŽmas dĂ©passe le cadre de l’adaptation cinĂ©matographique de ses aventures par Moerman comme nous le verrons dans notre partie sur la littĂ©rature. Moerman lui-mĂȘme Ă©crit des poĂšmes sur l’Insaisissable » qu’il estime ĂȘtre son double. Mais son film traduit Ă©galement la principale source d’inspiration des artistes surrĂ©alistes. Certes, des volumes de Souvestre et Allain sont prĂ©sents Ă  la centrale surrĂ©aliste. Cependant, ce sont surtout les films de Louis Feuillade qui inspirent Moerman, Aragon et Breton. Ce dernier Ă©nonce d’ailleurs les pouvoirs de ce nouvel art dans le Second Manifeste du SurrĂ©alisme Le cinĂ©ma atteint le point de l’esprit d’oĂč la vie et la mort, le rĂ©el et l’imaginaire, le passĂ© et le futur, le communicable et l’incommunicable, le haut et le bas cessent d’ĂȘtre perçus contradictoirement57. » En rĂ©sumĂ©, le cinĂ©ma est surrĂ©aliste et les FantĂŽmas » de Louis Feuillade, oĂč les rues de Paris au rĂ©alisme renforcĂ© par l’illusion rĂ©fĂ©rentielle de l’image analogique deviennent le dĂ©cor d’évĂ©nements irrationnels, sont le spectacle mĂȘme du projet surrĂ©aliste. Biographie d’Ernst Moerman 124Ernst Moerman est nĂ© Ă  Ixelles le 12 mars 1897. Fils d’un commandant d’infanterie, celui pour qui FantĂŽmas constituait un vĂ©ritable modĂšle Ă  suivre, se distingue par son insoumission. Il est renvoyĂ© de l’école communale de Namur, mis Ă  pied de l’École des Cadets de la mĂȘme ville. En 1913, il s’engage Ă  bord du navire-Ă©cole du gouvernement belge, Ă  bord duquel il dĂ©couvre l’Australie, l’AmĂ©rique du Sud, Sainte-HĂ©lĂšne
 Ă  l’ñge de seize ans. ArrĂȘtĂ© en 1914 par les Hollandais sur l’Escaut, il est internĂ© pendant la durĂ©e de la guerre. AprĂšs l’armistice, pour Ă©viter le service de marin, il s’inscrit Ă  la facultĂ© de droit de l’ULB. Avec Robert Goffin, Alex Salkin, RenĂ© Purnal, Marcel Leborne, les frĂšres Stoclets et d’autres, il crĂ©e un orchestre de jazz amateur, le doctors Mysterious Six ». Il collabore aussi avec de nombreuses revues La Lanterne sourde, Music, Le Rouge et Le Noir, Le Journal des PoĂštes, Ecrits du Nord, et plus tard, Les poĂštes de la Rue des Sols. Professeur Ă  l’AthĂ©nĂ©e de Louvain oĂč lui-mĂȘme connut une carriĂšre d’élĂšve perturbateur, il rejoint en 1923 le barreau de Bruxelles. Mais, assez vite, sa santĂ© se dĂ©grade, et il perd successivement sa sƓur, son pĂšre et sa mĂšre. Devenu orphelin, il se rĂ©fugie dans la poĂ©sie de ses amis Purnal, Odilon-Jean PĂ©rier, Charles Plisnier. De son cĂŽtĂ©, il commence Ă  rĂ©diger des piĂšces de théùtre Le Mari Sarcastique, en un acte, publiĂ© aux Ă©ditions de la Salamande. Ami et grand admirateur de Jean Cocteau, Moerman lit Opium avec passion, peut-ĂȘtre est-ce dans ces pages qu’il dĂ©couvre une rĂ©fĂ©rence au personnage de FantĂŽmas dont il va faire son avatar poĂ©tique. 125Ernst Moerman partage alors son temps entre le barreau, les boĂźtes » de jazz et les femmes. Il annonce un autre personnage fictionnel, double de FantĂŽmas Clappique, l’antiquaire dandy, lui aussi gentleman dĂ©moralisateur », comme se surnommait Moerman, de La Condition humaine d’AndrĂ© Malraux. Dans les annĂ©es trente, il rencontre Eluard et le SurrĂ©alisme. En 1933, Ernst Moerman publie FantĂŽmas 33 dans Les Cahiers du Journal des PoĂštes. En 1935, il publie Vie imaginaire de JĂ©sus Christ aux Ă©ditions CorrĂȘa et en 1937, 37°5, Ă  nouveau dans Les Cahiers du Journal des PoĂštes. En 1936, le Théùtre des Arts crĂ©e au Trou Vert, salle Barcelone, Ă  Bruxelles, Tristan et Yseult, piĂšce en trois actes. Parmi les accessoires du dĂ©cor du deuxiĂšme acte figure un tableau de Magritte reprĂ©sentant un ciel en construction. En 1937, Moerman prĂ©sente au cinĂ©ma M. FantĂŽmas, 280 000e chapitre que Paul Eluard n’hĂ©site pas Ă  comparer au Chien Andalou, autre film Ă  l’esthĂ©tique surrĂ©aliste. Victime de fortes fiĂšvres qu’il Ă©voque dans son recueil 37°5, le poĂšte s’éteint le 12 fĂ©vrier 1944. Auteur inclassable, Ă  l’humour infaillible, il a parfois suivi la voie du SurrĂ©alisme, mais il est Ă©galement restĂ© autonome dans sa dĂ©marche artistique se nourrissant des courants et mouvements qui l’intĂ©ressaient mais conservant son libre arbitre. Ersnt Moerman et le cinĂ©ma 126FantĂŽmas emprunte, au cours de sa carriĂšre cinĂ©matographique, deux voies diffĂ©rentes celle d’un cinĂ©ma populaire qui s’adresse au plus grand nombre et celle du cinĂ©ma d’auteur qui rĂ©flĂ©chit et expĂ©rimente au risque de dĂ©plaire au public. La diffĂ©rence entre ces deux axes n’apparaĂźt cependant pas dĂšs la naissance du cinĂ©matographe. 58 Dans les salles populaires, le cinĂ©ma populaire », article de Daniel Serceau, in Le cinĂ©ma du sa ... En terme de sociologie de l’art, la littĂ©rature populaire est une antithĂšse de la littĂ©rature aristocratique, faite de bon goĂ»t, de raffinement psychologique, voire d’humanisme. Mais la ligne de partage n’est pas si nette qu’il le paraĂźt. Il est des formes, des Ă©tats, des pans entiers de la littĂ©rature qui ont une origine populaire [
]58. 127Cette rĂ©flexion entamĂ©e par Daniel Serceau dans un article sur le cinĂ©ma populaire rend compte de la difficultĂ© Ă  dĂ©finir l’art populaire. Les propos ici tenus sur le concept dĂ©licat de littĂ©rature populaire valent Ă©galement pour le cinĂ©ma. Pendant longtemps en effet, il s’est qualifiĂ© sans distinction dans ses productions, d’ art populaire ». DiffusĂ© dans les baraques foraines, il touche en effet un public que l’on peut qualifier de peuple ou populaire. Le terme s’adresse donc ici au public visĂ© et en ce sens le cinĂ©ma des baraques foraines trouve une rĂ©surgence dans les cinĂ©mas de quartier frĂ©quentĂ©s par ces couches de la population que l’on dĂ©signe du mĂȘme mot. Cependant, lĂ  aussi, la dĂ©finition s’avĂšre vacillante, et, lĂ  aussi, les niveaux culturels et Ă©conomiques se mĂ©langent. 128Une autre approche consiste Ă  mesurer non pas le public visĂ© mais le nombre de spectateurs pour qualifier un film de populaire ». L’adjectif se confond alors avec le substantif de popularitĂ© qui peut recouvrir des rĂ©alitĂ©s de productions proches de la littĂ©rature de grande consommation » appelĂ©e en son temps elle aussi littĂ©rature populaire. Ici, le film se fait objet mercantile, rĂ©alisĂ© avant tout dans le but de sĂ©duire un plus grand nombre, au mĂ©pris de partis pris esthĂ©tiques, idĂ©ologiques, narratifs. Le cinĂ©aste s’efface devant l’objet filmique. Participant aux rouages de cette Ă©conomie cinĂ©matographique, les salles dans lesquelles sont projetĂ©s les films jouent un rĂŽle prĂ©pondĂ©rant. Des annĂ©es trente aux annĂ©es cinquante, elles remplacent mĂȘme les théùtres dans leur fonction sociale et adoptent parfois leur architecture Ă  l’italienne avec trois niveaux, les balcons, les loges et le parterre Ă  des prix diffĂ©rents. Chaque film sort dans une ou plusieurs salles prĂ©cises. Ainsi, le film de Paul FĂ©jos est-il projetĂ© au Gaumont-Palace, comme ceux de Louis Feuillade avant lui. Les salles choisies, notamment le Gaumont-Palace, prennent activement part au succĂšs des films. Leur emplacement est souvent privilĂ©giĂ©. Ils ont une grande capacitĂ© d’accueil, dans des conditions luxueuses. Mais il existe aussi des salles de deuxiĂšme, voire de troisiĂšme catĂ©gorie qui proposent des places moins chĂšres. Le public, qui ne connaĂźt pas encore la tĂ©lĂ©vision, se rend quotidiennement dans ces salles oĂč s’organisent de vĂ©ritables pratiques rituelles mĂȘme jour, mĂȘme heure, mĂȘme place. Divertissement rĂ©current, le cinĂ©ma perpĂ©tue une tradition orale sĂ©culaire, celle du conte puis des rĂ©cits radiophoniques pour un public qui n’a pas toujours accĂšs facilement Ă  la culture de l’écrit. Et c’est sans doute cette caractĂ©ristique qui caractĂ©rise le mieux le cinĂ©ma dans sa dimension populaire la transmission orale. 129Les artistes surrĂ©alistes ont Ă©tĂ© particuliĂšrement sensibles Ă  cet accĂšs direct Ă  l’imaginaire, voire Ă  l’inconscient, que permettait le cinĂ©matographe, Ă  la fois dans son esthĂ©tique et dans sa pratique sociale collective. Ado Kyrou, dans son livre intitulĂ© Le SurrĂ©alisme au cinĂ©ma explique mĂȘme que 59 Kyrou Ado, Le SurrĂ©alisme au cinĂ©ma, op. cit., p. 9. [Le cinĂ©ma] peut et doit ĂȘtre le meilleur tremplin d’oĂč le monde moderne plongera dans les eaux magnĂ©tiques et brillamment noires du subconscient, de la poĂ©sie, du rĂȘve. Le cinĂ©ma est d’essence surrĂ©aliste. Les rĂȘves du dormeur perdent leur nature de rĂȘve tel que le considĂšrent les tenants du vĂ©risme pour se muer devant nos yeux Ă©merveillĂ©s en rĂ©alitĂ©. Cette rĂ©alitĂ© est enrichie par tout son contenu latent, elle devient absolue, surrĂ©elle59. 60 Moerman Ernst, M. FantĂŽmas », in Le Rouge et le Noir, numĂ©ro spĂ©cial du 29 novembre 1937, consul ... 61 Ibid. 62 Ibid. 63 Propos d’AndrĂ© Breton, Second Manifeste du SurrĂ©alisme in Le SurrĂ©alisme au cinĂ©ma Kyrou Ado, op. ... 64 Moerman Ernst, M. FantĂŽmas », op. cit., p. 225. 130Cependant, ils utilisent ce mĂ©dium comme un support expĂ©rimental et tĂ©moignent avant tout d’une recherche artistique et non d’une dĂ©marche commerciale. Pourtant, le cinĂ©ma semble constituer, aux yeux de certains artistes surrĂ©alistes, un nouveau moyen de toucher le public. Dans un article pour la revue Le Rouge et le Noir, Moerman Ă©crit Il y a de nombreuses annĂ©es dĂ©jĂ  que le poĂšme, et, en gĂ©nĂ©ral, la chose Ă©crite ont cessĂ© d’ĂȘtre les messagers Ă©coutĂ©s [
]60. » Conscient du manque d’intĂ©rĂȘt du public pour la poĂ©sie Ă©crite, Ernst Moerman, se demande alors si prĂ©sentĂ©e sous une autre forme, elle ne rĂ©ussirait pas mieux [
]61 ? ». L’artiste belge, ami du peintre RenĂ© Magritte, lui aussi grand admirateur de FantĂŽmas, explique alors comment l’image cinĂ©matographique pourrait venir remplacer le vers poĂ©tique Les yeux qui voient le film ne sont pas les mĂȘmes que ceux qui parcourent distraitement un poĂšme ; ils sont plus attentifs, plus Ă©veillĂ©s, plus sensibles62. » L’artiste belge n’est pas le seul Ă  s’intĂ©resser au cinĂ©matographe comme nouveau moyen d’expression poĂ©tique. Il faut dire que dĂšs les dĂ©buts du cinĂ©ma, notamment avec MĂ©liĂšs, le contenu manifeste de la vie est pour la premiĂšre fois mis en spectacle et sa reprĂ©sentation dĂ©voile une surrĂ©alitĂ© Ă  laquelle le public adhĂšre, grĂące Ă  la magie du montage. Le voyage dans la lune devient possible, le cinĂ©ma de MĂ©liĂšs fait disparaĂźtre et rĂ©apparaĂźtre des personnages en chair et en os, la pellicule devient un poĂšme irrĂ©el oĂč les fondus enchaĂźnĂ©s remplacent subtilement la rime littĂ©raire par le rythme du SeptiĂšme Art. La camĂ©ra peut dĂ©sormais tout dire et montrer, elle atteint le point de l’esprit d’oĂč la vie et la mort, le rĂ©el et l’imaginaire, le passĂ© et le futur, le communicable et l’incommunicable, le haut et le bas cessent d’ĂȘtre perçus contradictoirement63 » car selon Moerman Les ĂȘtres ne sont pas las des prodiges et du merveilleux [
]64. » Mais l’image cinĂ©matographique permet le rapprochement entre le rĂ©el et le surrĂ©el. Or FantĂŽmas apparaĂźt comme un sujet prĂ©destinĂ© pour la poĂ©sie selon l’artiste qui s’inscrit ici dans la mouvance surrĂ©aliste. Il tĂ©moigne d’ailleurs de son intĂ©rĂȘt poĂ©tique pour le GĂ©nie du crime » dans un recueil de poĂ©sie qui lui est dĂ©diĂ© FantĂŽmas 33, rĂ©digĂ© en 1933 et que nous Ă©tudierons dans une troisiĂšme partie consacrĂ©e Ă  la littĂ©rature. En effet, le bandit masquĂ© renvoie le poĂšte Ă  une source d’inspiration originelle, prisĂ©e des surrĂ©alistes celle de l’enfance. M. FantĂŽmas 131La source d’inspiration de Moerman est double. Le cinĂ©aste se rĂ©fĂšre Ă  la fois aux romans de Souvestre et Allain et aux films de Louis Feuillade. Dans son article paru dans Le Rouge et le noir en prĂ©lude Ă  la premiĂšre » de FantĂŽmas le 12 octobre 1937, il se rappelle ses Ă©mois de jeune lecteur des fabuleuses aventures de l’Insaisissable » 65 Notons que la sĂ©rie comporte 32 volumes jusqu’en 1913 puis viennent s’ajouter dĂšs 1919 d’autres av ... 66 Moerman Ernst, M. FantĂŽmas », op. cit., p. 126. J’ai conservĂ© de la lecture des 3565 volumes de FantĂŽmas, ce souvenir obsĂ©dant et diffus que l’on garde parfois d’un rĂȘve, d’une Ă©popĂ©e plus irrĂ©elle que rĂ©elle, d’un monde oĂč rien n’est impossible, oĂč le miracle est le plus court chemin de notre inquiĂ©tude au mystĂšre, de ce monde oĂč tout nie la rĂ©alitĂ©, la vraisemblance, la pesanteur, l’équilibre, et en lequel se rĂ©fugient ceux Ă  qui tant de lois donnent la nausĂ©e66. 132Le cinĂ©aste reprend Ă©galement des situations narratives des romans initiaux dans son scĂ©nario, notamment l’enlĂšvement de lady Beltham, qui s’est rĂ©fugiĂ©e dans un couvent par le MaĂźtre du crime ». Cet Ă©pisode tirĂ© de Juve contre FantĂŽmas illustre, dans le roman, la cruautĂ© de FantĂŽmas n’hĂ©sitant pas Ă  torturer lady Beltham en l’enlevant du couvent oĂč elle avait voulu Ă©chapper Ă  son pouvoir de sĂ©duction malĂ©fique. Le message de Souvestre et Allain n’est nullement anticlĂ©rical, les auteurs de romans populaires visant au contraire au consensus le plus large. L’acte de FantĂŽmas n’est lĂ  que pour l’inscrire dans une confrontation manichĂ©enne et pour illustrer sa toute puissance. Cependant, la dimension anarchiste et anticlĂ©ricale de son acte affleure. Les adaptions de Feuillade Ă©vitaient par l’autocensure, la nature libertaire de FantĂŽmas, le cinĂ©ma surrĂ©aliste de Moerman, lui, la rĂ©vĂšle. 133Si M. FantĂŽmas affiche des intentions parodiques, il est surtout extrĂȘmement irrĂ©vĂ©rencieux et franchement anticlĂ©rical, Ă  l’image de son double, Don Juan. La premiĂšre sĂ©quence place ainsi l’action dans un dĂ©cor monacal, sans doute le cloĂźtre de Nivelles. Les religieuses vont et viennent entiĂšrement dĂ©vouĂ©es Ă  leur vie contemplative. Pourtant, celle qui ouvre la porte du confessionnal, aperçoit un abbĂ© qui se maquille et dont la soutane relevĂ©e jusqu’à la ceinture, laisse voir des sous-vĂȘtements fĂ©minins. Suit un intertitre qui signale Le coupable ? – FantĂŽmas, toujours lui ! » Dans la mouvance des idĂ©es rĂ©volutionnaires des surrĂ©alistes, Moerman prolonge, au cinĂ©ma, des idĂ©es qu’il dĂ©veloppait aussi en poĂ©sie, notamment avec son recueil intitulĂ© Vie imaginaire de JĂ©sus Christ. Mais, au-delĂ  de la provocation destinĂ©e Ă  choquer un public bourgeois et du canular cinĂ©matographique qui montre un chien dans le rĂŽle d’un policier ayant du flair, il faut voir dans ce film une volontĂ© de crĂ©ation poĂ©tique que Moerman emprunte Ă  Feuillade, et nourrit des thĂ©ories esthĂ©tiques surrĂ©alistes. 134Grand admirateur de l’homme aux cent visages », Moerman est sans doute l’artiste d’inspiration surrĂ©aliste qui a le plus dĂ©veloppĂ© le traitement du mythe. 135Parisienne d’Édition, entre avril et mai 1926, FantĂŽmas roi des receleurs, de mai Ă  juillet 1926, FantĂŽmas en danger, de juillet Ă  septembre 1926, FantĂŽmas prend sa revanche, de septembre Ă  novembre 1926, FantĂŽmas attaque Fandor, de novembre Ă  dĂ©cembre 1926. Lorsqu’il cite ce chiffre, Moerman fait-il une erreur de mĂ©moire ou inclut-il les textes d’Allain ? Nous pensons plutĂŽt Ă  une erreur, Ă©tant donnĂ© qu’il n’établit par de distinction entre les romans et les feuilletons. 67 Ibid. 136Tout d’abord par le biais de la poĂ©sie comme nous l’avons dĂ©jĂ  soulignĂ©, puis par le mĂ©dium cinĂ©matographique. Il qualifie d’ailleurs FantĂŽmas de miracle, et s’en sert afin de mettre en Ɠuvre ses rĂ©flexions sur le passage de l’image poĂ©tique Ă  l’image cinĂ©matographique. En composant le scĂ©nario de son film, il souhaite renouer avec cette rĂ©alitĂ© surnaturelle qui renvoie, par bien des aspects, au RĂ©alisme merveilleux » des films de feuillade. De fait, le cinĂ©aste se rapproche du directeur artistique de la sociĂ©tĂ© Gaumont. Dans un premier temps, le choix du retour au muet Ă©tablit un lien Ă©troit avec les premiĂšres versions sans paroles de Feuillade. Le cinĂ©aste belge se justifie sur ses choix artistiques par un manque de moyens qui l’a amenĂ© Ă  tourner des scĂšnes en plein air et en version muette. Le titre du film apparaĂźt Ă©galement comme un clin d’Ɠil ironique au format feuilletonesque des films de Feuillade, qui en usa notamment dans Les Vampires et bien d’autres Ɠuvres. De mĂȘme, les nombreux plans fixes du film de Moerman apparaissent comme des rĂ©fĂ©rences Ă  la camĂ©ra fixe des dĂ©buts du cinĂ©ma. Le film est tournĂ© en dĂ©cor naturel, notamment les dunes et la plage. On retrouve ici, une des marques du cinĂ©ma feuilladien, rĂ©alisĂ© lui aussi en dĂ©cors naturels, ce qui Ă©tait nouveau Ă  l’époque. Cependant, Moerman explique Ă©galement que ses choix, dictĂ©s par des contingences Ă©conomiques, suivent aussi des orientations artistiques. Ainsi, afin de renouer avec la dimension onirique des textes, le rĂ©alisateur cherche Ă  tout dĂ©personnaliser afin que les acteurs adoptent le mĂȘme naturel que les objets qui les entourent. Nous nous sommes attachĂ©s Ă  rĂ©primer chez les acteurs la virtuositĂ© individuelle, toute vellĂ©itĂ© de jeu67 », explique-t-il. Ces prĂ©cisions sur le jeu des acteurs rappellent les recherches de Feuillade, afin d’imposer Ă  sa troupe un jeu plus naturel et Ă©loignĂ© du jeu plus appuyĂ© des acteurs de théùtre qui ne convient plus aux plans rapprochĂ©s de la camĂ©ra. Comme Louis Feuillade en son temps, Moerman sait dĂ©tourner des problĂšmes financiers au profit de la crĂ©ation. 137En reprenant une adaptation du personnage de FantĂŽmas, Moerman s’inscrit dans la mythologie moderne des surrĂ©alistes. Ceux-ci, Ă  l’instar de Louis Aragon, voient en FantĂŽmas Ă  la fois une incarnation du systĂšme d’inversion des valeurs sociales et le maĂźtre des clefs de la psychĂ© humaine. Ainsi, le film d’Ernst Moerman apparaĂźt comme une parodie Ă  la fois des aventures de FantĂŽmas et de Don Juan. Mais au-delĂ  de la pochade surrĂ©aliste, il faut voir dans cette association entre deux mythes l’un paralittĂ©raire et l’autre littĂ©raire, des significations plus profondes. Tout d’abord, nous remarquons le goĂ»t de la transgression des systĂšmes de valeurs sur le plan artistique. En effet, en rassemblant Don Juan et FantĂŽmas, Moerman traduit la quĂȘte surrĂ©aliste de dĂ©passement des clivages qui Ă©loignent la littĂ©rature populaire et la littĂ©rature institutionnelle. FantĂŽmas devient une rĂ©fĂ©rence aussi importante que Don Juan dont il possĂšde les mĂȘmes qualitĂ©s subversives. La dimension libertaire du bandit masquĂ© se trouve ici mise en valeur. Cela dĂ©passe cependant le cadre de la provocation gratuite. Au contraire, FantĂŽmas se fait porteur de la rĂ©volte surrĂ©aliste contre des principes sociaux que ces artistes n’acceptent pas, qu’il s’agisse de religion, de sexualitĂ©, de justice. Si le film de Moerman s’inscrit dans des thĂ©matiques surrĂ©alistes, il adopte aussi une esthĂ©tique qui leur est propre. On peut tout d’abord remarquer l’influence d’un de ses amis, autre admirateur de FantĂŽmas, Magritte, sur la composition de ses images cinĂ©matographiques. En effet, les plans de la sĂ©quence qui rĂ©unit Elvire et FantĂŽmas sur la plage rappellent le tableau du peintre belge L’Homme du large rĂ©alisĂ© en 1927. Non seulement le cadre spatial est identique, mais les objets, Ă©lĂ©ments sommaires d’un dĂ©cor qui pourrait ĂȘtre un salon bourgeois, renvoient Ă  l’utilisation des accessoires par Moerman. Des Ă©lĂ©ments Ă©voquant un dĂ©cor embryonnaire sont ainsi Ă©parpillĂ©s sur la plage oĂč se promĂšnent Elvire et FantĂŽmas. L’utilisation de l’objet rejoint ici la rencontre d’un parapluie et d’une machine Ă  coudre, sur une table de dissection. selon l’image de LautrĂ©amont. Ernst Moerman explique plus prĂ©cisĂ©ment son intention dans la revue Le Rouge et le noir 68 Moerman Ernst, M. FantĂŽmas », op. cit., p. 226. En composant le scĂ©nario de M. FantĂŽmas » c’est avec ce monde recréé que j’ai tentĂ© d’établir une communication ; il y rĂšgne une rĂ©alitĂ© surnaturelle oĂč chaque objet, devenu visible, a trouvĂ© sa vraie lumiĂšre, son Ă©clairage vital, pendant que chaque objet qui l’entoure, confrontĂ© soudain avec lui, dĂ©pouillĂ© de la housse que des siĂšcles d’habitudes ont dĂ©posĂ©e sur lui, cesse d’ĂȘtre invisible pour nous rĂ©vĂ©ler sa beautĂ© mĂ©connue68. 69 Blanco M. R., Luis Buñel, Paris BiFi, 2000, p. 201, propos de Robert Desnos, in Le Merle, 28 jui ... 138FantĂŽmas lui-mĂȘme, apparaĂźt comme crĂ©ateur d’une surprise esthĂ©tique qui concourt Ă  crĂ©er la beautĂ© surrĂ©aliste. Le cinĂ©ma permet Ă  l’artiste d’aborder diffĂ©remment l’image poĂ©tique. La surprise ne naĂźt pas de l’hypallage, de l’oxymore ou de toute autre association surprenante de termes. Elle provient du rapprochement dans le champ de la camĂ©ra, d’élĂ©ments inattendus. Ce concept esthĂ©tique laisse ainsi libre cours Ă  l’exploration des rĂȘves et des fantasmes. Le prĂȘtre en sous-vĂȘtements en est une illustration, de mĂȘme que la nuditĂ© de lady Beltham sur la plage associĂ©e Ă  l’interdit sexuel qui est symbolisĂ© par sa coiffe de religieuse. Mais la dichotomie entre le bas organique et le haut intellectuel est dĂ©passĂ©e par le plan qui montre lady Beltham libre aux bras de FantĂŽmas. Le cinĂ©ma de Moerman tend ainsi, comme le prĂ©conisait le cinĂ©aste lui-mĂȘme, Ă  dĂ©passer les contradictions d’un esprit rationnel et Ă  se placer sur un autre plan onirique et inconscient, oĂč ces clivages n’existent pas [
] le SurrĂ©alisme est une baguette magique qui transforme en merveille tout ce qu’elle touche. » Les surrĂ©alistes pratiquaient la dĂ©formation comme les peintres de la Renaissance avaient pu le faire avec les anamorphoses. Hans Holbein le jeune, avec le portrait des Ambassadeurs en 1533, se servait de la distorsion pour dire que nous ne faisons qu’apercevoir l’apparence des choses. La tĂȘte de mort ovalisĂ©e et dĂ©formĂ©e, situĂ©e au-dessous des trois personnages, suggĂšre la fragilitĂ© de l’existence le SurrĂ©alisme avait dĂ©jĂ  fait ses premiers pas
 Les tableaux de Dali exhibent souvent des pendules lascives, ramollies et Ă©tirĂ©es qui Ă©pousent le relief on pensera Ă  La persistance de la mĂ©moire en 1931 ou bien Ă  La dissolution de la persistance de la mĂ©moire en 1954. C’est une vĂ©ritable forme d’anĂ©antissement par l’application particuliĂšre des lois de la gĂ©omĂ©trie. Les surrĂ©alistes nous obligent Ă  percevoir le monde sous l’angle d’un visuel atypique. Robert Desnos dira Ă  propos d’Un chien andalou Je ne connais aucun film qui agisse directement sur le spectateur, qui soit fait pour lui, qui entre en conversation, en rapports intimes avec lui69. » Ce visuel permet une communication privilĂ©giĂ©e avec le rĂ©el en le sublimant afin de soulever des interrogations chez celui qui souhaiterait comprendre. 70 Cocteau Jean, Entretiens sur le cinĂ©matographe, Saint-Amand, Pierre Belfond, 1973, p. 13. 139Les surrĂ©alistes ne cherchent pas Ă  travers le lecteur ou le spectateur des significations, lĂ  oĂč il n’y en a pas. Jean Cocteau suggĂšre l’idĂ©e suivante J’estime que le cinĂ©matographe est une arme puissante pour projeter la pensĂ©e, mĂȘme dans une foule qui s’y refuse70. » Il ne s’agit pas d’une pensĂ©e rationnelle mais d’un compromis entre le rĂ©el et l’irrĂ©el. En cela, le cinĂ©ma surrĂ©aliste s’éloigne du cinĂ©ma populaire qui vise au contraire Ă  satisfaire le plus grand nombre en usant du consensus. Vie et mort d’un mythe cinĂ©matographique populaire 71 Delvaux AndrĂ©, Rendez-vous Ă  Bray, 1971. 72 SĂ©rie tĂ©lĂ©visĂ©e rĂ©alisĂ©e pour France 2 en 1980. 140Pourtant, cette arme puissante » qu’évoque Cocteau ne parvient pas Ă  s’imposer. En 1936, Alain Resnais s’était essayĂ© Ă  une rĂ©alisation muette en huit minutes intitulĂ©e FantĂŽmas mais elle est demeurĂ©e inachevĂ©e. Dans Rendez-Vous Ă  Bray71, AndrĂ© Delvaux cite FantĂŽmas. Son hĂ©ros, Julien Eschenbach va au cinĂ©ma voir les aventures du bandit adaptĂ©es par Feuillade. Dans l’entrĂ©e du cinĂ©ma, on aperçoit Ă  l’arriĂšre-plan l’affiche de FantĂŽmas. Puis, on suit, par l’entremise du personnage principal, les exactions du criminel par Ă©cran interposĂ©. Delvaux salue ainsi les cinĂ©astes qui l’ont inspirĂ© et les artistes surrĂ©alistes. Cette rĂ©fĂ©rence Ă  FantĂŽmas illustre la volontĂ© d’un Ă©panchement du songe dans la vie rĂ©elle » pour paraphraser Nerval, voulue par le cinĂ©aste. Mais la mise en abyme du film dans le film traduit aussi l’éloignement. FantĂŽmas n’est plus au centre de l’action, il est relĂ©guĂ© au deuxiĂšme plan. Plus tard, des noms comme Bunuel ou Chabrol qui adaptent la sĂ©rie72 pour la tĂ©lĂ©vision dans les annĂ©es 1980, illustrent Ă©galement la double nature fantĂŽmassienne Ă  la fois figure du cinĂ©ma populaire, il apparaĂźt aussi comme source d’inspiration d’un septiĂšme art moins commercial. 141Cependant, la majoritĂ© des Ɠuvres cinĂ©matographiques cĂ©lĂ©brant les exactions fantĂŽmassiennes appartiennent au registre populaire. En 1944, on retrouve un film italien en noir et blanc Macario contre Zigomar rĂ©alisĂ© par Giorgo Ferroni, mĂ©lange entre Zigomar et FantĂŽmas. En 1947, Jean Sacha tourne un FantĂŽmas avec Marcel Herrand dans le rĂŽle de FantĂŽmas, Simone Signoret interprĂ©tant HĂ©lĂšne et Alexandre Rignault jouant Juve. Il est suivi en 1949 d’une version de Robert Vernay FantĂŽmas contre FantĂŽmas et entre 1964 et 1967 de la sĂ©rie de Hunebelle qui va fixer, mais aussi annihiler, le mythe fantĂŽmassien. FantĂŽmas de Jean Sacha 142En 1947, Jean Sacha, affichiste puis assistant rĂ©alisateur et monteur, signe lui aussi un FantĂŽmas ». Il s’agit du premier film de ce cinĂ©aste qui se spĂ©cialisera dans l’adaptation d’Ɠuvres populaires comme Cet homme est dangereux, en 1953, considĂ©rĂ© comme une des meilleures adaptations du cycle Eddie Constantine » de Peter Cheyney ou OSS 117 n’est pas mort en 1956. L’essentiel de ses rĂ©alisations se range dans le genre policier Carrefour du crime en 1947, Une balle suffit en 1954, qui est alors trĂšs en vogue. Au sortir de la seconde guerre mondiale, les Français, aprĂšs quatre annĂ©es d’occupation, d’humiliation et de souffrances, se passionnent pour un nouveau genre venu des États-Unis le film noir. Entre mi-juillet et fin aoĂ»t 1946, cinq films sortent sur les Ă©crans parisiens dans un pays depuis longtemps privĂ© de cinĂ©ma amĂ©ricain Le Faucon maltais, Laura, Adieu ma jolie, Assurance sur la mort et La femme au portrait. La mĂȘme annĂ©e, Marcel Duhamel crĂ©e la SĂ©rie Noire » et fait connaĂźtre les romanciers Ă  l’origine de ces adaptations cinĂ©matographiques. 143L’adaptation cinĂ©matographique des aventures de FantĂŽmas s’inscrit cependant davantage, dans la veine du film populaire d’aventures avec ses bagarres, ses arrestations et ses Ă©vasions. Pour la troisiĂšme fois, depuis Feuillade et FĂ©jos, Jean Sacha reprend donc Ă  son compte, les exactions du hĂ©ros de Souvestre et Allain. Mais l’écart se creuse avec l’Ɠuvre originelle dont il n’est plus mentionnĂ©, au gĂ©nĂ©rique et sur l’affiche, que l’un des gĂ©niteurs, Marcel Allain qui continue d’écrire les aventures de L’Insaisissable », depuis la mort de Pierre Souvestre. 144De plus, le film ne se veut pas une adaptation exacte d’un volume de la sĂ©rie mais plutĂŽt une libre interprĂ©tation, reprenant quelques indications diĂ©gĂ©tiques des romans et en ajoutant d’autres, inventĂ©es par le cinĂ©aste. Jean Sacha, en s’éloignant des textes matriciels, marque ainsi une rupture dĂ©jĂ  amorcĂ©e avec Paul FĂ©jos dans la deuxiĂšme partie de son film, et une autonomisation du personnage par rapport au genre romanesque qui lui a donnĂ© vie. FantĂŽmas, devenu mythe cinĂ©matographique, Ă©chappe de plus en plus Ă  son dernier gĂ©niteur. InterrogĂ© sur les multiples adaptations cinĂ©matographiques de son antihĂ©ros, Marcel Allain reconnaĂźt d’ailleurs ce qu’il considĂšre comme une trahison 73 Allain Marcel in La Tour de Feu, n° spĂ©cial FantĂŽmas. Dans les films qu’on a tirĂ©s de FantĂŽmas ; il y a des choses ahurissantes. Pas dans ceux de Feuillade, qui sont admirables, avec un dĂ©but, une suite et une fin toute autre chose que ce qu’on voit en ce moment Ă  la tĂ©lĂ©vision73 ! 74 Le Cercueil vide. 145L’adaptation de Sacha reprend ainsi le titre du premier volume de la sĂ©rie de Souvestre et Allain mais de façon plus gĂ©nĂ©rique que particuliĂšre. Il rĂ©utilise cependant les figures centrales des romans FantĂŽmas, bien sĂ»r, mais aussi Juve, Fandor et HĂ©lĂšne, la fille du criminel. Apparue tardivement dans la sĂ©rie initiale, elle devient ici une figure centrale du long mĂ©trage, et inscrit la dramaturgie du film au cƓur d’un triangle oedipien FantĂŽmas-HĂ©lĂšne-Fandor. La sĂ©quence liminaire de FantĂŽmas place ainsi en exergue cette problĂ©matique familiale, utilisĂ©e comme ressort dramatique par les deux auteurs de la sĂ©rie. Empruntant une situation du volume XXVIII74 des aventures du bandit masquĂ©, la premiĂšre sĂ©quence du film de Sacha, se dĂ©roule dans une mairie et prĂ©sente le mariage civil de JĂ©rĂŽme Fandor et HĂ©lĂšne Gurn. CĂ©lĂ©brĂ©e par le maire, cette union se rĂ©vĂšle finalement nulle, FantĂŽmas ayant assassinĂ© l’élu et ayant ensuite usurpĂ© son identitĂ©, afin d’invalider le mariage de sa fille. Jean Sacha est ainsi le premier cinĂ©aste Ă  Ă©voquer le personnage d’HĂ©lĂšne, et Ă  prĂ©senter FantĂŽmas en tant que pĂšre. Avant lui, Feuillade avait dĂ©jĂ  inscrit son personnage dans une sphĂšre privĂ©e sulfureuse par le biais de sa relation ambiguĂ« avec sa maĂźtresse, lady Beltham. Plus tard, Paul FĂ©jos n’a accordĂ© que peu d’importance Ă  cette liaison qui ne trouve, dans son film, aucune rĂ©sonance dramatique. Sacha renoue pourtant avec une des composantes des textes originels et sera sans doute le cinĂ©aste qui s’intĂ©ressera le plus aux motivations personnelles et Ă  la part inconsciente du bandit masquĂ© tournĂ©e vers la sphĂšre familiale. 75 Lacassin Francis, Pour une contre histoire du cinĂ©ma, Paris, Acte Sud, coll. Essai », p. 167. 76 Le faiseur de reines. 146Le film met, de la sorte, en exergue, la dimension merveilleuse de cette histoire. Ainsi que l’indique Francis Lacassin dans sa Contre-Histoire du cinĂ©ma FantĂŽmas, c’est un conte de fĂ©es moderne et tragique dont le vil enchanteur a toujours le dernier mot sur le preux chevalier75. » Ainsi, dans Le cercueil Vide, FantĂŽmas assiste comme tĂ©moin et sous les traits de l’infirmier Claude, au mariage in extremis de sa fille HĂ©lĂšne, et du jeune journaliste de Fandor. Mais la jeune mariĂ©e, dĂ©jĂ  mourante lors de la cĂ©rĂ©monie ne semble survivre que peu de temps Ă  cette union. PlacĂ©e dans un cercueil, sa dĂ©pouille disparaĂźt mystĂ©rieusement Ă  la fin du livre. Dans le tome suivant76, les parois sont minces entre la sĂ©rie et le feuilleton, le lecteur dĂ©couvre le stratagĂšme mis au point par FantĂŽmas, pour reprendre sa fille. En effet, il lui a administrĂ© un puissant narcotique afin de faire croire Ă  son dĂ©cĂšs et enlever son corps, Ă  l’instar d’autres dormeuses de conte La Belle aux bois dormant ou Blanche Neige. 147Les conditions du mariage entre les deux personnages apparaissent moins tragiques dans le film de Jean Sacha et HĂ©lĂšne se rĂ©vĂšle dans toute sa splendeur sous les traits de Simone Signoret qui joue lĂ  l’un de ses premiers rĂŽles importants. Mais si les circonstances sont moins extrĂȘmes pour le couple, le vĂ©ritable maire devant cĂ©lĂ©brer leur union paye, lui, le prix fort. Ainsi, le spectateur dĂ©couvre-t-il, lors d’un plan impressionnant, la face cadavĂ©rique de l’élu, en gros plan, avec, Ă  l’arriĂšre-plan, un F » en lettres de sang en guise de signature, tracĂ© sur un mur. On connaissait dĂ©jĂ  la cruautĂ© vĂ©nale de ce bandit masquĂ©, cependant il la montre ici sous un plan plus profond et plus trouble, celle d’un pĂšre jaloux. 148Certes, ce triangle oedipien constitue avant tout un nƓud dramatique apte Ă  produire de nombreux rebondissements et se rĂ©vĂšle un rĂ©servoir narratif fĂ©cond. Cependant, au-delĂ  de son aspect productif, il renvoie Ă  une dimension plus profonde de l’Ɠuvre de Souvestre et Allain. Cette face cachĂ©e et inconsciente se retrouve dans le traitement de l’espace. Les romans de la sĂ©rie dĂ©clinent ainsi les espaces cachĂ©s, souterrains, grottes, caves ; ou insoupçonnĂ©s fausses cloisons, tentures de rideaux dissimulant portes et interstices, mais aussi illusoires et baroques comme une galerie des glaces ou une maison Ă  double fond amovible qui menace d’engloutir Juve et Fandor. VĂ©ritables mĂ©taphores des caractĂ©ristiques de FantĂŽmas, ces espaces constituent un des aspects importants du film de Jean Sacha, comme chez Feuillade avant lui. Ainsi, certains dĂ©cors s’inscrivent-ils dans cet univers en trompe-l’Ɠil telle la façade d’un garage qui cache, sous des dehors anodins, l’antre du monstre. VĂ©ritable Minotaure moderne, ce dernier rĂšgne sur un monde chthonien constituĂ© de sous-sols amĂ©nagĂ©s cependant avec les derniers progrĂšs techniques du siĂšcle. De la liaison sonore entre les Ă©tages par des talkie-walkie », au contact visuel assurĂ© par des Ă©crans vidĂ©o rien ne manque Ă  cette base scientifique clandestine. 149Cet espace fantĂŽmassien se trouve tendu entre deux pĂŽles mythiques l’un antique et l’autre moderne. En effet, on remarque une reprise du mythe de ThĂ©sĂ©e dans le film de Sacha et plus prĂ©cisĂ©ment, de l’épisode crĂ©tois. Ainsi, Fandor-ThĂ©sĂ©e pĂ©nĂštre-t-il dans le repĂšre du Minotaure-FantĂŽmas et s’y retrouve-t-il prisonnier, sauvĂ© par Ariane-HĂ©lĂšne qui n’est plus sƓur, mais fille du monstre. Comme dans le mythe originel, les arcanes des dĂ©sirs inconscients sont ici mis en scĂšne amour Ɠdipien assumĂ© de FantĂŽmas pour sa fille lorsqu’il empĂȘche son mariage et la sĂ©questre ; sentiments plus troubles pour HĂ©lĂšne qui, en se rendant seule dans la taniĂšre du criminel afin d’y dĂ©livrer son mari », transgresse Ă©galement un espace symbolique celui du pĂšre et de son intimitĂ©, mĂ©taphore de sa sexualitĂ©. Nous retrouvons ici une exploitation du mythĂšme du labyrinthe renvoyant au domaine du cachĂ©, de l’inconscient qui se dissimule en chacun de nous et qui sĂ©duit particuliĂšrement les surrĂ©alistes dans leur reprise du mythe de FantĂŽmas. Ici, l’espace chthonien ne dissimule plus le fruit des amours coupables de PasiphaĂ© pour un taureau mais il rejoint, par le dĂ©tour vers un autre mythe, un autre tabou sexuel le dĂ©sir entre parent et enfant qui s’apparente lui aussi Ă  une forme de monstruositĂ©. Le film de Jean Sacha est sans doute celui qui exploite le plus cette veine mythologique et psychanalytique. Sans en faire une analyse profonde, il s’en sert comme un ressort tragique et rejoint ici les Ɠuvres de Souvestre et Allain dont les sources multiples ajoutent Ă  l’univers baroque de la sĂ©rie. Car l’univers fantĂŽmassien est construit sur des apparences trompeuses qui s’ajoutent les unes aux autres pour ne plus offrir qu’un monde d’illusions. 77 Pour une analyse plus poussĂ©e de cette problĂ©matique, nous renvoyons Ă  notre prĂ©cĂ©dente partie sur ... 150Dans ce théùtre du monde » Ă©voluent des personnages, acteurs aux nombreux grimages, sur lesquels FantĂŽmas rĂšgne en maĂźtre. Or, si les romans multiplient les identitĂ©s de leurs protagonistes sans que cela heurte la vraisemblance de la diĂ©gĂšse, la prĂ©cision des images cinĂ©matographiques rend dĂ©licate l’adaptation de cette thĂ©matique du travestissement. Louis Feuillade se rĂ©vĂšle ainsi le cinĂ©aste qui explore le plus cette dimension, rejoint plus tard par AndrĂ© Hunebelle. Cependant, la version de Paul FĂ©jos autant que celle de Jean Sacha contournent cette caractĂ©ristique des personnages de la sĂ©rie. Le premier rend ainsi compte de la nature Ă©nigmatique du criminel protĂ©iforme par une technique de cadrage qui tend Ă  la fois Ă  dissimuler la face du personnage et Ă  parcelliser son corps77. Quand au deuxiĂšme cinĂ©aste, bien qu’il montre FantĂŽmas Ă  l’écran sous de fausses identitĂ©s le maire puis Lord Grimsay, il n’abuse pas des talents transformationnels de cet antihĂ©ros. Finalement, on remarque un dĂ©placement de ce mythĂšme vers le domaine spatial. En effet, nombreux sont les lieux dissimulĂ©s dans ce film. Ainsi, HĂ©lĂšne trouve-t-elle refuge chez Juve, dans un appartement dont seules quelques personnes connaissent l’adresse. FantĂŽmas lui-mĂȘme dissimule son antre derriĂšre la façade anodine d’un garage masquant un domaine labyrinthique oĂč rĂšgne les faux-semblants plafonds amovibles qui menacent d’écraser Fandor et Juve ou galerie des glaces dans le reflet desquelles se dĂ©multiplie la silhouette de l’homme aux cent visages ». Ici, le dĂ©cor devient vĂ©ritablement une mĂ©taphore de la dimension protĂ©iforme de FantĂŽmas. Cette topographie baroque renvoie, bien sĂ»r, aux romans mais elle permet Ă©galement au support cinĂ©matographique de supplĂ©er Ă  ses limites techniques dans la reprĂ©sentation des personnages. En effet, les talents de l’insaisissable bandit masquĂ©, s’ils trouvent une excellente illustration dans les gĂ©nĂ©riques en fondu enchaĂźnĂ© de Louis Feuillade, requiĂšrent, pour une mise en scĂšne cinĂ©matographique, le recours Ă  des effets spĂ©ciaux que ne maĂźtrise pas encore le cinĂ©ma des annĂ©es quarante. 78 Le Rour, feuilleton publicitaire paru dans le journal L’Auto en 1909 et dans lequel on trouve le s ... 151Or, le traitement de l’espace fantĂŽmassien par Jean Sacha, s’il entre en Ă©cho avec celui des livres de Souvestre et Allain, semble Ă©galement se nourrir de mythologies absentes des romans originels, notamment, celle du savant fou. Certes, ce personnage, porteur des craintes liĂ©es aux Ă©volutions scientifiques entamĂ©es au dix-neuviĂšme, puis au vingtiĂšme siĂšcle, se retrouve dans l’Ɠuvre des deux auteurs, mais c’est dans Le Rour, et non dans FantĂŽmas qu’il prend vĂ©ritablement sa place78. Jean Sacha apparaĂźt ainsi comme le premier cinĂ©aste Ă  doubler ce voleur masquĂ© d’un scientifique, ou du moins d’un aspirant scientifique Ă  la pointe des nouvelles technologies. Ainsi, le criminel compte-t-il deux savants Ă  sa solde, afin de mettre au point une arme chimique capable de tuer en masse. De mĂȘme, son repaire tĂ©moigne d’un Ă©quipement Ă  la pointe du progrĂšs interphones, Ă©crans de tĂ©lĂ©vision viennent complĂ©ter la panoplie du savant tubes Ă  essai et autres paillasses, autour desquels s’affairent des hommes en blouse blanche. À la tĂȘte de cette Ă©quipe scientifique, FantĂŽmas, qui apparaĂźt Ă  dĂ©couvert, fait office de chef d’orchestre. 152Nous entrons ici dans la dimension synchronique d’un mythe apparaissant souvent lors de pĂ©riodes de transition. Avant 1914-1918, il est encore possible de traiter la violence sur un mode carnavalesque et ludique. FantĂŽmas est encore FantĂŽmasque ». AprĂšs cette premiĂšre guerre mondiale, ses crimes s’éloignent de la cĂ©lĂ©bration de la violence et sont davantage orientĂ©s vers des causes vĂ©nales et restreintes. FantĂŽmas apparaĂźt alors Ă  visage dĂ©couvert chez Sacha puis chez Vernay, la dimension carnavalesque a complĂštement dĂ©sertĂ© ces adaptations sombres. MĂ©taphore diabolique, il sait s’adjoindre des moyens d’élimination massive qui rappellent les Ă©vĂ©nements tragiques de 1939-1945. Robert Vernay, dans FantĂŽmas contre FantĂŽmas pousse encore plus loin cette rĂ©fĂ©rence aux nazis avec le personnage du professeur BrĂ©val dont les reprĂ©sentations menĂ©es dans les murs d’un chĂąteau font rĂ©fĂ©rence aux terribles expĂ©riences rĂ©alisĂ©es sur les prisonniers juifs par certains mĂ©decins allemands. Mais pour l’heure, il s’agit davantage de rĂ©fĂ©rence aux armes de destruction que de manipulations gĂ©nĂ©tiques. FantĂŽmas, en tenue de dandy, se rĂ©vĂšle par moment reflet du FĂŒhrer Ă  la fin de la guerre. DissimulĂ© dans son bunker, il rappelle Ă©trangement d’autres monstres chthoniens, dont FantĂŽmas qui lui a aussi trouvĂ© refuge dans une cellule blindĂ©e Ă  l’intĂ©rieur d’un souterrain, cellule qui abrite aussi lady Beltham, Eva Braun Ă  ses heures. Ainsi, les incursions historiques dans ce film confirment la dimension mythique du personnage de FantĂŽmas capable d’incarner Ă  la fois des donnĂ©es universelles et atemporelles de mĂȘme que des rĂ©fĂ©rences au temps linĂ©aire. 153Mais on retrouve Ă©galement la dimension synchronique du mythe Ă  travers des mythĂšmes comme la remise en question de l’ordre public, le changement d’identitĂ© ou des thĂšmes tels que la dĂ©nonciation du manque de moyens de la police ou bien encore l’assimilation de FantĂŽmas Ă  un dandy masquĂ© dĂ©jĂ  prĂ©sente dans les romans puis dans les films de Feuillade et FĂ©jos. FantĂŽmas contre FantĂŽmas de Pierre Vernay 154En 1948, Robert Vernay rĂ©alise FantĂŽmas contre FantĂŽmas, trĂšs libre adaptation des aventures du bandit insaisissable », qui ne reprend aucune trame prĂ©cise des trente-deux romans publiĂ©s chez Fayard, mais plutĂŽt des personnages et des situations de la sĂ©rie. Le personnage de FantĂŽmas ne tient d’ailleurs pas la vedette » du film, remplacĂ© par le professeur BrĂ©val, un savant fou qui se rapproche Ă©troitement du docteur Mabuse. Cette nouvelle version des exploits fantĂŽmassiens apparaĂźt aussi comme une suite du film de Jean Sacha. On y retrouve l’auteur Alexandre Rignault prĂȘtant dĂ©jĂ  ses traits au commissaire Juve dans le film de Sacha ainsi que des thĂ©matiques communes comme le mythe du savant fou aux rĂ©sonances nazies et langiennes. De plus, Robert Vernay, comme Sacha, s’inscrit dans la famille des rĂ©alisateurs de films populaires ». 79 Souvestre et Allain, Le Policier apache, volume V, Le livre Populaire », ArthĂšme Fayard, Paris, ... 155D’abord journaliste Ă  CinĂ©magazine, il dĂ©bute comme assistant de Duvivier avant de devenir rĂ©alisateur. Il tourne ainsi de nombreux films adaptĂ©s de romans populaires dont Le Comte de Monte Cristo en 1942 qui constitue son plus grand succĂšs, mais aussi Le PĂšre Goriot ou Le Capitan en 1946. HabituĂ© des adaptations cinĂ©matographiques de romans Ă  succĂšs, il s’inscrit non seulement Ă  la suite de Jean Sacha mais place Ă©galement en abyme la nature sĂ©rielle des textes originels, reprise aussi par Louis Feuillade. Sans rĂ©aliser plusieurs FantĂŽmas », Robert Vernay rappelle aux spectateurs les exploits du personnage créé par Souvestre et Allain lors de la premiĂšre sĂ©quence de son film. Ainsi, cette premiĂšre sĂ©quence joue un vĂ©ritable rĂŽle d’incipit. Elle introduit le spectateur dans un univers prĂ©existant et active un horizon d’attente en rappelant les Ă©pisodes prĂ©cĂ©dents, celui du film Le Policier apache79. Par le biais de l’entrĂ©e de FantĂŽmas au musĂ©e GrĂ©vin, Robert Vernay prĂ©sente ainsi, Ă  travers plusieurs tableaux mettant en scĂšne des poupĂ©es de cire, les exactions du criminel Ă©chappant au commissaire Juve, en assassinant une femme. Nous dĂ©couvrons Ă©galement les principales caractĂ©ristiques de cet antihĂ©ros par le biais d’une voix off Je vous raconterai un jour l’histoire du sang, de la voluptĂ©, de la mort » qui ajoute celui qui fait trembler Paris, la France, le monde ». Enfin, la sĂ©quence s’achĂšve par un travelling latĂ©ral dĂ©couvrant l’identitĂ© de la voix off appartenant en fait Ă  un auteur grimĂ© en FantĂŽmas dans sa tenue de rat d’hĂŽtel et clĂŽt la mise en scĂšne de l’inauguration du musĂ©e de cire. La nature théùtrale de cette premiĂšre sĂ©quence place Ă©galement en abyme toute une esthĂ©tique. Tout d’abord, on retrouve dans le discours de bonimenteur du Faux FantĂŽmas », la mĂȘme emphase que celle du roman. Ainsi, dans Le Policier apache nous prĂ©sente-t-on le bandit masquĂ© comme un Costume terrible ! Figure dramatique
 » Relevant Ă  la fois du genre romanesque que du genre théùtral, cette sĂ©quence met ainsi en exergue la nature populaire du texte originel et ses emprunts au genre théùtral du Grand-Guignol La vengeance sera terrible ! » annonce le bonimenteur dans une rĂ©plique digne du théùtre sanglant de l’impasse Chaptal. 156À un autre niveau, le cinĂ©aste s’inscrit Ă©galement dans la continuitĂ© d’une esthĂ©tique cinĂ©matographique et renoue avec le film horrifique, notamment par le biais des dĂ©cors, des Ă©clairages ou de la musique, comme Paul FĂ©jos avant lui dans sa version de FantĂŽmas. Le film de Robert Vernay s’ouvre donc sur un horizon d’attente Ă  la fois diĂ©gĂ©tique et esthĂ©tique plutĂŽt convenu. Cependant, on note une mise en abyme dĂ©notant une prise de distance du cinĂ©aste. La mise en scĂšne fonctionne ainsi Ă  plusieurs niveaux qui s’emboĂźtent comme des poupĂ©es gigognes les tableaux de cire, la visite guidĂ©e par le bonimenteur et enfin le film lui-mĂȘme. Cette triple mise en abyme du spectacle fantĂŽmassien rĂ©vĂšle bien une prise de distance opĂ©rĂ©e par le cinĂ©aste. D’autant que l’horizon d’attente qu’ouvre cette premiĂšre sĂ©quence s’avĂšre en fait un trompe-l’Ɠil pour le spectateur. En effet, FantĂŽmas n’est finalement pas le personnage central du film car le professeur BrĂ©val va lui dĂ©rober son identitĂ©. Sa fonction habituelle ainsi que sa suprĂ©matie se trouvent mĂȘme gravement remises en question puisque le personnage, rejoignant ainsi l’étymologie de persona », devient en quelque sorte une coquille vide », un masque creux que l’on peut revĂȘtir comme bon nous semble. À force de transformation, aurait-il perdu sa substance ? Finalement, cette interrogation constitue la nature mĂȘme de la problĂ©matique du film de Vernay par rapport au mythe fantĂŽmassien. En effet, celui-ci constitue en fait un prĂ©texte Ă  ce long mĂ©trage qui aborde, par rĂ©fĂ©rence Ă  ce personnage d’autres thĂ©matiques comme la folie ou les sĂ©quelles de la seconde guerre mondiale. Ces deux points, nous l’avons dĂ©jĂ  vu, ont dĂ©jĂ  Ă©tĂ© traitĂ©s par Sacha et le film de Robert Vernay s’inscrit ainsi dans sa lignĂ©e. Mais FantĂŽmas contre FantĂŽmas les dĂ©veloppe encore davantage et affirme ainsi une autonomie encore plus grande par rapport aux textes de Souvestre et Allain. On peut donc souligner la nature double et ambivalente de cette nouvelle version des aventures de FantĂŽmas. Elle semble s’inscrire dans un prolongement paralittĂ©raire et cinĂ©matographique et profite par lĂ -mĂȘme de la notoriĂ©tĂ© du personnage et de son succĂšs populaire, tĂ©moignant d’un souci commercial. Mais, ce film, par le phĂ©nomĂšne de distanciation que nous venons de dĂ©montrer, tend Ă©galement Ă  se construire comme un objet autonome et autorĂ©flexif une Ɠuvre artistique unique. De cette dichotomie, cette Ɠuvre tire toute sa richesse. 157Dans un premier temps, FantĂŽmas contre FantĂŽmas s’inscrit donc dans une continuitĂ©, la plus proche est celle de Sacha. Comme nous l’avons dĂ©jĂ  Ă©voquĂ©, plusieurs aspects du film permettent vĂ©ritablement de voir en cette nouvelle adaptation, une suite du FantĂŽmas » de 1947. Le changement de rĂ©alisateur ne fait d’ailleurs que confirmer des mĂ©thodes propres aux mĂ©dias populaires, romans ou cinĂ©ma, dans lesquels le hĂ©ros compte finalement plus que son gĂ©niteur. Souvestre lui-mĂȘme, premier signataire du contrat le liant Ă  Fayard pour les aventures de FantĂŽmas, n’avait-il pas signĂ© un contrat permettant Ă  son Ă©diteur de reprendre l’édition de ses romans afin de les confier Ă©ventuellement Ă  d’autres Ă©crivains », ou faut-il dire Ă©crivants » ? Cette inscription dans une continuitĂ© qui semble assez Ă©troite avec un autre film, Ă  la façon des serials » du dĂ©but du siĂšcle, paraĂźt donc bien Ă©loignĂ©e de l’autonomie d’un objet proprement artistique. De fait, Robert Vernay rend hommage Ă  cette production du multiple et Ă  la nature populaire de son personnage dans la sĂ©quence inaugurale de son film. Ici, on peut retrouver l’ambiance des romans mais aussi des films de Feuillade ou FĂ©jos. Le titre mĂȘme du film reprend celui de Louis Feuillade qui lui prĂ©fĂ©ra cette formulation plus sage au provocateur Policer apache, titre initial du cinquiĂšme volume de Souvestre et Allain. Le directeur artistique de la Gaumont du dĂ©but de siĂšcle ayant respectĂ© assez prĂ©cisĂ©ment les Ă©pisodes fondamentaux des rĂ©cits romanesques, on retrouve ces similitudes au dĂ©but du film de Vernay. Ainsi, l’épisode du bal chez lady Beltham constitue-t-il le point de dĂ©part de l’aventure. De plus, la valse identitaire du roman et du film de Feuillade se trouve rejouĂ©e. Fandor occupe, ici encore, une place centrale, Juve Ă©tant pour un temps relayĂ© au second plan. Le dĂ©but de la diĂ©gĂšse fantĂŽmassienne apparaĂźt donc respectĂ©. 158Cependant, on remarque les premiĂšres variantes, notamment Ă  propos des noms des personnages. C’est la premiĂšre fois qu’un cinĂ©aste change ainsi les identitĂ©s des actants de la sĂ©rie originelle. Lady Beltham devient ici IrĂšne de Charras et Élisabeth Dollon, premiĂšre fiancĂ©e de Fandor avant HĂ©lĂšne, est incarnĂ©e par sa fille. Le trio agissant, lui, demeure inchangĂ© et le spectateur retrouve les noms connus de Juve, Fandor et FantĂŽmas lui-mĂȘme, dĂ©jĂ  convoquĂ© dans le titre. Ce dernier est d’ailleurs invoquĂ© lors du bal masquĂ© donnĂ© par IrĂšne de Charras oĂč l’on retrouve plusieurs FantĂŽmas d’emprunt ». Mais paradoxalement, celui-ci semble d’emblĂ©e Ă©vacuĂ©, malgrĂ© cette prĂ©sence obsĂ©dante de masques et costumes Ă  son effigie. En effet, lors d’un plan rapprochĂ© sur Fandor, on apprend la mort prĂ©sumĂ©e du bandit masquĂ©. De plus, l’action se centre sur l’un de ces faux FantĂŽmas qui, relevant son masque, se rĂ©vĂšle ĂȘtre le professeur BrĂ©val. À aucun moment, contrairement au texte, le vĂ©ritable bandit masquĂ© n’intervient pour signifier sa suprĂ©matie sur tous les fantoches qui entendent jouer avec son image. FantĂŽmas, au contraire n’est plus qu’un nom, un paravent identitaire qui va dissimuler un temps la folie amoureuse puis meurtriĂšre du professeur BrĂ©val. 159Le traitement du mythe fantĂŽmassien, sur le plan diachronique, reprend le mythe de la figure du Mal. Or, nous l’avons dĂ©jĂ  soulignĂ©, depuis la fin de la seconde guerre mondiale, ce Mal a un visage. FantĂŽmas rejoint ainsi diachronie et synchronie le mythe de Satan s’incarne dans l’Histoire et l’homme aux cent visages » cache un visage d’homme et non plus de super-hĂ©ros, incarnant par sa fragilitĂ©, ce no future » des gĂ©nĂ©rations de pĂ©riodes transitoires sur le plan historique. Cependant, Robert Vernay opĂšre un prolongement plus radical encore au mal FantĂŽmassien. Ainsi, celui-ci perd-il la dimension carnavalesque et, en quelque sorte ludique, que lui offrait le jeu des masques et des costumes. Chez Vernay, le masque fantĂŽmassien est vide comme l’illustre la troisiĂšme sĂ©quence du film qui montre le professeur BrĂ©val conduisant sa voiture Ă  un rythme endiablĂ© Ă  la sortie du bal de madame de Charral et dont un plan rapprochĂ© de dos nous fait voir le masque noir de FantĂŽmas, vide, rabattu derriĂšre sa nuque. Or, cette image paraĂźt emblĂ©matique du traitement que Vernay opĂšre sur le personnage de Souvestre et Allain. DĂ©laissant la thĂ©matique du travestissement physique, il indique que le monstre de l’aprĂšs seconde guerre mondiale est devenu intĂ©rieur. Ainsi, la manipulation des identitĂ©s, aux douloureux Ă©chos d’expĂ©riences mĂ©dicales nazies, devient vĂ©ritablement invasive. Et le mythe du savant fou, dĂ©jĂ  prĂ©sent chez Sacha, prend ici toute sa dimension. En effet BrĂ©val, entreprend, pour arriver Ă  ses fins, non d’adopter l’apparence de ses victimes, mais bien de manipuler le cerveau de celles-ci afin de les rĂ©duire Ă  l’état de zombies dirigeables Ă  distance. Le seul masque utilisĂ© est donc celui du chirurgien, surmontĂ© des yeux fous de BrĂ©val, et son omnipotence vient de son bistouri et non de son ingĂ©niositĂ©. DĂ©gagĂ© de sa dimension ludique et théùtrale, le mythe fantĂŽmassien devient de plus en plus inquiĂ©tant, d’autant que le hĂ©ros de Souvestre et Allain semble lui-mĂȘme avoir dĂ©sertĂ© ce monde oĂč la folie rĂšgne. Robert Vernay paraĂźt donc radicaliser le mythe, et il lui donne un vĂ©ritable visage celui de BrĂ©val, mais aussi celui du nazisme. La taniĂšre du professeur, dissimulĂ©e derriĂšre les pierres d’un vieux chĂąteau, entre d’ailleurs en Ă©cho avec cette Ă©vocation du nazisme ainsi la salle gĂ©omĂ©trique qui abrite en son centre une piscine d’acide sulfurique destinĂ©e Ă  faire disparaĂźtre les indĂ©sirables. On perçoit de forts Ă©chos langiens dans cette vision d’une folie totalitaire et dans l’esthĂ©tique expressionniste des dĂ©cors du chĂąteau. Le professeur BrĂ©val se dessine ainsi dans l’ombre du docteur Mabuse. NĂ© sous la plume de l’écrivain luxembourgeois, Norbert Jacques, le Docteur Mabuse est un psychologue et hypnotiseur, gĂ©nie du crime, se dissimulant sous de multiples masques et apparaĂźt comme un avatar contemporain de FantĂŽmas, nĂ© au dĂ©but du vingtiĂšme siĂšcle. Comme son double français, Mabuse accĂšde Ă  la postĂ©ritĂ© par le biais du cinĂ©ma et des adaptations nombreuses de Fritz Lang. Comme BrĂ©val, Mabuse dĂ©passe la figure du mĂ©chant aux multiples visages ». Il ne commet en effet que trĂšs peu de crimes de sa propre main, mais s’appuie sur sa maĂźtrise de l’hypnose pour exercer un pouvoir total sur ses victimes et les rĂ©duire Ă  une armĂ©e de zombie » Ă  sa solde. À l’instar de Mabuse m’abuse, qui finit par s’abuser lui-mĂȘme, BrĂ©val obĂ©it moins Ă  des visĂ©es vĂ©nales qu’à des pulsions autodestructrices remarquables dĂšs son Ă©chappĂ©e en automobile vers le chĂąteau qui abrite ses furieux desseins. Ainsi, la sĂ©quence alterne-t-elle des gros plans du conducteur. Le champ de la camĂ©ra, en se fixant sur le visage de l’auteur rend ainsi compte de sa psychologie les traits tendus et les yeux fixes tĂ©moignent dĂ©jĂ  de la folie du personnage. En alternance, on remarque des plans extĂ©rieurs, filmĂ©s en camĂ©ra subjective. FixĂ©e Ă  l’automobile qui roule Ă  toute allure, celle-ci place le spectateur au sein de cette course suicidaire alors qu’une musique extradiĂ©gĂ©tique, rappelant une valse du bal de madame de Charras, Ă©tablit un raccord son entre la conduite suicidaire de BrĂ©val et son amour déçu. 160Au-delĂ  des rapprochements diĂ©gĂ©tiques, on peut Ă©galement Ă©tablir des parallĂšles esthĂ©tiques entre l’Ɠuvre expressionniste de Lang et certains dĂ©cors de FantĂŽmas contre FantĂŽmas. Par exemple, les structures gĂ©omĂ©triques de la salle centrale du ChĂąteau, abritant la piscine d’acide sulfurique, l’éclairage en clair-obscur et les prises de vue en plongĂ©e rappellent certains plans langiens, notamment la façon de filmer l’immeuble abritant la petite victime de M. Le Maudit. 80 Docteur Mabuse, Le joueur, Doktor Mabuse, der Spiegel, 1922 et Le Testament du docteur Mabuse D ... 161Sur un plan thĂ©matique, on peut aussi relever des parallĂšles, notamment sur le contexte historique des films. RĂ©alisĂ©es avant la seconde guerre mondiale en Allemagne en 1922 et 193380, les deux premiĂšres adaptations de ce roman populaire du dĂ©but de vingtiĂšme siĂšcle, tĂ©moignent d’un totalitarisme en gestation. Le film de Robert Vernay Ă©voque, lui, l’aprĂšs-guerre et les sĂ©quelles du nazisme. Les rĂ©fĂ©rences au cinĂ©aste allemand tĂ©moignent d’une recherche de profondeur et d’un dĂ©passement tant thĂ©matique qu’esthĂ©tique du film de Jean Sacha. La trilogie » d’AndrĂ© Hunebelle la dĂ©sagrĂ©gation d’un mythe 162Entre 1965 et 1967, AndrĂ© Hunebelle rĂ©alise trois nouvelles adaptations des aventures de FantĂŽmas. Il a Ă©tĂ© contactĂ© par la sociĂ©tĂ© Gaumont pour utiliser les droits achetĂ©s quelques annĂ©es plutĂŽt Ă  Marcel Allain qui arrivent Ă  leur Ă©chĂ©ance. Ce seront les derniĂšres et elles marquent la fin du mythe fantĂŽmassien. Toujours attentif Ă  la vie cinĂ©matographique de son personnage, Marcel Allain dĂ©clare Ă  propos des films de Hunebelle 81 Actes du colloque de Cerisy, op. cit. , p. 82. Dans les films qu’on a tirĂ© de FantĂŽmas, il y a des choses ahurissantes. Pas dans ceux de Feuillade qui sont admirables, avec un dĂ©but, une suite et une fin toute autre chose que ce qu’on voit en ce moment Ă  la tĂ©lĂ©vision ! Et pourtant, il fallait travailler dans un champ limitĂ© par deux fils, sans travelling. Mais avec le parlant, les choses ont changĂ©. Vous savez que FantĂŽmas est le pĂšre d’HĂ©lĂšne. C’est trĂšs important, c’est une situation cornĂ©lienne. FantĂŽmas a dit Ă  HĂ©lĂšne Si tu Ă©pouses Fandor, je le tue aussitĂŽt ! » Mais ce qu’on prĂ©sente en ce moment sur les Ă©crans, c’est un FantĂŽmas dĂ©clarant Ă  Fandor Je la trouve trĂšs bien, la petite HĂ©lĂšne, vous verrez que dans trois mois, elle tombe dans mes bras. » Nous sommes en plein inceste ! Dans le dernier Hunebelle, on trouve mieux encore HĂ©lĂšne prend un revolver et tire sur son pĂšre. Cette fois, c’est le parricide81 ! 82 La grande colĂšre de FantĂŽmas », La Tour de Feu, n° 88 spĂ©cial FantĂŽmas, p. 79. 83 Ibid., p. 80. 84 Ibid. 163De plus, un article rĂ©digĂ© par Allain pour la revue La Tour de Feu s’intitule d’ailleurs La grande ColĂšre de FantĂŽmas ». LĂ  encore, l’auteur y fait part de son dĂ©saccord avec le travail d’AndrĂ© Hunebelle, l’accusant de dĂ©naturer complĂštement [l’Ɠuvre] en faussant les caractĂšres des personnages et en ne tenant aucun compte de l’intrigue82 ! » L’utilisation du verbe dĂ©naturer » marque bien la fracture dĂ©finitive entre le texte et l’adaptation cinĂ©matographique. Selon le dernier gĂ©niteur du bandit masquĂ©, c’est de l’anti-FantĂŽmas ». Dans un article Ă©crit par la revue Positif, le critique Albert Bolduc s’insurge Ă©galement contre la destruction du mythe Le film d’Hunebelle n’est acceptable qu’à une condition oublier le titre et les noms des personnages83. » Quant Ă  Francis Lacassin, il se prend Ă  regretter que l’on ne protĂšge pas les mythes avec autant de rigueur que les sites84 ». De fait, AndrĂ© Hunebelle emprunte surtout le nom du personnage FantĂŽmas », et s’éloigne radicalement des textes originels. 164Cependant, si les fantĂŽmassiens plutĂŽt Ă  la sphĂšre intellectuelle des admirateurs de l’homme aux cent visages » crient Ă  la trahison, un large public plĂ©biscite le premier film d’AndrĂ© Hunebelle, sorti sur les Ă©crans le 4 novembre 1964, Ă  tel point qu’il est rapidement suivi d’un deuxiĂšme opus Fantomas se dĂ©chaĂźne, en 1965. Il faut dire que la stratĂ©gie d’AndrĂ© Hunebelle est bien pensĂ©e il s’agit, Ă  l’aide d’un titre porteur » FantĂŽmas, de construire un film autour de quatre axes incarnĂ©s par quatre personnages. FantĂŽmas illustre le suspense, Juve est le principe comique, HĂ©lĂšne, la part de charme et Fandor, l’action. Or, ce cocktail » fonctionne Ă  merveille. Ces deux premiers films rĂ©unissent plus de deux millions de spectateurs ! Comment donc expliquer cette dichotomie entre critique et public alors que FantĂŽmas se faisait fort, jusque-lĂ , d’ĂȘtre un personnage fĂ©dĂ©rateur ? Serait-ce un signe du dĂ©clin de celui qui Ă©tend son ombre grise sur Paris depuis le dĂ©but du vingtiĂšme siĂšcle ? 165Comme nous l’avons dĂ©jĂ  soulignĂ©, le personnage de FantĂŽmas s’est d’abord constituĂ© en tant que mythe sur le plan romanesque. Puis sa dimension mythique s’est trouvĂ©e potentialisĂ©e par une prĂ©coce et longue carriĂšre cinĂ©matographique. Il organise ainsi une sĂ©rie d’explications et d’ordonnancements du monde espace urbain, notamment celui de la ville de Paris, modernitĂ© des nouvelles technologies du vingtiĂšme siĂšcle, ordre et dĂ©sordre des nouvelles institutions dont celle de la police et de la justice, ou encore identitĂ© sociale ou privĂ©e dans cette sociĂ©tĂ© moderne toujours en fluctuation. Tous ces schĂšmes narratifs structurent ainsi le rĂ©cit des romans et se retrouvent avec plus ou moins de force dans les diffĂ©rents films de Feuillade, FĂ©jos, Sacha ou Vernay. De façon rapide, on peut rĂ©sumer les invariants mythologiques le crime, et l’opposition ordre/dĂ©sordre qu’il induit, la peur que gĂ©nĂšre le personnage de FantĂŽmas, et la modernitĂ© qu’il reprĂ©sente, notamment technologique, voire scientifique pour les deux derniers films. Tous ces mythĂšmes gravitent donc autour du noyau fondamental du mythe le personnage de FantĂŽmas, qui, dĂšs son entrĂ©e, paradoxalement marquĂ©e par son absence, dans la sĂ©rie de Souvestre et Allain, se dĂ©finit davantage comme un Grand Tout », une sorte de divinitĂ© qui fait peur » que comme un simple actant. 166Or, le plus grand outrage qu’Hunebelle fait subir Ă  cette sĂ©rie de la Belle Époque, c’est la disparition progressive de ce noyau mythologique que constituait jusque-lĂ  FantĂŽmas. DĂ©jĂ  en 1949, Robert Vernay Ă©branlait ses facultĂ©s protĂ©i-formes et le relĂ©guait au second plan. Cependant, il lui rendait sa force en le faisant, comme toujours triompher de son imposteur, le professeur BrĂ©val et de Juve, son Ă©ternel ennemi, Ă  la fin de son film. AndrĂ© Hunebelle va plus loin en transfĂ©rant, au fil de ses trois longs mĂ©trages, le noyau actanciel de FantĂŽmas vers Juve et, plus que le commissaire, vers l’acteur Louis FunĂšs. D’ailleurs, en guise d’un nouvel horizon d’attente, les affiches des films français, ainsi que celles des distributeurs Ă©trangers Italie, Espagne, Allemagne ou Mexique mettent en scĂšne les trois protagonistes Juve, HĂ©lĂšne et Fandor aux prises avec un FantĂŽmas d’arriĂšre-plan. Autre amputation significative, celle de l’accent circonflexe qui disparaĂźt du o » de Fantomas chez Hunebelle ! Cette appropriation onomastique en annonce une autre, plus physique. DissimulĂ© derriĂšre un masque bleu qui semble lui coller au visage, sanglĂ© dans un costume cintrĂ©, ce nouveau Fantomas », par ses allures pop », semble bien Ă©loignĂ© de l’allure sobre du MaĂźtre du crime selon Allain et Souvestre. C’est Jean Marais qui interprĂšte les doubles rĂŽles de Fandor et FantĂŽmas, condition selon laquelle il accepta de jouer dans le film. Il est prĂ©fĂ©rĂ©, par son physique sportif Ă  un autre auteur Raymond Pellegrin, pourtant plus jeune et tout d’abord choisi pour incarner le bandit masquĂ©. Il faut dire que l’adaptation des aventures de l’Insaisissable » constitue, tout d’abord, un prĂ©texte Ă  son dĂ©sir de faire tourner Jean Marais, l’idĂ©e Ă©tant alors venue Ă  Jean Cocteau qui lui-mĂȘme avait entretenu des rapports fĂ©conds avec l’Ɠuvre de Souvestre et Allain. L’acteur, jouant Ă  la fois dans des films d’auteurs dont ceux de Cocteau et dans des productions populaires se trouve, comme le personnage qu’il interprĂšte, au croisement de plusieurs niveaux culturels. Cependant, l’association identitaire entre le journaliste et l’assassin repose sur une pure invention d’AndrĂ© Hunebelle et de Jean Halain. Afin de dissimuler cette double identitĂ©, qui restera d’ailleurs implicite dans les trois films et dont les scĂ©narii ne tirent curieusement aucun profit, Jean Marais Ă  l’idĂ©e du masque bleu qui adhĂšre au visage de FantĂŽmas et qu’il dessine lui-mĂȘme. Il rappelle ainsi une idĂ©e de Marcel Allain qui, dans le volume XL des aventures de son antihĂ©ros explique comment le personnage, Ă  force de traitements Ă©lectriques, aurait distendu son visage de façon Ă  lui donner la forme souhaitĂ©e. Ainsi, contrairement aux premiers volumes rĂ©digĂ©s avec Souvestre, et aux films de Feuillade Ă  Vernay, FantĂŽmas ne peut plus apparaĂźtre Ă  visage dĂ©couvert, puisqu’il n’a plus de traits propres. 85 CrĂ©ateur du cĂ©lĂšbre masque bleu. 86 On peut voir les mentions aventures entiĂšrement inĂ©dites inspirĂ©es de Souvestre et Allain » ou, ... 167Cet effacement physique tend cependant, chez AndrĂ© Hunebelle, Ă  annoncer une disparition de la figure fantĂŽmassienne au profit des acteurs eux-mĂȘmes. En effet, comme nous l’avons dĂ©jĂ  soulignĂ©, l’idĂ©e du film semble, dans un premier temps, motivĂ©e par le choix d’un acteur Jean Marais. De plus, son omniprĂ©sence, associĂ©e Ă  son omnipotence rendue possible par les effets spĂ©ciaux de GĂ©rard Cognan85 et Gilles Delamare, en fait un personnage central du premier Fantomas sorti en 1964. Au gĂ©nĂ©rique, l’apparition liminaire du nom et prĂ©nom de l’auteur marque bien sa mise en vedette, viennent ensuite Louis de FunĂšs puis HĂ©lĂšne De Mongeot. De mĂȘme, la diĂ©gĂšse du film se dĂ©roule autour du personnage central de Fandor. Ainsi, mĂȘme si Halain et Foucaud revendiquent leur autonomie par rapport aux textes de la sĂ©rie de Souvestre et Allain86, ils reprennent cependant des situations des romans et rejoignent Ă©galement le film de Jean Sacha centrĂ© sur le triangle Ɠdipien FantĂŽmas/HĂ©lĂšne/Fandor, dans lequel Juve ne joue qu’un rĂŽle satellitaire. De plus, s’il occupe une place importante sur le plan affectif en prenant la place d’un pĂšre de substitution, Ă  la fois dans les textes, et dans les adaptations cinĂ©matographiques rĂ©alisĂ©es jusque-lĂ , il perd ce statut privilĂ©giĂ© dans les films d’Hunebelle. Le rapport qui s’instaure entre le commissaire et le journaliste apparaĂźt ici comme dĂ©sĂ©quilibrĂ© et les premiĂšres sĂ©quences instaurent un lien de moquerie entre les deux hommes, Fandor ayant entrepris de monter un canular visant Ă  ridiculiser le commissaire Juve. D’ailleurs, la mise en scĂšne qu’imagine Fandor, soutenu dans son projet par HĂ©lĂšne, tend Ă©galement Ă  parodier FantĂŽmas, qui, Ă  l’instar de son antithĂ©tique double, perd de sa superbe. La capacitĂ© Ă  usurper les identitĂ©s d’autrui de l’homme aux cent visages » avait, certes, Ă©tĂ© prĂ©cĂ©demment Ă©branlĂ©e par le professeur BrĂ©val dans le film de Vernay. Cependant, le ton parodique utilisĂ© par Hunebelle achĂšve de vider le personnage fantĂŽmassien de sa substance. De fantĂŽme, il devient fantoche un pantin vide dont on peut abuser sans trop de risque. Mais nous aborderons cette dĂ©rive tonale dans une autre partie. Ainsi, dans ce premier opus, le noyau actanciel s’est-il dĂ©placĂ© de FantĂŽmas vers Fandor. Il faut dire que ce personnage sied particuliĂšrement Ă  Jean Marais, dĂ©jĂ  connu du public pour ses rĂŽles de cape et d’épĂ©e » aux nombreuses cascades, et son physique de jeune premier. DĂ©jĂ  se met en place un systĂšme de vedettariat qui valorise davantage l’acteur et son image que le personnage. Or, dans ce culte de l’apparence, le pouvoir identitaire de FantĂŽmas ne peut trouver sa place, si ce n’est justement en devenant un reflet de la vedette, Jean Marais que l’on devine derriĂšre le masque bleu. 87 Fantomas se dĂ©chaĂźne, 1965 et Fantomas contre Scotland Yard, 1967. 88 DerniĂšre sĂ©quence de Fantomas. 168Rendu cĂ©lĂšbre et populaire depuis 1963 grĂące Ă  un rĂŽle que Jean Girault lui offre dans Pouic-Pouic, Louis de FunĂšs interprĂšte un commissaire Juve facĂ©tieux. DĂšs le deuxiĂšme volet des aventures de FantĂŽmas et surtout dans le troisiĂšme87, il supplante ces deux acolytes Jean Marais et MylĂšne Demongeot. Pourtant, ce n’est pas Louis de FunĂšs qui est pressenti pour interprĂ©ter le commissaire, mais Bourvil. Celui-ci refuse au dernier moment et De funĂšs le remplace. Ce rĂŽle fera de lui une vedette. Son personnage, trĂšs Ă©loignĂ© de celui des romans, devient un prĂ©texte au jeu comique de l’acteur. On observe alors une disparition du mythe de FantĂŽmas au profit d’un autre mythe celui de De FunĂšs. Il s’agit d’un transfert gĂ©nĂ©rique qui vise Ă  offrir aux spectateurs non des adaptations des aventures de l’Insaisissable », mais bien des parodies. Si les aventures de FantĂŽmas ne sont pas originellement exemptes de passages comiques, ces derniers ne constituent pas la tonalitĂ© majeure ni des romans, non plus que des adaptations jusque-lĂ  rĂ©alisĂ©es. Or, les films d’AndrĂ© Hunebelle placent d’emblĂ©e le rire comme registre principal au dĂ©triment du genre horrifique qui prĂ©valait jusque-lĂ  aux aventures de celui que ses pĂšres qualifiaient de MaĂźtre de l’effroi ». PlacĂ© comme horizon d’attente, le registre humoristique apparaĂźt par la prĂ©sence mĂȘme de Louis de FunĂšs au gĂ©nĂ©rique. En effet, depuis le succĂšs de Pouic-Pouic, celui-ci est surtout connu pour son jeu farcesque. Le motif musical, composĂ© par Michel Magne, qui accompagne de façon extra-diĂ©gĂ©tique le personnage de Juve, apparaĂźt lui-mĂȘme comme une dĂ©clinaison grotesque de celui de FantĂŽmas. L’un grave aux accents de jazz et de pop » Ă©voque le supĂ©rioritĂ© et la force, l’autre aux accents plus aiguĂ«s, tend Ă  ironiser les scĂšnes qu’il accompagne, notamment celle oĂč l’on voit Juve courir maladroitement sur les toits Ă  la poursuite de son ennemi88. 89 Fantomas, AndrĂ© Hunebelle. 169Pourtant, malgrĂ© cette dĂ©naturation du personnage, Juve occupe au fil des trois films de plus en plus de place et cristallise la volontĂ© parodique du rĂ©alisateur. Fonctionnant comme un vĂ©ritable noyau actanciel, il multiplie les scĂšnes et les effets comiques de toutes sortes au point de devenir le vĂ©ritable hĂ©ros des films au dĂ©triment des autres personnages et surtout des acteurs, mais aussi des aventures de FantĂŽmas qui deviennent ainsi alibi aux pitreries de De FunĂšs. Les Ă©pisodes comiques sont trop nombreux pour les citer tous, mais rappelons en cependant quelques-uns qui illustrent une utilisation complĂšte de la gamme du registre comique. Tout d’abord, le comique de situation apparaĂźt Ă  de nombreuses reprises. Reposant sur le quiproquo Juve est pris pour un fou alors qu’il enquĂȘte en Italie et se trouve internĂ© dans un hĂŽpital psychiatrique lors du deuxiĂšme opus d’Hune-belle Fantomas se dĂ©chaĂźne. Durant Fantomas contre Scotland Yard, les scĂšnes de dĂ©couvertes de pendus dans la chambre qu’occupe le pauvre commissaire dans le chĂąteau Ă©cossais de Lord Mac Rashley le font Ă©galement passer pour un fou. Ici, on note Ă©galement l’utilisation du comique de rĂ©pĂ©tition associĂ© au jeu de mots On m’a dĂ©pendu mon pendu ! » Plus tard, alors que le policier participe Ă  une chasse Ă  cour, il croit entendre un cheval parler, alors qu’il s’agit du talkie walkie dont l’animal est en fait muni
 La gestuelle de l’acteur concourt Ă©galement Ă  la crĂ©ation d’un comique clownesque. Utilisant les mines exagĂ©rĂ©es du clown ou du mime, De FunĂšs enchaĂźne ainsi les grimaces les plus variĂ©es, lorsqu’il reçoit sa dĂ©coration lors de la premiĂšre sĂ©quence de Fantomas, il alterne ainsi un visage au sourire satisfait Ă  un air dĂ©confit le contraste et l’outrance du jeu provoque le comique, tandis que le jeu renvoie aux comĂ©dies théùtrales de la farce ou de la Comedia dell Arte. Le comique de mots est aussi utilisĂ©, notamment dans le troisiĂšme film, lors de la confrontation entre Juve et un serviteur. Alors que le premier annonce Il y a un pendu dans ma chambre ! », le deuxiĂšme rĂ©pĂšte Ah, mon Dieu, c’est horrible, un pendu dans ma chambre ! » reprenant Ă  son compte les propos et la frayeur du commissaire. On remarque mĂȘme une mise en abyme de l’humour du film, lors de cet Ă©change de rĂ©plique entre FantĂŽmas et Fandor Je tue pas mal, mais avec le sourire, annonce le criminel. Vous avez le sens de l’humour, l’humour noir, lui rĂ©pond Fandor89. » Les couples comiques sont Ă©galement prĂ©sents, par le biais du tandem de policiers maladroits Juve/Bertrand, ou celui antithĂ©tique, constituĂ© par Juve/Fandor. Enfin, les films d’Hunebelle constituent une reprise parodique, d’ailleurs revendiquĂ©e par le cinĂ©aste lui-mĂȘme, des aventures de Souvestre et Allain. DĂ©jĂ , le gĂ©nĂ©rique prĂ©cise cette prise distance en indiquant qu’il s’agit d’une libre adaptation des romans de Marcel Allain. Notons Ă©galement, alors qu’il n’avait pas mĂȘme co-signĂ©, aux cĂŽtĂ©s de Pierre Souvestre, le premier contrat d’édition des aventures de FantĂŽmas chez Fayard, que Marcel Allain, seul survivant, apparaĂźt dĂ©sormais comme l’unique gĂ©niteur du bandit masquĂ©. Par son Ă©tymologie, le terme parodie renvoie aux chants odes », de l’épopĂ©e. AprĂšs le Virgile travesti de Scarron, la sĂ©rie que Desnos qualifiait d’ÉnĂ©ide des temps modernes » se trouve Ă©galement moquĂ©e, plaisantĂ©e, pour reprendre la racine burla », d’un burlesque largement prĂ©sent dans les films d’AndrĂ© Hunebelle. Or, il est intĂ©ressant de souligner que la parodie des exactions fantĂŽmassiennes passe, comme l’indique le titre de Scarron par le thĂšme du travestissement. Principe fondateur des romans de Souvestre et Allain, le thĂšme du dĂ©guisement n’entre pas dans le registre comique au niveau des textes originels, ni des adaptations cinĂ©matographiques de Feuillade et Vernay. Au contraire, les facultĂ©s, dignes de ProtĂ©e de FantĂŽmas, mais Ă©galement des autres personnages des romans, servent d’autres desseins comme le vol, le crime mais aussi la manipulation ou l’ingĂ©niositĂ©. Plus profondĂ©ment, les deux autres posent les questionnements identitaires d’une sociĂ©tĂ© de plus en plus urbaine. Le travestissement apparaĂźt donc comme inquiĂ©tant dans le sens oĂč il brouille les repĂšres. MĂȘme l’inversion des sexes, d’un Fandor ou d’un FantĂŽmas dĂ©guisĂ©s en femme, ne dĂ©clenche pas le rire mais plutĂŽt l’admiration des talents de transformation des personnages. 170Au contraire, le plus souvent, le travestissement chez Hunebelle est abordĂ© de façon parodique, dans la mesure oĂč il passe d’un traitement sĂ©rieux Ă  un traitement humoristique. Le personnage le plus emblĂ©matique de cette dĂ©gradation d’un des Ă©lĂ©ments fondateurs du mythe est Juve, mais au-delĂ  de l’ĂȘtre fiction, c’est Ă  nouveau de l’émergence d’un autre mythe dont il est question celui de l’acteur Louis de FunĂšs. En effet, les postiches, costumes et autres gadgets deviennent le prĂ©texte Ă  mettre en valeur les talents clownesques de l’acteur plutĂŽt qu’à le dissimuler. Ainsi, dans le deuxiĂšme opus d’Hunebelle Fantomas se dĂ©chaĂźne, Juve et son acolyte Bertrand se rendent-ils Ă  un bal masquĂ© en Italie, celui-ci faisant Ă©cho au bal costumĂ© donnĂ© par la grande-duchesse Alexandre, qui n’est autre que lady Beltham, dans Le Policier apache. Or, si cet Ă©pisode du sixiĂšme volume des aventures de FantĂŽmas donnait lieu Ă  une scĂšne baroque de dĂ©multiplication inquiĂ©tante de la figure fantĂŽmassienne, il apparaĂźt ici comme une scĂšne comique dont le vĂ©ritable hĂ©ros est Louis de FunĂšs. AffublĂ© d’un costume de pirate, l’acteur dĂ©ploie ici son jeu grĂące Ă  son costume. Jambe de bois et cache-Ɠil fonctionnent comme des gadgets de farces-et-attrapes destinĂ©s Ă  provoquer le rire du spectateur. Dans le mĂȘme film, l’accessoire devient aussi porteur d’une dimension parodique Ă  l’encontre d’un autre mythe, lui aussi mis Ă  mal par Hunebelle celui de l’agent secret et notamment de James Bond. 171Le cinĂ©aste AndrĂ© Hunebelle reprend ainsi une scĂšne habituelle des films de 007 la prĂ©sentation d’un matĂ©riel de haute technicitĂ© Ă  l’attention des agents secrets. Devant un parterre de policiers, Juve fait ainsi son entrĂ©e afin de prĂ©senter le dernier gadget mis au point pour dĂ©jouer les manƓuvres de FantĂŽmas. Diapositives Ă  l’appui, il explique de maniĂšre pseudo-scientifique le fonctionnement d’un troisiĂšme bras mĂ©canique dont il vient de dĂ©montrer l’efficacitĂ© devant son public. Cependant, les grimaces, autrement dit le jeu facial de l’acteur, associĂ© Ă  l’incrĂ©dulitĂ© de ses subalternes rendent la scĂšne comique et rappellent l’utilisation des gadgets du cĂ©lĂšbre agent britannique 007. D’ailleurs, Juve lui-mĂȘme fait une rĂ©fĂ©rence explicite au personnage de l’agent secret. Louis de FunĂšs devient une figure bouffonne de James Bond, tandis que FantĂŽmas endosse le rĂŽle du Docteur No oĂč tout autre savant fou opposĂ© Ă  l’agent britannique. Dans le premier opus, sa grotte high-tech » fait ainsi penser aux refuges des savants diaboliques antagonistes de James Bond. De mĂȘme, Ă  l’instar de ce hĂ©ros populaire, il utilise les moyens techniques les plus modernes pour Ă©chapper Ă  son ennemi Juve hĂ©licoptĂšre dans le premier volet, sous-marin dans le deuxiĂšme et mĂȘme fusĂ©e dans le dernier film ! Nous assistons Ă  une surenchĂšre de moyens qui, dans son exagĂ©ration, parodie Ă  un double niveau les inventions de Souvestre et Allain mais aussi les films d’espionnage, alors trĂšs en vogue, que le cinĂ©aste a dĂ©jĂ  abordĂ©s Ă  plusieurs reprises. Le personnage de FantĂŽmas apparaĂźt donc vidĂ© de sa substance horrifique, plus proche de la caricature que du mythe. Il conserve cependant sa capacitĂ© Ă  changer d’apparence en revĂȘtant des masques-peau » plus vrais que nature. 172Ici, les avancĂ©es des moyens techniques du cinĂ©ma permettent enfin d’aborder frontalement le problĂšme de vraisemblance de la transformation identitaire de l’homme aux cent visages ». Or, depuis l’utilisation astucieuse du fondu enchaĂźnĂ© des gĂ©nĂ©riques de Louis Feuillade, tous les cinĂ©astes avaient Ă©ludĂ© cette question. L’utilisation des masques en latex permet au cinĂ©aste des annĂ©es soixante de montrer FantĂŽmas en phase de mĂ©tamorphose. De plus, le montage donne l’illusion de l’ubiquitĂ©. Ainsi, Fandor et FantĂŽmas, en rĂ©alitĂ© le mĂȘme acteur, peuvent-ils se retrouver face Ă  face. De mĂȘme, l’inspecteur Juve et son double, Louis de FunĂšs, lĂ©gĂšrement boursouflĂ© afin de souligner une lĂ©gĂšre diffĂ©rence, sont-ils capables d’apparaĂźtre en mĂȘme temps Ă  l’écran alors qu’ils ne font qu’un. Par l’évolution des effets spĂ©ciaux, le cinĂ©ma redonne alors des facultĂ©s dignes de ProtĂ©e Ă  FantĂŽmas. Cependant, en lui offrant un visage propre et identifiable, par le biais de son masque bleu, Hunebelle s’approprie l’image mĂȘme de celui qui en possĂšde de multiples et il le rĂ©duit Ă  une image de marque. Il est tout Ă  fait remarquable de souligner l’impact de cette image qui est restĂ©e attachĂ©e, dans l’opinion populaire, au personnage de FantĂŽmas, associĂ©e Ă  son rire sardonique. Ainsi, ironie du sort, celui qui Ă©tait lĂ©gion, s’est figĂ© sous un masque de latex et rend le mythe exsangue. La dimension parodique des films d’AndrĂ© Hunebelle tend donc Ă  une dĂ©naturation du mythe fantĂŽmassien. Ainsi, mĂȘme si la sĂ©rie renoue avec le thĂšme du travestissement, elle ne rejoint pas la nature carnavalesque et rĂ©gĂ©nĂ©ratrice des textes, mais place une distance ironique et destructrice. 173FantĂŽmas a trĂšs vite migrĂ© vers le mĂ©dium cinĂ©matographique qui a favorisĂ© la construction de sa mythologie. On peut donc dire qu’au dĂ©part, FantĂŽmas est un mythe cinĂ©matographique. Or, les films d’Hunebelle, dont on a dĂ©jĂ  soulignĂ© la portĂ©e destructrice au niveau actanciel, provoquent Ă©galement un autre transfert, vers un nouveau moyen de communication de la France des annĂ©es soixante la tĂ©lĂ©vision. Fantomas, Fantomas se dĂ©chaĂźne, Fantomas contre Scotland Yard, connaissent un succĂšs cinĂ©matographique croissant. Plusieurs millions de spectateurs vont ainsi se dĂ©placer dans les salles obscures, participant aux rituels liĂ©s au cinĂ©ma. Cependant, la sĂ©rie connaĂźt une deuxiĂšme vie tĂ©lĂ©visuelle beaucoup plus longue et donc plus marquante. Ces nombreux passages Ă  la tĂ©lĂ©vision font entrer le mythe dans de nouvelles pratiques culturelles. La dimension de cĂ©lĂ©bration collective que permet l’espace-temps du visionnage cinĂ©matographique disparaĂźt. Nous passons de la sphĂšre publique Ă  la sphĂšre privĂ©e de la famille postĂ©e devant son tĂ©lĂ©viseur. De plus, le mĂ©dium tĂ©lĂ©visuel permet une rĂ©currence de diffusions qui crĂ©e finalement d’autres formes rituelles. Pendant des annĂ©es, par exemple, on va retrouver la sĂ©rie d’Hunebelle diffusĂ©e pendant la pĂ©riode des fĂȘtes de NoĂ«l. Or, ces nouvelles pratiques crĂ©ent un nouveau mythe et effacent totalement les antĂ©cĂ©dents fantĂŽ-massiens devenus fantomatiques ! 174Il y a plusieurs explications Ă  ce transfert mĂ©diatique. La premiĂšre, sociologique et historique s’explique par l’entrĂ©e de la tĂ©lĂ©vision dans les foyers et la sociĂ©tĂ© française. Dans les annĂ©es soixante, de plus en plus de mĂ©nages en sont Ă©quipĂ©s. Le nouveau mĂ©dium marque d’ailleurs synchroniquement les films d’AndrĂ© Hunebelle et apparaĂźt Ă  la fois comme un marqueur temporel et sociologique, mais aussi, comme un objet fantasmatique. La communication par les canaux cathodiques devient un vĂ©ritable enjeu de pouvoir. Ainsi, le premier opus des aventures du bandit masquĂ© prĂ©sente-t-il un plan cinĂ©matographique qui place en abyme ce thĂšme des mĂ©dias. Juve apparaĂźt sur des Ă©crans de tĂ©lĂ©viseurs prĂ©sentĂ©s en vitrine d’un magasin d’électromĂ©nager. Son image se trouve ainsi multipliĂ©e Ă  l’identique sous les yeux d’un public de passants qui s’arrĂȘtent dans la rue pour Ă©couter son discours sĂ©curitaire. Cette scĂšne peut ĂȘtre analysĂ©e Ă  plusieurs niveaux. Dans un premier temps, sur le plan thĂ©matique, elle annonce l’intĂ©rĂȘt portĂ© Ă  ce nouveau mĂ©dium qu’est la tĂ©lĂ©vision, mais aussi d’autres mĂ©dias comme la presse dont Fandor, par son statut de journaliste, est principalement reprĂ©sentant. Finalement, cet intĂ©rĂȘt thĂ©matique renvoie aux textes originels et Ă  ses auteurs ayant eu, tous deux, des expĂ©riences journalistes. Mais, au-delĂ  du personnage de reporter » qu’incarnait Fandor, Ă  l’instar d’autres de son Ă©poque comme Rouletabille, le cinĂ©aste des annĂ©es soixante tend Ă  reflĂ©ter le pouvoir en marche des mass mĂ©dias » et notamment celui de la communication tĂ©lĂ©visuelle. Elle devient d’ailleurs un instrument privilĂ©giĂ© de prise de pouvoir fantĂŽmassienne. En effet, l’homme masquĂ© bleu apparaĂźt comme un pirate de l’audiovisuel en parasitant le discours de Juve Ă  la tĂ©lĂ©vision. Car le mĂ©dium tĂ©lĂ©visuel permet une propagation immĂ©diate et massive, Ă  la fois de la parole mais aussi de l’image cette derniĂšre offrant un reflet dĂ©multipliĂ© de Juve lors du premier plan de la sĂ©quence oĂč le visage du commissaire passe Ă  l’écran. 175Nous entrons ici dans une dimension plus symbolique du traitements des mĂ©dias. Les effets de la mise en abyme insistent d’ailleurs sur le vertige de la dĂ©multiplication de l’image que permet le petit Ă©cran ». Il s’agit donc de l’image dans l’image, celle du petit Ă©cran » sur grand Ă©cran ». Un autre Ă©cran vient s’interposer lors de cette scĂšne, celui de la vitrine du magasin devant laquelle se sont rassemblĂ©s quelques passants devenus eux-mĂȘmes spectateurs Ă  l’instar du propre spectateur du film de Hunebelle
 Nonobstant de renvoyer Ă  une esthĂ©tique baroque dĂ©jĂ  prĂ©sente dans les romans de Souvestre et Allain Ă  propos de la dĂ©multiplication des apparences rĂ©vĂ©latrice d’une rĂ©alitĂ© trompeuse, cette utilisation en ricochet de la mise en abyme tend aussi Ă  cristalliser les peurs fantasmatiques liĂ©es au nouveau mĂ©dium tĂ©lĂ©visuel. Ainsi, le message audiovisuel relayĂ© par la tĂ©lĂ©vision est-il montrĂ© comme extrĂȘmement efficace, au point de devenir un enjeu de pouvoir Ă  l’échelle planĂ©taire. Sa maĂźtrise par des ĂȘtres malintentionnĂ©s, symbolisĂ©s FantĂŽmas, permettrait donc une potentialisation de leur nocivitĂ© c’est le cas lors du message qu’envoie FantĂŽmas au monde entier, par le biais du petit Ă©cran lorsqu’il menace l’humanitĂ© de destruction. Le tĂ©lĂ©viseur devient ainsi le vĂ©ritable enjeu de la prise de pouvoir et sa destruction lors de l’attentat au magasin d’électromĂ©nager dans FantĂŽmas marque particuliĂšrement l’importance de ce mĂ©dium qui devient lui-mĂȘme un mythe moderne. D’ailleurs, il est tout Ă  fait intĂ©ressant de souligner les Ă©chos de ces angoisses de l’homme moderne face aux nouveaux moyens de communication comme instrument de pouvoir ou de contre-pouvoir Ă  l’orĂ©e de notre xxie siĂšcle. Les instruments tĂ©lĂ©visuels de Bin Laden forment ainsi un Ă©cho douloureux aux peurs que cristallise ce mythe. 176La deuxiĂšme explication au transfert mĂ©diatique du mythe de FantĂŽmas du cinĂ©ma Ă  la tĂ©lĂ©vision rĂ©side dans la nature mĂȘme des textes originels. Tout d’abord, la dimension populaire des aventures de ce personnage créé au dĂ©but du vingtiĂšme siĂšcle par Souvestre et Allain le rapproche du support tĂ©lĂ©visuel et de la diffusion de masse. De nombreux autres hĂ©ros de la littĂ©rature populaire vont Ă©galement connaĂźtre une longue carriĂšre tĂ©lĂ©visuelle ArsĂšne Lupin ou Rocambole par exemple deviennent des sĂ©ries Ă  succĂšs. Car le dĂ©coupage narratif sĂ©riel tend lui aussi Ă  favoriser une adaptation tĂ©lĂ©visuelle qui provient dĂ©jĂ  d’un passage par le cinĂ©ma. En effet, dĂšs les origines, le mĂ©dium cinĂ©matographique s’intĂ©resse aux sĂ©ries soit elles sont d’origine textuelle, comme FantĂŽmas, adaptĂ© en une sĂ©rie de cinq Ă©pisodes par Louis Feuillade dĂšs 1913, soit elles sont créées, voire mĂȘme improvisĂ©es pour ce seul support mĂ©diatique comme Les Vampires du mĂȘme rĂ©alisateur. Cette vogue va aboutir Ă  un vĂ©ritable marchĂ© liant films et textes avec les cinĂ©romans qui, de maniĂšre rĂ©currente, attirent les spectateurs dans les salles et les lecteurs dans les kiosques. Cependant, la tĂ©lĂ©vision entrant peu Ă  peu dans les foyers, la sĂ©rie disparaĂźt des Ă©crans de cinĂ©ma et se dĂ©veloppe Ă  la tĂ©lĂ©vision. Les aventures de FantĂŽmas elles-mĂȘmes seront adaptĂ©es sous forme de sĂ©rie tĂ©lĂ©visĂ©e par Bunuel et Chabrol en 1980. Le mythe cinĂ©matographique devient mythe tĂ©lĂ©visuel, associĂ© Ă  des pratiques culturelles nouvelles et Ă  d’autres figures actancielles, elles aussi liĂ©es Ă  ce transfert mĂ©diatique comme l’illustre la progressive suprĂ©matie de Louis de FunĂšs sur le bandit masquĂ©. 177C’est donc Ă  la transformation progressive du mythe fantĂŽmassien que nous assistons par le biais de ces derniĂšres adaptations cinĂ©matographiques. FantĂŽmas finit par ĂȘtre rattrapĂ© Ă  la fois par une Ă©poque, mais aussi un changement de registre vers la parodie. Cette nouvelle dimension achĂšve de sonner le glas du mythe surrĂ©aliste en le dĂ©truisant mais Ă©galement en le dĂ©naturant profondĂ©ment. Ainsi ne reste-t-il plus dans la mĂ©moire collective que le masque bleu et les facĂ©ties de Louis de FunĂšs effaçant des pans entiers de la richesse du mythe et des textes originels. Il ne faut cependant pas enterrer trop tĂŽt l’ as » des mĂ©tamorphoses car ses vĂ©ritables hĂ©ritiers ont pris d’autres apparences pour mieux nous Ă©chapper. La premiĂšre anamorphose de FantĂŽmas, se trouve dans l’homme sans visage » qui vole et tue en compagnie de sa petite amie dans Nuits rouges de Georges Franju. Le vide identitaire du protagoniste de ce long mĂ©trage rĂ©alisĂ© par le cofondateur de la cinĂ©mathĂšque française tĂ©moigne en fait d’une absence fondamentale, rĂ©vĂ©lĂ©e en creux par l’homonymie du titre, celle de l’homme aux cent visages », le mythe de FantĂŽmas irradie dans tout le long-mĂ©trage, soleil noir qui Ă©claire les desseins criminels de son avatar. En effet, Franju avait envisagĂ© une adaptation de FantĂŽmas proche de celle de Feuillade, au cinĂ©ma en 1963. Mais il fut dissuadĂ© par des producteurs qui misaient davantage sur la comĂ©die en cours d’AndrĂ© Hunebelle
 90 Boyer Alain-Michel, FantĂŽmas », in Dictionnaire des mythes du fantastique, op. cit., p. 127-137. 178Plus rĂ©cemment, avec O fantasma, Joao Pedro Rodrigues, nous renvoie Ă  la fois au cinĂ©ma de Feuillade dont il emprunte un plan montrant la silhouette de rat d’hĂŽtel du bandit, mais aussi Ă  la veine de cinĂ©ma d’auteur et du film surrĂ©aliste d’Ernst Moerman qui traite Ă©galement de la nature sulfureuse du personnage. Le FantĂŽmas » de Moerman entre en conflit avec la morale religieuse lorsqu’il enlĂšve sa maĂźtresse lady Beltham du couvent oĂč elle se cache. Le cinĂ©aste confronte alors, dans une sĂ©quence provocatrice pour l’époque 1937, la sensualitĂ© la libertĂ© des corps des deux amants, uniquement vĂȘtus de maillots de bain, Ă  la cornette de religieuse que lady Beltham porte encore sur la tĂȘte. Rodrigues va plus loin dans le fantasme et raconte l’histoire d’un jeune homme ayant revĂȘtu la tenue de rat d’hĂŽtel de FantĂŽmas pour sĂ©questrer un homme dans sa chambre et pour le violer. Le cinĂ©aste portugais dĂ©veloppe ainsi Ă  l’extrĂȘme une thĂ©matique sexuelle jusque-lĂ  peu abordĂ©e. FantĂŽmas se rĂ©vĂšle bien un sĂ©ducteur dans les films de Hunebelle, mais toute son Ă©nergie sexuelle est annihilĂ©e par le rire. Ainsi, de mĂ©tamorphoses en anamorphoses successives, FantĂŽmas meurt de rire90 » mais c’est pour renaĂźtre d’un plaisir interdit. Thriller 1965 1 h 34 min iTunes Disponible sur Salto, Prime Video, iTunes Le commissaire Juve est dĂ©corĂ© pour avoir triomphĂ© du monstre malĂ©fique. Mais au mĂȘme moment, FantĂŽmas enlĂšve le professeur LefĂšvre au cours de son voyage Ă  Rome. Juve met en place son dispositif de surveillance. Et les aventures recommencent avec ses poursuites infernales, quiproquos et enlĂšvements. D'un congrĂšs de savants au cratĂšre d'un volcan, Juve, Fandor et HĂ©lĂšne poursuivent inlassablement un FantĂŽmas dĂ©bordant de gĂ©nie. Thriller 1965 1 h 34 min iTunes Tout public En vedette Jean Marais, Louis de FunĂšs, MylĂšne Demongeot RĂ©alisation AndrĂ© Hunebelle Over FantĂŽmas se DĂ©chaĂźne De gemaskerde misdadiger Fantomas is nog steeds op vrije voeten en is van plan de hele wereld aan zijn voeten te krijgen. Wanneer professor Marchand mysterieus verdwijnt, verdenkt commissaris Juve onmiddellijk Fantomas. Fantomas Collection FantĂŽmas se DĂ©chaĂźne trailer FantĂŽmas se dĂ©chaĂźne est un film d'aventure franco-italien d'AndrĂ© Hunebelle, sorti en 1965. DĂ©corĂ© de la LĂ©gion d'honneur, le commissaire Juve Ă©cume. Il vient de recevoir un tĂ©lĂ©gramme de fĂ©licitations de FantĂŽmas, dont les autoritĂ©s se croyaient justement dĂ©barrassĂ©es. Pendant ce temps, les hommes de FantĂŽmas enlĂšvent le professeur Marchand, l'inventeur du rayon tĂ©lĂ©pathique. FantĂŽmas compte faire de ce rayon une arme terrifiante qui lui permettra de dominer le monde. Il lui faut pourtant s'adjoindre les services d'un autre savant, le professeur LefĂšvre. Juve et Fandor dĂ©cident de tendre un piĂšge Ă  FantĂŽmas. Fandor se substitue au savant menacĂ©. FantĂŽmas a eu la mĂȘme idĂ©e. La confusion est totale. Finalement, c'est HĂ©lĂšne qui est enlevĂ©e... FantĂŽmas se dĂ©chaĂźne d'AndrĂ© Hunebelle avec Jean Marais - Raymond Pellegrin - Louis de FunĂšs - MylĂšne Demongeot - Jacques Dynam - Robert Dalban - Henri Attal Fiche techniqueTitre FantĂŽmas se dĂ©chaĂźneRĂ©alisation AndrĂ© Hunebelle, assistĂ© de Jacques Besnard seconde Ă©quipeScĂ©nario Jean Halain et Pierre Foucaud, d'aprĂšs les personnages des romans de Pierre Souvestre et Marcel AllainDĂ©cors Max DouyCostumes Mireille Leydet ; robe Mille et une nuits » créée pour MylĂšne Demongeot par Jacques HeimPhotographie Raymond LemoigneSon RenĂ©-Christian ForgetMontage Jean FeyteMusique Michel MagneProduction Paul CadĂ©ac, Alain PoirĂ©, AndrĂ© HunebelleSociĂ©tĂ©s de production Gaumont, Production artistique et cinĂ©matographique, Victory Films, Story Films France ; Da. Ma. Produzione ItalieSociĂ©tĂ© de distribution Gaumont FrancePays d'origine France / ItalieLangue de tournage françaisFormat Couleur Eastmancolor - 35 mm - 2,351 Franscope - Son monophoniqueGenre ComĂ©die policiĂšre, Aventures, ActionDurĂ©e 99 minutesDates de sortie France 8 dĂ©cembre 1965 DistributionJean Marais FantĂŽmas / le journaliste JĂ©rĂŽme Fandor / le professeur LefebvreRaymond Pellegrin FantĂŽmas voix, non crĂ©ditĂ©Louis de FunĂšs le commissaire JuveMylĂšne Demongeot HĂ©lĂšne GurnJacques Dynam l'inspecteur Michel BertrandMichel Duplaix Leon, un inspecteurChristian Toma l'autre inspecteurPietro Tordi le prĂ©sident de l'assemblĂ©eRobert Dalban le rĂ©dacteur du journal Le Point du jourHenri Attal et Dominique Zardi hommes de mains de FantĂŽmasYvan Chiffre, Antoine Baud, AndrĂ© Cagnard hommes de main de FantĂŽmasFlorence Blot la dame qui attend devant les toilettes du trainAlbert Dagnant le professeur MarchandArturo Dominici le professeur canadienMino Doro le professeur suisseOlivier de FunĂšs Michel Gurn, dit Michou »Robert Le BĂ©al le ministreJacques Marin l'agent de police ferroviaireJean Michaud le directeur de la clinique psychiatriqueEric Vasberg le faux huissier et homme de main de FantĂŽmas non crĂ©ditĂ©Philippe Castelli l'inspecteur en retard non crĂ©ditĂ©Max Montavon le surveillant de l'institut non crĂ©ditĂ©Bob Morel l'homme hypnotisĂ© non crĂ©ditĂ©Mario Pisu un danseur du bal de FantĂŽmas non crĂ©ditĂ©Albert Daumergue le serveur du wagon-restaurant non crĂ©ditĂ©Gil Delamare cascadeur / doublure de Jean Marais non crĂ©ditĂ©Henri Violin cascadeur / doublure de Louis de FunĂšs non crĂ©ditĂ©Roger Lumont un inspecteur non crĂ©ditĂ©Pierre Palfray un garde du corps de FantĂŽmas non crĂ©ditĂ©Silvio Laurenzi invitĂ© au bal masquĂ© Critique lors de la sortie en salle le 15/08/2009 Par Jacques SiclierFilm d'AndrĂ© Hunebelle France/Italie, 1965. ScĂ©nario Jean Halain et Pierre Foucaud, d'aprĂšs les personnages de Pierre Souvestre et Marcel Allain. Image Raymond Lemoigne. Musique Michel Magne. 95 mn. Avec Jean Marais, Louis de FunĂšs, MylĂšne Demongeot, Jacques comĂ©die policiĂšre avec est dĂ©corĂ© de la LĂ©gion d'honneur. FantĂŽmas lui envoie un tĂ©lĂ©gramme de fĂ©licitations, puis enlĂšve le professeur Marchand, dont l'invention doit lui permettre de dominer le monde. Mais celle-ci ne peut ĂȘtre utilisĂ©e qu'avec le concours du professeur LefĂšvre...Le dĂ©tournement cinĂ©matographique du roman-feuil­leton Belle Epoque de Sou­vestre et Allain ayant Ă©tĂ© accompli dĂšs 1914, il n'y avait plus Ă  se gĂȘner. En avant le vaudeville, façon Hunebelle ! Les transfor­mations et les acrobaties de Jean Marais comptent moins que les numĂ©ros de Louis de FunĂšs. On se grime Ă  qui mieux mieux. Le film s'est bonifiĂ© avec l'Ăąge, prenant une patine nostalgique qui force l'indulgence... 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